Crise du capitalisme et horizons post-capitalistes

Par Mis en ligne le 08 décembre 2009

27


Introduction

Il y a un siècle, Rosa Luxembourg posait en ces termes le dilemme his­to­rique de l’humanité : socia­lisme ou bar­ba­rie. La crise mon­diale sou­ligne avec urgence la néces­sité de construire les condi­tions objec­tives et sub­jec­tives qui garan­tissent une solu­tion qui s’appuie, en l’enrichissant, sur le meilleur de l’expérience humaine de ces der­niers siècles. Cette res­pon­sa­bi­lité exige des forces pro­gres­sistes la construc­tion d’un pro­gramme immé­diat pour prendre et garder l’initiative, per­mettre une construc­tion poli­tique, blo­quer les ten­ta­tives néo­fas­cistes en ges­ta­tion et ouvrir la voie à des trans­for­ma­tions majeures.

Le pro­fond chan­ge­ment dans les pro­ces­sus éco­no­miques et les forces sociales pro­vo­qué par le cou­ron­ne­ment de la finan­cia­ri­sa­tion dans la phase la plus récente du capi­ta­lisme induit une série de défis bien par­ti­cu­liers pour l’action poli­tique des forces pro­gres­sistes dans la crise actuelle. Malgré une cer­taine eupho­rie dans des sec­teurs cri­tiques du sys­tème, il est fon­da­men­tal de recon­naître la force des ten­dances réac­tion­naires par­tout dans le monde, forces unies par des loyau­tés idéo­lo­giques, poli­tiques et pécu­niaires et menées par ceux qui ont été, bon an mal an, les prin­ci­paux béné­fi­ciaires de la crise : une étroite oli­gar­chie anglo-saxonne liée à des inté­rêts spé­cu­la­tifs, mili­taires et éner­gé­tiques. Paradoxalement, ces acteurs sociaux, res­pon­sables cen­traux de la crise actuelle, ont tiré les leçons de l’histoire pour uti­li­ser à leur profit le mou­ve­ment des­truc­teur des pro­ces­sus objec­tifs en cours.

28

Crise glo­bale

Si une étude des méca­nismes internes au capi­ta­lisme qui ont généré cette crise révèle que seules des trans­for­ma­tions sys­té­miques de grande ampleur peuvent per­mettre de sortir des ten­dances dépres­sives, il faut voir que l’énorme pro­ces­sus de cen­tra­li­sa­tion du capi­tal et du pou­voir de ces der­nières décen­nies, exa­cerbé ces der­niers mois, se donne des prio­ri­tés de ren­ta­bi­lité bien dif­fé­rentes. Face à la crise, la guerre est la solu­tion la plus facile, la moins coû­teuse et la plus ren­table pour ces mafias. Il faut donc ana­ly­ser non seule­ment la crise du capi­ta­lisme mais éga­le­ment le capi­ta­lisme de crise.

Pour récu­pé­rer la dyna­mique de la pro­duc­tion et de l’emploi, des chan­ge­ments struc­tu­raux des ins­ti­tu­tions et des poli­tiques éco­no­miques (mode de régu­la­tion) ou des chan­ge­ments dans les dyna­miques de dis­tri­bu­tion des reve­nus et l’orientation des inves­tis­se­ments (régime d’accumulation) ne seront pas suf­fi­sants. Il faut avan­cer avec des logiques pro­duc­tives et des prio­ri­tés sociales qui vont au-delà des lois du profit (mode de pro­duc­tion) et exigent des trans­for­ma­tions des modèles de pro­duc­tion et de consom­ma­tion (mode de vie). Il n’y a aucun déter­mi­nisme pour arri­ver à ce type de réponses. Toute avan­cée ne sera pos­sible qu’à partir d’un pro­ces­sus de coor­di­na­tion souple des forces pro­gres­sistes au niveau pla­né­taire autour d’un pro­gramme réa­liste et viable de chan­ge­ment sus­cep­tible de réunir le spectre le plus large de forces pariant sur la paix et le déve­lop­pe­ment.

Conditions objec­tives et sub­jec­tives

Dans cette conjonc­ture longue, la ques­tion du sujet his­to­rique acquiert de nou­velles dimen­sions. La vio­lence du déve­lop­pe­ment de la crise inter­roge en chaque être humain sa capa­cité d’agir. La déshu­ma­ni­sa­tion des cir­cons­tances semble omni­pré­sente. La crise exa­cerbe le féti­chisme du marché qui fait que l’on per­çoit le monde éco­no­mique comme exté­rieur et s’opposant à la volonté humaine. Ce qui doit conduire à la construc­tion effec­tive de capa­ci­tés d’action dans un tel cadre de crise, notam­ment pour les nations du Sud, vic­times ces der­nières décen­nies d’un pro­ces­sus sys­té­ma­tique de déman­tè­le­ment ins­ti­tu­tion­nel et de fra­gi­li­sa­tion macroé­co­no­mique.

La guerre finan­cière actuelle peut atteindre des pro­por­tions dra­ma­tiques, débor­dant les cadres ration­nels et rai­son­nables construits au fil des siècles. Les déci­sions prises par des élites de plus en plus res­treintes en nombre et puis­santes auront des consé­quences, de vie ou de mort même, pour des mil­lions d’êtres humains.

L’énorme pro­ces­sus de concen­tra­tion et de cen­tra­li­sa­tion du capi­tal des trois der­nières décen­nies n’est rien face à ce qui s’est passé en ces mois de crise ouverte. Aux états-Unis par exemple, il ne res­tait en 2004 que 47 % des banques enre­gis­trées en 1982, alors qu’ont été mis en oeuvre des méca­nismes de tri­an­gu­la­tion et de « pyra­mi­di­sa­tion » qui défi­nissent une struc­ture de

29

Crise du capi­ta­lisme et hori­zons post-capi­ta­listes

pro­priété et de contrôle plus res­ser­rée. Au sommet par exemple, il ne res­tait que trois des sept banques his­to­riques, res­pon­sables de mani­pu­la­tions trans­na­tio­nales, de paniques finan­cières, de guerres. Elles repré­sentent la struc­ture anglo-saxonne qui gou­verne l’actuelle orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale du crédit. Ce sont ces frac­tions du grand capi­tal finan­cier qui ont créé les struc­tures finan­cières du « shadow ban­king » qui ont fait explo­ser la spé­cu­la­tion et fait dévis­ser le sys­tème ban­caire. Selon le Contrôleur de la mon­naie des États-Unis, cinq banques, dont celles que nous avons men­tion­nées, dominent 97 % d’un marché de déri­vés dont la valeur repré­sen­te­rait pour 2008 des obli­ga­tions équi­va­lentes à vingt fois le PIB mon­dial !

Ces frac­tions oppo­sées pro­fitent des fra­gi­li­tés accu­mu­lées du sys­tème, du contrôle qu’elles exercent sur les ins­tances gou­ver­ne­men­tales de plu­sieurs pays et d’informations exclu­sives pour pour­suivre leur main mise sur leurs anciens condis­ciples, agis­sant comme des experts en décons­truc­tion. Voilà des mois que l’on assiste à une grande opé­ra­tion de soldes soi­gneu­se­ment orien­tée – si ce n’est pro­vo­quée – dont les acqui­si­tions sont en fait de gigan­tesques opé­ra­tions finan­cées par les chèques en blanc, et appa­rem­ment sans limites, des plans de sau­ve­tages gou­ver­ne­men­taux.

L’impuissance des mil­lions et des mil­lions d’êtres humains qui voient se dété­rio­rer à grande vitesse leurs condi­tions de vie ouvre une pers­pec­tive de contes­ta­tion et de rébel­lion. Aux mil­lions de tra­vailleurs qui, sans motif, sont « vic­times de la vie » et perdent leur tra­vail s’ajoutent les mil­lions qui, sur­tout dans les pays du Sud, perdent éga­le­ment les faibles res­sources dont ils dis­po­saient pour faire vivre leur famille. L’Organisation inter­na­tio­nale du tra­vail (OIT) estime ce n’est là qu’un exemple d’un phé­no­mène plus com­plexe, que plus de 30 mil­lions ont perdu leur emploi en 2008 et qu’ils seront plus de 50 mil­lions en 2009. La FAO estime que la popu­la­tion mena­cée de famine est passée de 850 mil­lions en 2007 à 960 mil­lions fin 2008, pou­vant atteindre un mil­liard fin 2009 !

Et ce alors qu’il est de noto­riété publique que l’humanité peut pro­duire suf­fi­sam­ment et qu’il appa­raît de plus en plus clai­re­ment que cer­taines avan­cées scien­ti­fiques et tech­no­lo­giques ne sont pas exploi­tées au pré­texte qu’elles ne répon­draient pas aux cri­tères de ren­ta­bi­lité exigés par les capi­taux qui contrôlent le pro­ces­sus.

La frus­tra­tion indi­vi­duelle et col­lec­tive peut conduire à un refus d’engagement qui béné­fi­cie­rait à une construc­tion poli­tique réac­tion­naire de longue durée, com­pa­tible avec le main­tien d’un capi­ta­lisme déca­dent. On ne se place plus, là, dans le cadre de ce que Krugman appe­lait, déjà dans les années 1980, « l’âge de la réduc­tion des exi­gences » mais bien dans une situa­tion de stag­na­tion éco­no­mique et de déca­dence sociale.

Ce sen­ti­ment d’injustice et d’indignation se heurte à la peur, réelle ou idéo­lo­gique, que rien, ou si peu, ne peut être fait pour chan­ger les choses. Ceux qui 30 Crise glo­bale

sont maîtres des évé­ne­ments ali­mentent ces peurs pour dis­sua­der toute action col­lec­tive et enfer­mer les gens dans l’individualisme du « sauve qui peut », au final dans l’impuissance et l’adaptation au pou­voir triom­phant.

Comme jamais aupa­ra­vant, cette crise touche la tota­lité de la pla­nète et la quasi-tota­lité de l’humanité. Ce n’est pas seule­ment une crise finan­cière c’est éga­le­ment une crise de pro­duc­tion, une crise ali­men­taire, une crise éner­gé­tique, une crise envi­ron­ne­men­tale, et ce sera bien­tôt une crise de légi­ti­mité.

Le pro­ces­sus de pro­duc­tion des biens et des ser­vices est en lui-même un pro­ces­sus de pro­duc­tion de sens. La rup­ture subite de la conti­nuité de la pro­duc­tion implique une rup­ture de la chaîne du sens. Le non-sens du châ­ti­ment du chô­mage, de la faim, de l’exclusion, de l’insécurité, alors que « nous n’avons rien fait de mal » se géné­ra­lise géo­gra­phi­que­ment et socia­le­ment, lais­sant pré­voir une rup­ture de la ratio­na­lité et du sys­tème de valeurs. Face à une crise de légi­ti­mité latente, seule la capa­cité des forces pro­gres­sistes à assu­mer un lea­der­ship moral peut ouvrir la voie à la construc­tion d’un bloc his­to­rique alter­na­tif pour une nou­velle culture du vivre ensemble.

Impérialisme et macro-éco­no­mie : le capi­ta­lisme de crise et la vic­ti­mi­sa­tion des tra­vailleurs

Dans ce pro­ces­sus massif et accé­léré de confis­ca­tion du pou­voir de déci­sion, la ges­tion de la macro-éco­no­mie a été cen­trale. Le rôle de la macro-éco­no­mie comme ins­tru­ment de domi­na­tion de nations entières a été peu étudié dans les écrits sur l’impérialisme. Dans la tra­di­tion qui met en avant les fac­teurs extra éco­no­miques de l’impérialisme moderne, dans une pers­pec­tive très liée à l’expérience his­to­rique des vieux empires colo­niaux (de pre­mière géné­ra­tion – du 16e au 18e siècles – ou de seconde géné­ra­tion – 19e siècle) l’accent est mis sur la des­truc­tion forcée de cer­tains types de pro­duc­tion, l’obligation de mono­poles et l’interdiction du com­merce. En échange, dans les études plus éco­no­miques, comme chez Hobson, Hilferding, Boukharine, Luxembourg, Kautsky et Lénine puis chez des mar­xistes et néo-mar­xistes de dif­fé­rents hori­zons et natio­na­li­tés, l’accent est mis sur le rôle des entre­prises et des sec­teurs privés. Le débat sur l’échange inégal four­nit bon nombre d’instruments théo­riques pour com­prendre ce sujet, mais il reste de nom­breuses lacunes.

La consti­tu­tion d’un champ épis­té­mo­lo­gique spé­ci­fique au sein des sciences éco­no­miques cor­res­pond – avec des retards – au déve­lop­pe­ment onto­lo­gique de ces pos­si­bi­li­tés de « ges­tion » de la loi de la valeur dans le capi­ta­lisme. Ce que cer­tains auteurs appellent le « capi­ta­lisme mono­po­liste d’État », phase his­to­rique qui com­mence à prendre forme chez les puis­sances cen­trales enga­gées dans la Première guerre mon­diale, est à l’origine de ces phé­no­mènes dif­fé­ren­ciés qui avec le temps seront appe­lés macro-éco­no­miques.31 Crise du capi­ta­lisme et hori­zons post-capi­ta­listes

La trans­for­ma­tion des vieux empires colo­niaux et la redé­fi­ni­tion au niveau pla­né­taire du pou­voir néo­co­lo­nial imposent à l’Amérique latine une double charge sous l’hégémonie du dollar après la seconde guerre mon­diale, avec la créa­tion tacite d’une « zone dollar » dont les méca­nismes de domi­na­tion se sont exa­cer­bés avec la rup­ture uni­la­té­rale des accords de Bretton Woods, la non conver­ti­bi­lité du dollar et la mise en oeuvre impo­sée de poli­tiques néo­li­bé­rales qui connaî­tront une bru­tale accé­lé­ra­tion avec la crise pro­vo­quée de la dette exté­rieure dans les années 1980. La vul­né­ra­bi­lité crois­sante de la macro-éco­no­mie en Amérique latine est direc­te­ment liée à l’affaiblissement com­pé­ti­tif de son capi­tal indus­triel et s’accompagne d’un pro­ces­sus sys­té­ma­tique de déman­tè­le­ment de la sou­ve­rai­neté éco­no­mique, du « policy space », de la marge de manoeuvre effec­tive des gou­ver­ne­ments et des éco­no­mies natio­nales.

L’affaiblissement de la mon­naie natio­nale, la fra­gi­lité du sec­teur externe face à la vola­ti­lité des flux non régu­lés de capi­taux, la course au tou­jours moins pour les taxes, les normes du tra­vail, les normes envi­ron­ne­men­tales, etc., les enga­ge­ments com­mer­ciaux et l’ouverture à tout crin entraînent une impos­si­bi­lité crois­sante pour nos pays de mener leur poli­tique, de dis­po­ser d’une réelle capa­cité de déci­sion.

Ce régime d’accumulation du capi­tal fondé sur la déré­gu­la­tion, la « repri­ma­ri­sa­tion » (les pays en déve­lop­pe­ment rede­viennent des pays pour­voyeur de matière pre­mière) de la péri­phé­rie, la finan­cia­ri­sa­tion et la redis­tri­bu­tion inéga­li­taire des reve­nus a implosé. Bien qu’elle lui soit direc­te­ment liée, l’hégémonie du dollar a sa propre force d’inertie dans les struc­tures du pou­voir mon­dial et se trans­forme à son tour en ins­tru­ment fon­da­men­tal de la défense achar­née d’un modèle caduc, en vio­la­tion des conquêtes démo­cra­tiques de ces der­niers siècles.

La pers­pec­tive spé­cu­la­tion-guerre devient la porte de sortie la plus facile et la plus ren­table pour ce vieux pou­voir dans le capi­ta­lisme en crise. La des­truc­tion mas­sive de valeurs et de capi­taux qu’exige la redon­dance de la pro­duc­tion en raison de la sur­ac­cu­mu­la­tion de capa­ci­tés sec­to­rielles, induit des per­dants et des gagnants d’un point de vue géo­gra­phique. La ten­sion entre États-nations pour une per­ti­nence pro­duc­tive peut être un ter­rain pro­pice à des affron­te­ments qui peuvent rapi­de­ment les entraî­ner dans une spi­rale sans retour. Les puis­sants inté­rêts des mar­chés de la guerre peuvent tirer de gros pro­fits de ces dyna­miques. C’est une ques­tion angois­sante de survie pour cer­taines frac­tions du capi­tal, et les capa­ci­tés asy­mé­triques de réponse macro-éco­no­mique doivent être exa­cer­bées, engen­drant des ten­sions à com­men­cer par des guerres moné­taires et com­mer­ciales.

La nou­velle archi­tec­ture finan­cière et la construc­tion d’alternatives

Mais c’est le même pro­ces­sus de cen­tra­li­sa­tion crois­sante du pou­voir qui a pro­vo­qué une dyna­mique d’accumulation poten­tielle de forces pour un avenir 32 Crise glo­bale

plus démo­cra­tique : les grands acteurs sys­té­miques qui sont gênés et même mena­cés par la conjonc­ture actuelle sont de plus en plus nom­breux. Ces fis­sures dans le sys­tème de domi­na­tion sont récentes et crois­santes et s’accompagnent de « failles géo­lo­giques » dans la struc­tu­ra­tion his­to­rique des pou­voirs mon­diaux. Les forces pro­gres­sistes doivent agir dans ce cadre avec intel­li­gence pour influer de manière déci­sive sur la conjonc­ture dans un proche avenir. La féro­cité et la rapi­dité d’approfondissement de la crise pro­voquent des bougés inha­bi­tuels dans les rap­ports de forces au niveau mon­dial.

L’initiative latino-amé­ri­caine impul­sée par la pré­si­dence de l’Assemblée géné­rale des Nations unies de convo­quer un sommet mon­dial, au niveau des pré­si­dents, du 24 au 26 juin pour dis­cu­ter des alter­na­tives à la crise a ouvert un cadre de négo­cia­tions véri­ta­ble­ment mul­ti­la­té­ral sans pré­cé­dent. Même si cela reste à l’état de pos­sible en raison des intenses pres­sions pour en nier ou en res­treindre l’ampleur et les pres­sions exer­cées sur plu­sieurs chefs d’État pour qu’ils n’y assistent pas. Que le débat ait lieu dans le cadre d’un G 192, non pas d’un G 8 ou même d’un G 20, remet pro­fon­dé­ment en cause la pos­si­bi­lité d’imposer une vision uni­po­laire.

Les mou­ve­ments sociaux, les forces poli­tiques et les gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes, les intel­lec­tuels doivent se saisir de l’occasion his­to­rique qui se pré­sente, y com­pris parmi les déci­deurs mon­diaux, à ceux qui ne veulent pas se conten­ter de cor­ri­ger des abus ou jouer les redres­seurs des torts pro­vo­qués par les pri­vi­lèges exor­bi­tants, comme cela a été timi­de­ment demandé.

Plusieurs élé­ments cor­ro­borent les nou­velles pos­si­bi­li­tés créées par l’offensive pro­gres­siste de ces der­niers mois, même si cela ne dure qu’un temps : la convo­ca­tion de ce sommet, l’inclusion au sein du G 20 de voix rela­ti­ve­ment dif­fé­rentes, le défi ouvert de la Banque cen­trale chi­noise au sys­tème inter­na­tio­nal actuel de réserves, le posi­tion­ne­ment de la Russie, la pos­si­bi­lité de l’expression d’autres volon­tés des pou­voirs cen­traux qui appa­raît dans les docu­ments pré­pa­ra­toires du sommet, éla­bo­rés pas la com­mis­sion d’experts pré­si­dée par Stiglitz, et même dans le der­nier com­mu­ni­qué du G 20.

Dans le contexte de ces nou­veaux posi­tion­ne­ments, nous pour­rions sug­gé­rer trois élé­ments pou­vant faire l’objet de dis­cus­sions dans une pers­pec­tive démo­cra­tique.

1. Si après plus de trois décen­nies de veto nord-amé­ri­cain, le G 20 accepte la néces­sité d’émettre 250 mil­liards de dol­lars de droits de tirage spé­ciaux, il faut en garan­tir la mise en oeuvre immé­diate, mais pas pour ren­for­cer la vieille archi­tec­ture finan­cière repré­sen­tée par le FMI et la supré­ma­tie du dollar.

Ce ne peut être une mesure ponc­tuelle mais bien un enga­ge­ment renou­ve­lable chaque année, dans le cadre de nou­velles rela­tions Nord Sud. Suivant les normes actuelles, 60 % de ces DTS sont des­ti­nés aux États-Unis et à l’Europe. Si ces pays les trans­fé­raient, cela com­pen­se­rait, pour partie, leur 33 Crise du capi­ta­lisme et hori­zons post-capi­ta­listes

enga­ge­ment pris à Monterey, et non tenu, de consa­crer 0,7 % de leur PIB à l’aide au déve­lop­pe­ment… et cela sans coût fiscal.

Mais cela ne suffit pas ; il est indis­pen­sable de s’assurer que ces nou­velles res­sources ne contri­bue­ront pas à ren­for­cer les vieilles pra­tiques du FMI, le chan­tage pour impo­ser des poli­tiques d’ajustement aux pays pris à la gorge. Les émis­sions annuelles de DTS doivent être orien­tées de manière mul­ti­la­té­rale, par exemple par la FAO, pour com­battre les risques de famine ou de cherté des pro­duits, par le pro­gramme de l’ONU pour l’environnement (PNUE) pour agir sur la crise envi­ron­ne­men­tale, du PNUD pour faire face aux ques­tions les plus dra­ma­tiques et urgentes posées par la pau­vreté, par les orga­nismes finan­ciers régio­naux pour ren­for­cer des accords moné­taires de blocs régio­naux et la construc­tion d’un nouvel ordre moné­taire et finan­cier mul­ti­po­laire.

Cet aspect a une dimen­sion stra­té­gique dans la mesure où chaque zone du globe pourra, en fonc­tion de sa situa­tion éco­no­mique et poli­tique propre, confor­ter une nou­velle archi­tec­ture finan­cière régio­nale incluant au moins :

– une banque de déve­lop­pe­ment d’un nou­veau type (en Amérique latine ce peut être la Banque du Sud ou la Banque de l’ALBA)

– un réseau de nou­velles banques cen­trales (avec le futur Fonds du Sud par exemple)

– les DTS régio­naux cor­res­pon­dants fondés sur des sys­tèmes de com­pen­sa­tion de paie­ment afin de réorien­ter de manière équi­li­brée les flux com­mer­ciaux en dépas­sant la dépen­dance vis-à-vis du dollar et les trai­tés de libre-échange (comme le SUCRE par exemple).

2. C’est un fait, les gou­ver­ne­ments du Nord, mais éga­le­ment ceux du Sud, y com­pris ceux diri­gés par des forces pro­gres­sistes, ont décidé de verser des contri­bu­tions signi­fi­ca­tives au FMI. Ce virage s’inscrit dans un effort de plus en plus cou­ronné de succès pour res­sus­ci­ter l’axe cen­tral de la vieille archi­tec­ture finan­cière inter­na­tio­nale en pleine déca­dence idéo­lo­gique et pra­tique. Après 2003, l’encours du FMI a chuté de 90 %, mais pour le seul mois de novembre 2008 il a pu prêter plus qu’au cours des cinq années pré­cé­dentes et la liste des pays en attente s’allonge quo­ti­dien­ne­ment. Il est urgent d’y mettre un terme et de trans­for­mer la volonté poli­tique de cer­tains gou­ver­ne­ments qui injectent des fonds pour faire face à la crise inter­na­tio­nale de liqui­di­tés en un ins­tru­ment per­met­tant au Sud de déployer des poli­tiques anti­crises effec­tives. Les forces pro­gres­sistes peuvent, à très court terme, réunir un large panel d’acteurs pou­vant déci­der que ces nou­velles res­sources consti­tue­ront une nou­velle faci­lité au sein du FMI, sans autre condi­tion que l’interdiction d’utiliser ces prêts pour ache­ter des armes, et avec un autre méca­nisme de gou­ver­nance. Il existe un anté­cé­dent chez son frère jumeau, la Banque mon­diale avec le Fonds global pour l’environne34 Crise glo­bale

ment. Ajoutons que ce signe d’un direc­toire et d’une orien­ta­tion plus démo­cra­tiques atti­rera cer­tai­ne­ment des contri­bu­tions plus impor­tantes de pays dis­po­sant d’importantes liqui­di­tés comme la Chine ou per­met­tra aux forces sociales, à l’intérieur de cer­tains pays euro­péens par exemple, de faire pres­sion pour sou­te­nir finan­ciè­re­ment cette option plus pro­gres­siste.

3. Le com­por­te­ment des mar­chés finan­ciers entraîne une dété­rio­ra­tion rapide de la situa­tion macro-éco­no­mique de la péri­phé­rie et de la semi-péri­phé­rie. La brèche crois­sante entre le coût finan­cier assumé par le centre et celui assumé par le reste du monde est fondée sur une construc­tion impo­sée d’un « risque pays » qui ren­force les res­tric­tions objec­tives à une réponse macro-éco­no­mique asy­mé­trique. Il est urgent – et les condi­tions existent pour le faire – d’alléger le poids de la dette qui pèse sur une fis­ca­lité limi­tée et la charge du rem­bour­se­ment des pays de la péri­phé­rie. Les peuples du Sud ne sont pas res­pon­sables de la dette et n’ont aucune raison d’être punis par un « risque pays » : les Nations unies pour­raient émettre un bon sans prime de risque qui concur­rence les titres fis­caux des États-Unis, du Japon et des pays euro­péens avec des taux de 1 ou 2 % et qui ali­mente une ligne de crédit pour que les pays qui veulent restruc­tu­rer leur dette la rachètent sur un marché secon­daire dans une enchère inver­sée, après un pro­ces­sus obli­ga­toire et géné­ra­lisé d’audit des dettes exté­rieures.

La mise en place de ce nou­veau cadre ins­ti­tu­tion­nel dans les pro­chains mois crée­rait les condi­tions per­met­tant de s’attaquer au mono­pole de la déci­sion induit par la dyna­mique actuelle. La construc­tion d’un nouvel ordre moné­taire et finan­cier mon­dial s’envisagerait alors dans une pers­pec­tive plus démo­cra­tique, incluant les acteurs prin­ci­paux des dif­fé­rentes régions du monde. Ce pro­gramme mini­mum rend pos­sible immé­dia­te­ment un com­pro­mis mon­dial qui évite les guerres de changes et les conflits com­mer­ciaux qui feraient le lit des spé­cu­la­teurs (le carry trade concerne la moitié de la spé­cu­la­tion finan­cière et repré­sente un mon­tant équi­valent à six fois le PIB mon­dial) et ren­draient très dif­fi­cile le retour de la pro­duc­tion et de l’emploi.

D’autres logiques de pro­duc­tion et de consom­ma­tion dépas­sant le modèle de déve­lop­pe­ment pré­da­teur, pour l’homme et l’environnement, devien­draient pos­sibles en s’appuyant sur des blocs régio­naux de construc­tion sou­ve­raine dans le domaine de l’alimentation, de l’énergie, de la santé, etc.

En guise de conclu­sion

Nous sommes face à un car­re­four his­to­rique. La suite dépend de la capa­cité de construire le sujet social du chan­ge­ment dans une pers­pec­tive post capi­ta­liste garan­tis­sant que l’humanité ne tombe pas dans une longue période de 35 Crise du capi­ta­lisme et hori­zons post-capi­ta­listes

bar­ba­rie. Aujourd’hui plus que jamais, il est fon­da­men­tal d’articuler stra­té­gie et tac­tique pour per­mettre à la gauche de prendre la tête, ici et main­te­nant, du pro­ces­sus de conver­gence poli­tique débou­chant sur la struc­tu­ra­tion d’un nou­veau bloc his­to­rique. Être à l’initiative, et y rester, d’un pro­ces­sus de regrou­pe­ment des forces est cru­cial alors que le pou­voir aux abois envi­sage un avenir néo­fas­ciste au profit d’une oli­gar­chie spé­cu­la­tive et bel­li­queuse de plus en plus res­treinte.

Une telle ini­tia­tive néces­site un pro­ces­sus de construc­tion col­lec­tive au niveau pla­né­taire pour coor­don­ner les actions poli­tiques, à dif­fé­rents niveaux et dans dif­fé­rentes ins­tances. Une des prio­ri­tés, condi­tion néces­saire mais pas suf­fi­sante pour se réap­pro­prier les pou­voirs de déci­sion confis­qués par la cen­tra­li­sa­tion des richesses, c’est la recons­truc­tion d’une sou­ve­rai­neté moné­taire et finan­cière au niveau supra­na­tio­nal, dans les condi­tions concrètes du 21e siècle. On évi­te­rait ainsi à court terme une vic­ti­mi­sa­tion plus grande de la péri­phé­rie en raison de la dis­sy­mé­trie des capa­ci­tés macroé­co­no­miques de mise en oeuvre de poli­tiques dif­fé­rentes. De plus on crée­rait les condi­tions de crois­sance d’une struc­ture mul­ti­po­laire et plus démo­cra­tique d’un nouvel ordre mon­dial, créant les condi­tions du déve­lop­pe­ment de nou­velles logiques éco­no­miques excluant la ren­ta­bi­lité et l’accumulation en soi, favo­ri­sant la sou­ve­rai­neté ali­men­taire ou éner­gé­tique qui, à leur tour, s’opposeraient aux plans des­truc­teurs des trans­na­tio­nales.

Une appro­pria­tion de gauche de l’émission sys­té­ma­tique de droits de tirage spé­ciaux pour éviter le retour du chan­tage des poli­tiques d’ajustement et ren­for­cer le mul­ti­la­té­ral, une uti­li­sa­tion des nou­velles res­sources du FMI pour une réforme interne radi­cale et une restruc­tu­ra­tion de la dette exté­rieure des pays de la péri­phé­rie devraient figu­rer parmi les pre­mières actions de cette orien­ta­tion pro­gres­siste.

Les commentaires sont fermés.