Consolider la gauche, gagner le centre

Depuis que des mouvements de gauche existent, un défi fondamental reste constant. Ce défi est de réconcilier deux processus complexes. À un premier niveau, ces mouvements doivent développer leur identité, se regrouper et se renforcer, construire un pôle contre-hégémonique contre les pouvoirs existants. À un deuxième niveau, ils doivent établir des alliances, isoler l’adversaire «principal» et déplacer le terrain politique d’une manière progressive (la «guerre de position»). En général, cette «réconciliation» est très difficile. On peut se perdre, s’isoler dans une posture sectaire, ou encore se dissoudre dans un marécage d’alliances temporaires où on finit par être instrumentalisé. Éviter l’un ou l’autre piège, développer un projet solidement ancré à gauche et capable de rallier une plus grande masse, voilà donc le défi, hier comme aujourd’hui.

Construire son identité

Cette identité n’est jamais «donnée» une fois pour toutes, car elle est définie par sa capacité à offrir de réelles alternatives face au capitalisme. Le capitalisme change, le projet socialiste change aussi, sinon il devient impertinent. Aujourd’hui, le socialisme doit être éco (l’écosocialisme), féministe, altermondialiste. L’évolution des dernières années, notamment la fondation de Québec solidaire, a permis de consolider cet élan. Mais beaucoup reste à faire. Par exemple, il faut prendre d’emblée l’immense tâche de définir l’«après capitalisme». En effet, le capitalisme n’est pas «éternel» (ce qui ne veut pas dire qu’il va imploser demain). Dans un sens, il a fait ses preuves, en menant l’humanité là où elle est. Être anticapitaliste donc ne relève pas d’une obsession. Il y a déjà, dans les luttes et les résistances qui se développent un peu partout, des éléments concrets de cet «après-capitalisme», où des communautés font, en pratique, la rupture avec la marchandisation de la vie. Cela se fait à de plus grandes échelles, en Amérique latine surtout. Cela se fait à des micro échelles où s’expérimentent d’autres rapports sociaux pour vivre et produire «autrement» (dans des projets de l’économie solidaire par exemple).

Des temporalités différentes

Certes, nous sommes tous confrontés à une grave crise, et il faut donc apporter des solutions immédiates, et pas seulement pour les prochaines générations. Notre identité donc ne peut pas se construire seulement sur l’utopie de la transformation sociale, mais sur des propositions concrètes, pour stopper ou ralentir les assauts du pouvoir, pour rescaper ce qui est rescapable du bien commun. Appelons cela, pour simplifier, une perspective «réformiste». Mais ce «réformisme» ne doit pas être honteux. Il est tout à fait raisonnable de mener (et surtout) de gagner des batailles qui ne remettent pas en question le système. Mais notre identité ne peut s’arrêter là. Nous avons un projet «fondamental», nous voulons sortir de ce système.

Construire un pôle contre-hégémonique

Deuxième terme de l’équation, notre lutte doit rallier, constituer un point de rassemblement, ce qu’on appelé à d’autres époques, un grand «front uni». Beaucoup de monde arrive à la conclusion qu’il faut résister, qu’on est dans une impasse, que les réponses apportées par les «oppositions» au sein du système sont au mieux inadéquates. Présentement au Québec, une partie importante de l’électorat de sensibilité social-démocrate et indépendantiste, traditionnellement acquise au PQ, est désemparée. Ce qui explique entre autres, le succès médiatique d’Amir Khadir et la lente progression des intentions de vote en faveur de QS. Ne pas gagner ce terrain, c’est se condamner à l’impuissance. Ne pas faire de vastes alliances, ne pas rallier et convaincre, se conforter dans une tour d’ivoire, serait une grave erreur. En même temps, il faut éviter un autre piège. Le projet, notre projet, n’est pas fondamentalement de passer de 4% du vote à 10 ou 12% du vote, même si une telle progression est un objectif valable et important, qui peut nous aider à atteindre nos objectifs fondamentaux. Si le court terme (gagner en popularité) entre en contradiction avec le long terme (construire nos forces), cela peut être dangereux. Par exemple, il faut faire échec aux assauts actuels du pouvoir contre le secteur public et le syndicalisme, ce n’est pas négociable. Il pourrait être tentant, mais cela serait périlleux, de se tenir à distance de ce terrain sous prétexte que cela pourrait nuire à la progression électorale.

Pour un «réformisme radical»

Le terrain est d’autant plus propice pour construire l’identité de la gauche tout en devenant un pôle très large que la social-démocratie devenue au fil des années social-libéralisme est en déroute. En effet, l’évolution récente démontre l’impasse dans laquelle ce projet se situe et qui aboutit aux victoires, politiques et électorales, de la droite. Ne pas faire de surenchère verbale contre cette capitulation est nécessaire, de manière à éviter d’apparaître comme des requins qui s’arrachent le cadavre. Ne pas se démarquer clairement et nettement serait cependant une mauvaise posture. En clair, il nous semble que la gauche peut marquer beaucoup de points, en restant non seulement ferme, mais créative sur les principes (vraiment développer la perspective écosocialiste), en ouvrant en même temps la porte à de plus vastes coalitions, d’abord avec des mouvements sociaux, éventuellement avec des partis politiques.

Les débats à venir

Dans les prochaines semaines, Québec solidaire, ainsi que plusieurs mouvements et réseaux sociaux progressistes, vont définir ces lignes de démarcation. Par exemple, penser un programme de résistance à la crise et au néolibéralisme, et amener des propositions urgentes, convaincantes et ralliantes pour défendre les classes populaires et moyennes. Également, entreprendre de grandes batailles immédiates, pour confronter les Pierre-Karl Péladeau de ce monde qui veulent accentuer la prédation, l’exploitation, le pillage. D’autre part, on devra trouver de nouveaux moyens pour se faire connaître, pour apparaître comme un point de ralliement pour les couches populaires qui se démarquent des approches de droite néo et social libérales prévalentes. Tout faire cela en même temps ? Mais oui c’est ce qu’il faut et plus encore : on est capables.