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L’apport des syndicats dans la lutte pour le désinvestissement de la Caisse de dépôt

CONJONCTURE - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 34 - Automne 2025

Des campagnes de désinvestissement des entreprises complices des crimes commis par Israël sont en action à travers le monde entier. Au Québec, une mobilisation est en cours, à laquelle prennent part plusieurs organisations syndicales, en cohérence avec leurs prises de position historiques en matière de solidarité avec le peuple palestinien. Rappelons en outre que la Confédération des syndicats natinaux (CSN), dans le cadre d’une vaste campagne en 1985, avait déjà ciblé la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) pour qu’elle se désinvestisse des institutions participant à l’apartheid en Afrique du Sud. Les choix d’investissement non éthiques de cette société d’État avaient alors été remis en cause. Le positionnement de la campagne actuelle, qui rallie bon nombre de syndicats, consiste à pointer la CDPQ comme institution complice du génocide qui se déroule sous nos yeux à Gaza.

La CDPQ est un investisseur institutionnel, un riche héritage de la Révolution tranquille, qui gère le bas de laine des Québécoises et des Québécois. En effet, l’argent des cotisations obligatoires de chaque travailleuse et travailleur à la Régie des rentes du Québec (RRQ) et à d’autres régimes de retraite tels que le RREGOP est confié à cette institution pour le faire fructifier. La RRQ est le plus gros déposant de la CDPQ, en y investissant 125,9 milliards de dollars en 2024, alors que le RREGOP en est le troisième avec 91,4 milliards de dollars. Ces deux caisses de retraite représentent près de la moitié (45 %) des sommes gérées annuellement par la CDPQ. À cela s’ajoutent les fonds de la CNESSST[1]et ceux de plus d’une quarantaine d’institutions.

Le génocide, une occasion d’affaires !

Le scandale révélé en juillet dernier par Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, dans son rapport De l’économie de l’occupation à l’économie du génocide qui identifie la CDPQ parmi les 48 institutions dans le monde qui contribuent directement à l’infrastructure du génocide en cours à Gaza a provoqué une onde de choc au Québec. En d’autres mots, chaque travailleuse et travailleur contribue à chaque paie à soutenir le génocide mené par Israël contre les Palestiniennes et Palestiniens.

Neuf mois plus tôt, au moment d’une assemblée publique organisée à l’automne 2024 par le collectif citoyen Désinvestir pour la Palestine (D4P), on a assisté à une importante sensibilisation d’un ensemble d’actrices et d’acteurs du milieu universitaire, collégial, communautaire et syndical. À cette occasion, les personnes participantes furent invitées à former des comités de travail pour établir collectivement un plan d’action visant le désinvestissement de la CDPQ, plan d’action qui fut la pierre angulaire de la campagne Sortons la Caisse des crimes en Palestine, lancée par la Coalition du Québec URGENCE Palestine quelques mois plus tard. en mars 2025. C’est ainsi qu’un comité, dont je faisais partie, s’est chargé de la formulation d’un modèle de résolution pouvant être adoptée tant par le milieu communautaire que syndical, et exigeant que la CDPQ se départisse de tout investissement dans des entreprises et institutions ciblées comme complices d’activités liées à la colonisation et au génocide palestinien.

Cependant, bien que la Coalition du Québec URGENCE Palestine[2] ait tenté à de nombreuses reprises d’attirer l’attention médiatique sur l’enjeu des investissements de la Caisse, il aura fallu attendre la sortie du rapport de Francesca Albanese, rapport auquel la Coalition a participé par le dépôt d’un mémoire, pour faire monter la pression sur la Caisse de dépôt. En effet, figurant parmi les entreprises qui participent à « l’économie du génocide », la CDPQ s’est retrouvée sur la sellette. Et cela d’autant plus que, dans la foulée, La Presse publiait une lettre ouverte[3] de 125 signataires – nous l’avons fait circuler en cette période estivale –qui demandait à la CDPQ de se désinvestir des entreprises complices. La Presse a accepté de la publier à la condition d’obtenir de la CDPQ un communiqué qui serait publié dans la même édition. Mais l’argumentaire de la CDPQ, qui fait une sorte de dénégation, ne tient pas la route et tente de détourner l’attention des investissements réellement problématiques[4].

En parallèle, à l’Assemblée nationale, deux députés de Québec solidaire, Alejandra Zaga Mendez et Haroun Bouazzi, sensibilisés par la Coalition du Québec URGENCE Palestine, ont interpellé directement Charles Emond, PDG de la CDPQ, à la Commission des finances publiques. Elle et il se sont notamment étonnés que la CDPQ ait maintenu ses investissements en Israël, alors qu’elle avait rapidement désinvesti de la Russie après l’invasion de l’Ukraine – démontrant ainsi qu’aucun obstacle technique ne s’y oppose. Ils ont également souligné que les placements de la Caisse dans 24 entreprises du secteur militaire, impliquées dans les violations du droit international à Gaza, avaient augmenté de 70 % en 2024, un chiffre qui montre combien la machine de guerre représente une occasion d’affaires pour plusieurs entreprises. S’il ne s’agit pas là d’une manière de tirer profit d’une occupation génocidaire de la Palestine, comment faut-il l’appeler ? Face à ces questions, Charles Emond, président de la CDPQ, est resté sans réponse.

Cette situation est alarmante à plusieurs titres, car elle correspond aussi à un mouvement plus large de remilitarisation : Charles Emond lui-même a déclaré que le secteur de la Défense au Québec est une occasion d’affaires[5]. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles la CDPQ rechigne à désinvestir des entreprises qui collaborent au génocide en Israël, parce que la guerre, c’est payant. Or, la CDPQ se targue d’être un leader en matière d’investissements responsables !

L’enjeu est énorme pour les travailleuses et travailleurs ainsi que pour leurs syndicats : les investissements de la CDPQ manquent d’éthique en nous rendant complices de crimes contre l’humanité et de violations des droits humains. La plupart des syndiqué·e·s ignorent dans quelles actions ou entreprises est investi l’argent de leur fonds de pension. Quand ils apprennent que leur argent est notamment investi dans des entreprises militaires fournissant Israël en avions F35 et en bulldozers, c’est une réelle consternation ! C’est pourquoi il est essentiel de les informer et de les sensibiliser, notamment en effectuant des présentations de la campagne de désinvestissement en cours, et en diffusant les modèles de résolution[6], qui sont le fruit d’un travail d’équipe, afin de rallier le milieu syndical autour de revendications communes. Ce travail est mené depuis dix mois au sein de diverses instances syndicales et assemblées générales.

Les résolutions adoptées demandent aux différents acteurs syndicaux – fédérations, structures régionales, centrales – d’agir non seulement pour que la CDPQ se désinvestisse des entreprises impliquées dans des violations des droits humains et du droit international en Palestine, mais aussi pour que le Canada cesse de fournir du matériel militaire à Israël et pour que le Québec ferme son bureau à Tel-Aviv, dont le rôle est le maintien et l’intensification des liens économiques et politiques avec Israël.

Le conseil d’administration du Centre international pour une solidarité ouvrière (CISO), organisation intersyndicale qui regroupe plusieurs syndicats québécois, a donné son appui à la campagne, contribuant aussi à l’ancrer davantage auprès des groupes syndicaux. Parallèlement aux prises de position dans le milieu syndical[7], des organismes des milieux communautaire, municipal et culturel adoptaient les mêmes demandes. Il s’agit réellement d’un mouvement large qui place la dimension éthique au cœur des priorités pour une saine gestion de la CDPQ.

Des résolutions syndicales contraignantes

Les résolutions syndicales n’ont pas qu’une valeur symbolique : elles mandatent les représentantes et représentants syndicaux qui siègent aux conseils de gestion des fonds de retraite (RRQ, RREGOP) afin qu’ils portent ces revendications directement auprès de la CDPQ. Ce caractère contraignant est essentiel, car il permet de ramener la transparence et la responsabilité publique au cœur de la gestion du bas de laine collectif. La Caisse doit rendre des comptes et permettre à ces représentants syndicaux de contribuer à redéfinir les critères éthiques et moraux pour nos investissements collectifs.

L’aspect contraignant des résolutions pousse les organisations syndicales à vouloir se former sur ces enjeux d’investissement et, potentiellement, à se réapproprier les débats qui avaient eu cours dans les années 1970-1980 sur les critères éthiques des placements – à l’époque, la FTQ[8] lançait son Fonds de solidarité et quelques années plus tard, la CSN créait Fondaction. La campagne Sortons la Caisse des crimes en Palestine est ainsi en train de relancer, chez les travailleuses et travailleurs et dans les syndicats, les débats éthiques sur les choix d’investissement et, corollairement, sur les choix de société, qui avaient été étouffés par la montée de la vague néolibérale.

Grâce à leurs ressources, leur capacité de mobilisation et leur influence au sein des instances de la RRQ et du RREGOP, les syndicats ont un rôle crucial à jouer. Cette lutte représente également l’occasion d’une concertation intersyndicale élargie, visant à se réapproprier nos choix de société et à exiger que cette société d’État investisse notre argent dans le respect de nos valeurs collectives. La CDPQ est un organisme public, non une entreprise privée : la manière dont elle gère les fonds des travailleuses et travailleurs devrait faire l’objet de débats publics. La mobilisation des syndiqué·e·s peut contribuer à multiplier les initiatives visant à influencer la population québécoise et à accroître la pression sur la Caisse. Espérons que la force du milieu syndical serve de moteur pour mobiliser plus largement la société civile autour des enjeux démocratiques et éthiques que soulève cette lutte.

Par Rafaëlle Sinave, professeure au Cégep du Vieux Montréal, syndicaliste et militante à la Coalition du Québec URGENCE Palestine


  1. Commission des normes du travail, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail.
  2. La Coalition du Québec URGENCE Palestine a été créée en mai 2024, et regroupe une cinquantaine d’organisations, dont des syndicats, la Ligue des droits et libertés et des organisations juives antisionistes. Voir leur site :<https://urgencepalestine.quebec/a-propos/membres/>. La Coalition est impliquée dans le mouvement BDS (boycott, désinvestissement, sanctions) lancé il y a déjà plusieurs années.
  3. Rafaëlle Sinave et 125 cosignataires, « Sortez nos caisses de retraite de “l’économie du génocide” », La Presse, 15 juillet 2025.
  4. Charles Émond, « Nous nous préoccupons de la crise humanitaire en Palestine », La Presse, 15 juillet 2025.
  5. Éric Desrosiers, « La glace de plus en plus mince sous les pieds de Trump, selon Charles Emond », Le Devoir, 11 juin 2025.
  6. On peut se procurer le matériel sur le site Sortons la Caisse des crimes en Palestine à :<https://cdpq-palestine.info/agir/index.fr.html>.
  7. Nommons la CSN, le Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM-CSN), le Conseil régional FTQ Montréal métropolitain, la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN), la Fédération de l’enseignement collégial (FEC-CSQ).
  8. FTQ : Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec.

 

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