CHINE

Des « indignés » à la chinoise

Par Mis en ligne le 02 décembre 2011

« On ne sait pas où on va. » C’est la phrase la plus sou­vent enten­due à Pékin. De la part de jeunes comme de per­sonnes âgées. Des contes­ta­taires les plus viru­lents comme des fonc­tion­naires les plus convain­cus. Le temps des cer­ti­tudes vers une pro­gres­sion sans fin semble mar­quer le pas. Le gou­ver­ne­ment a pré­cisé que la crois­sance se situe­rait entre 8 et 9 % cette année, loin du résul­tat à deux chiffres de ces der­nières décen­nies.

La pré­pa­ra­tion du XVIIIe congrès du Parti com­mu­niste chi­nois (PCC), qui se tien­dra en octobre 2012, a plutôt ten­dance à geler toute ini­tia­tive et à obs­cur­cir le pay­sage. « Même moi qui suis membre du Parti, m’expliquait un cadre moyen d’un orga­nisme offi­ciel qui tient à garder l’anonymat, je suis au regret d’avouer que je ne sais pas ce qui se passe. » Notre homme, qui n’a rien d’un dis­si­dent, est natu­rel­le­ment navré du constat. Rien ne filtre de la cité rouge.

Les mou­ve­ments sociaux sont là – et ceci explique peut-être cela. Les grèves, qui n’ont jamais vrai­ment cessé depuis le grand mou­ve­ment de juillet 2010, ont repris avec vigueur dans la région de Shenzhen et de Canton, tra­di­tion­nel­le­ment expor­ta­trice. La crise occi­den­tale se tra­duit par une baisse des expor­ta­tions que les direc­tions d’entreprise réper­cutent sur les salaires. Ainsi, dans l’usine de chaus­sures Yucheng, dont le groupe tra­vaille pour des grandes marques comme Nike ou Adidas, le paie­ment des heures sup­plé­men­taires a été sup­primé, et les salaires sont passés de 1 800-1 900 yuans à 1 100 yuans [1].

Il faut désor­mais comp­ter avec le chan­tage à la… délo­ca­li­sa­tion dans les pays voi­sins (comme le Vietnam), mais éga­le­ment en Chine même, vers les régions du centre et de l’ouest où les salaires sont moins élevés et les primes gou­ver­ne­men­tales à l’installation fort attrayantes. Les réa­li­tés ne peuvent être tota­le­ment étouf­fées. On trouve régu­liè­re­ment dans les jour­naux des repor­tages sur ces luttes, avec une insis­tance par­ti­cu­lière sur celles qui se déroulent sans vio­lence et amorcent un dia­logue avec les auto­ri­tés. Global Times publie ainsi un édi­to­rial – non signé, comme tou­jours, mais au ton plutôt défen­sif, ce est qui beau­coup plus rare – sous le titre évo­ca­teur : « Les Chinois sont-ils vrai­ment pauvres ? [2] ».

On ne cesse de répé­ter par­tout dans le pays qu’il y a de la misère, explique l’auteur. Les Chinois ont le sen­ti­ment qu’ils vivent moins bien, mais il est « inexact de dire que la misère est deve­nue insup­por­table ». Toutefois, « il faut noter que réa­li­ser la meilleure arti­cu­la­tion entre le rêve natio­nal et les rêves indi­vi­duels est devenu vital, car les idéaux com­mu­nistes se sont éloi­gnés de notre vie quo­ti­dienne. En d’autres termes, le peuple chi­nois doit être convaincu que le pays va pour­suivre son ascen­sion et que cette ascen­sion contri­buera au bon­heur de chacun. Mais le gou­ver­ne­ment ne peut pas éli­mi­ner toute la misère. » Si l’éditorial recon­naît que « l’opinion publique doit s’occuper de la misère », il fus­tige cer­tains « médias qui, à tort, pensent qu’ils doivent être les porte-parole des pauvres et même qui incitent les per­sonnes à entrer en conflit avec les pou­voirs publics. » Menace voilée contre ces médias, comme le pré­tendent cer­tains ?

Quoi qu’il en soit, pour l’heure, les jour­naux, y com­pris les plus offi­ciels, ne peuvent plus igno­rer l’agitation sociale et les inéga­li­tés crois­santes. Et ce n’est pas un ano­nyme, mais Li Xiguang, le direc­teur du centre inter­na­tio­nal de com­mu­ni­ca­tion de Tsinghua, l’une des plus grandes uni­ver­si­tés chi­noises, qui signe un point de vue remar­quable dans le même Global Times. En voici de très larges extraits, repro­duits avec son accord. Sous le titre « Les inéga­li­tés au pro­gramme du XVIIIe congrès », il écrit : « Le week-end der­nier, j’étais invité à donner une confé­rence à l’Université Brown à Rhode Island aux Etats-Unis. Après le petit déjeu­ner, j’ai fait une pro­me­nade dans le parc Burnside dans le centre de Providence [la capi­tale de cet Etat amé­ri­cain]. “Occupy Providence” est l’un des mille lieux de pro­tes­ta­tion (“Occupy”) à tra­vers les Etats-Unis et le monde entier – des mou­ve­ments qui réclament des chan­ge­ments socio-éco­no­miques, tels que la lutte contre le pou­voir des entre­prises, la pau­vreté et l’exploitation.

Le site a été trans­formé en “Parc du peuple”. En le par­cou­rant, j’ai vu, sous des tentes, une biblio­thèque, un centre mul­ti­mé­dia, une cui­sine et une cli­nique diri­gés par des béné­voles enthou­siastes. Certains mani­fes­tants étaient des étu­diants ; d’autres des chô­meurs ; d’autres des vété­rans des guerres d’Irak et d’Afghanistan. Des per­sonnes âgées lisaient tran­quille­ment. Et tous m’ont souri quand je suis entré. Des pan­neaux colo­rés étaient accro­chés aux grilles qui entourent le parc sur les­quelles on pou­vait lire : “Ne tou­chez pas aux pen­sions publiques”, “Travaillons pour la jus­tice”(…), “Nous sommes les 99%”… Ce der­nier mot d’ordre fait réfé­rence à l’énorme dif­fé­rence de richesse entre les 1 % les plus riches et le reste des citoyens amé­ri­cains. Cependant, l’inégalité des reve­nus chez nous n’est pas moindre qu’aux Etats-Unis. La Chine est désor­mais la deuxième éco­no­mie au monde. Mais le coef­fi­cient de Gini [3] se rap­proche de 0,50 en Chine actuel­le­ment contre envi­ron 0,28 en 1978 ; il figure parmi les plus élevés du monde. D’après le rap­port 2009 du pro­gramme des Nations unies pour le déve­lop­pe­ment (PNUD), l’écart entre les 10 % les plus riches de la popu­la­tion et les 10 % les plus pauvres est de 6,9 en Allemagne et de 15,9 aux Etats Unis. Selon le pro­fes­seur Li Shi, de l’université de Pékin, en 2008, le revenu des 10 % des Chinois les plus riches était 23 fois plus élevé que le revenu des 10 % les plus pauvres contre 7,3 fois en 1998. Aujourd’hui encore les per­sonnes vivant à la cam­pagne ont, en moyenne, un revenu trois fois moins élevé que celles qui habitent les villes.

Les fruits de la crois­sance se concentrent tou­jours plus entre les mains d’une petite mino­rité – ce sont les élites qui dirigent les banques, les affaires, l’industrie des médias, les uni­ver­si­tés et qui se trouvent dans les hautes sphères du pou­voir.

Si l’on en croit ce que publie le micro­blog Weibo, ces inéga­li­tés pro­voquent un fort mécon­ten­te­ment. La concen­tra­tion de richesses semble hors contrôle. Des groupes extré­mistes de gauche comme de droite, des groupes qui ont la haine, dis­cutent aujourd’hui de la pos­si­bi­lité de créer un mou­ve­ment “Occupy” en Chine. (…)

Le Parti qui pré­pare son congrès pour l’an pro­chain est de plus en plus bous­culé par cet écart entre les riches et les pauvres ; cela menace sa légi­ti­mité.

En 1949, le Parti l’avait acquise, en se fixant comme objec­tifs de sortir la popu­la­tion de la misère et de rendre la nation forte. Mao Zedong a fait le choix d’une accu­mu­la­tion élevée et d’une faible consom­ma­tion, en don­nant la prio­rité à l’industrie lourde ; cela a entraîné des dis­pa­ri­tés crois­santes entre les zones urbaines et rurales. Deng Xiaoping [qui a lancé les réformes en 1976] a intro­duit des méca­nismes de marché en cas­sant le mono­pole d’Etat et en pro­mou­vant le sec­teur privé dans l’économie. Depuis 1978, le peuple chi­nois a connu des chan­ge­ments, l’ascenseur social a fonc­tionné et presque tout le monde vit plus confor­ta­ble­ment. Mais Deng a choisi d’aller vite, en pri­vi­lé­giant les régions côtières et une cer­taine couche de la popu­la­tion, ce qui a conduit à une pola­ri­sa­tion de la richesse et à une accen­tua­tion des dis­pa­ri­tés régio­nales.

Tout le monde sait que la Chine est passée d’une éco­no­mie pla­ni­fiée à une éco­no­mie de marché, d’une société rurale à une société urba­ni­sée, d’un bas niveau de revenu à un niveau moyen. Mais le tour­nant à accom­plir pour passer à un pays pros­père est l’un des grands défis aux­quels nous sommes confron­tés.

Des intel­lec­tuels chi­nois et des think tanks pré­disent qu’une nou­velle stra­té­gie de déve­lop­pe­ment va émer­ger au XVIIIe Congrès du Parti. Ce der­nier devrait annon­cer un plan d’action pour les cinq pro­chaines années. J’espère que le pays aura une stra­té­gie que l’on résu­mer ainsi : “Le peuple avant tout” (“People First”). Autrement dit, qu’on inves­tira plus d’argent dans le déve­lop­pe­ment humain : la lutte pour la santé publique, l’éducation en milieu rural, la pro­tec­tion de l’environnement, le loge­ment pour les per­sonnes à faible revenu, et contre les pro­blèmes liés au vieillis­se­ment de la popu­la­tion.

A la manière du slogan “Nous sommes les 99 %” – mot d’ordre uni­fi­ca­teur des mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion à Wall Street –, “Le peuple avant tout” peut deve­nir le mot d’ordre uni­fi­ca­teur du XVIIIe congrès du PCC. »

Li Xiguang sera-t-il entendu ? Nul, ici, n’oserait un tel pro­nos­tic.

Notes

[1] Ma Latang, « Over 10,000 wor­kers besiege shoe fac­tory in mas­sive strike in Dongguan », Shanghaiist​.com, 18 novembre. [2] « Are Chinese people truly mise­rable ? » Global Times, Pékin, 23 novembre 2011. [3] Le coef­fi­cient de Gini mesure les inéga­li­tés. Plus il est proche de 1, plus la société est inéga­li­taire, plus il est près de 0, plus on se rap­proche de l’égalité.

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