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Jean-Luc Deveaux, défenseur de la classe ouvrière (partie 2)

PARCOURS MILITANT - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 34 - Automne 2025

Jean-Luc Deveaux est un enfant de la classe ouvrière, élevé dans le quartier modeste de Saint-Michel à Montréal avant d’être embauché comme ferrailleur. Rapidement initié au marxisme, il participe aux luttes sociales des années 1970, tout en militant pour la démocratisation des syndicats et l’unité des travailleuses et travailleurs. Après une blessure sur un chantier, il décide de retourner aux études pour devenir avocat, un métier qu’il pratique ensuite dans plusieurs syndicats nationaux et internationaux. Gardant un fort attachement pour les métiers de la construction, il a terminé sa carrière comme vice-président de la CSN Construction (2017-2023). Il appelle maintenant à des États généraux du syndicalisme[1], par et pour la classe ouvrière. Nous l’avons rencontré par une douce journée de fin d’été 2024 afin de recueillir son témoignage. L’entrevue-fleuve qu’il nous a donnée est exceptionnellement publiée en deux parties, la partie 1 dans le no 33 et la partie 2 dans ce no 34 des Nouveaux Cahiers du socialisme.

Alexis Lafleur-Paiement – En 1978, tu es licencié du Congrès du travail du Canada (CTC) parce que tu es communiste. Dans ce contexte, qu’est-ce qui t’a mené à devenir avocat ?

Jean-Luc Deveaux – En effet, j’ai été renvoyé parce que j’étais membre du Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste), le PCCML. J’ai milité quelque temps dans cette organisation, mais j’ai quitté lorsque j’ai appris que le dirigeant, Hardial Bains, battait sa femme. En plus, il y avait un irrespect envers les francophones dans ce parti. Moi et quelques camarades, nous avons écrit une lettre ouverte à tous les membres, supporteurs et amis du PCCML. Mais on n’a jamais eu de réponse, alors on est partis. Comme j’avais encore des contacts dans la construction, je suis allé voir le local 1676 des monteurs de lignes[2] pour leur demander s’ils avaient de l’emploi. Mes camarades m’ont dit : « Ne t’en fais pas Jean-Luc, on va te trouver du travail ». C’était facile parce que les syndicats contrôlaient les bureaux de placement. Ils m’ont demandé d’aller travailler à la Baie-James. Moi, ça me faisait un emploi et eux, ils voulaient qu’en même temps, j’enquête sur les conditions de travail sur le chantier.

Je suis parti en septembre 1978 pour devenir monteur de lignes. Je pars de Montréal en avion pour atterrir à Chapais. De là, on me transporte dans un hydravion qui finit par arriver sur un lac, je ne sais pas où. C’était un village de construction, avec seulement des roulottes. Pour moi, ç’a été un choc. Je me retrouve dans un autre monde, dans le Grand Nord. Pas de route, pas d’auto, pas de téléphone, pas de télévision, rien du tout. Il y a juste des journaux qui arrivent une semaine ou deux en retard. Sur le plan de la santé et de la sécurité, il n’y a rien. Pas de programmes de prévention, juste des installations primitives pour l’hygiène. Sur le chantier, lorsqu’on va travailler dans la toundra, il n’y a pas de toilettes. Aller faire ses besoins dans la toundra, à -30 oCelsius, ce n’est pas acceptable. L’isolement des hommes est un autre point qui m’a impressionné. Beaucoup de gars là-bas étaient très seuls, ils trainaient des problèmes. Un travailleur ne voulait plus revenir dans le Sud, il se cachait dans le Nord parce qu’il avait des dettes. D’autres ne descendaient pas, ils monnayaient leurs congés. Quand tu n’as rien à faire, tu joues aux cartes. Il y en a qui devaient leur paye à cause du jeu.

J’ai travaillé quelques mois à la Baie-James. Je faisais l’aller-retour vers le Sud, j’expliquais au syndicat ce qui se passait. À un moment donné, j’ai eu un accident de travail : je me suis fracturé le pouce et une partie de la main. C’était souffrant. On m’a envoyé voir le médecin de la compagnie, il voulait que je retourne travailler le lendemain. Là, ça ne marchait pas, ma main était toute bleue. J’ai demandé d’aller voir un médecin dans le Sud. Je suis allé à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont à Montréal, où on m’a donné deux mois et demi de repos. Pendant ma convalescence, j’ai réfléchi. On m’avait expliqué qu’il y avait un programme en sciences juridiques à l’UQAM, que c’était une faculté de droit[3] progressiste. J’ai décidé de m’y inscrire.

Dans cette faculté de droit, j’ai aimé l’esprit critique. J’y ai appris que sous le socialisme, le droit bourgeois continuait d’exister, que c’était le cas tant qu’on n’avait pas le communisme. C’est là que j’ai découvert le grand juriste bolchévique Evgueni Pachoukanis. J’en apprenais aussi sur le droit du travail en Europe de l’Est, sur leurs conventions collectives. Je me rappelle une clause en Pologne qui faisait que, lorsqu’il y avait des mises à pied, les mères monoparentales étaient protégées. Pour moi, ce genre de choses, c’était important. Certains professeurs voulaient aussi nous montrer concrètement ce qu’étaient les conflits de travail. L’un d’eux nous amène sur une ligne de piquetage à l’hôpital Notre-Dame, dont le personnel était syndiqué avec la CSN, la Confédération des syndicats nationaux. On est là, le matin, et je vois un homme qui arrive au loin, c’est Michel Chartrand. Les policiers aussi arrivent, l’atmosphère est tendue. Et là, Chartrand s’oppose. Je vous fais une confidence, je ne parle pas contre les autres dirigeants syndicaux, mais à ma connaissance, de mon vécu, de mes yeux vus, c’est le seul dirigeant syndical qui a défié l’autorité policière en disant qu’il représente la classe ouvrière et qu’on n’a pas le droit de le toucher ni ses camarades. C’est un enseignement politique d’importance.

Un autre endroit formateur a été la commission Keable, qui enquêtait sur les actions d’infiltration de la police dans les mouvements politiques de gauche, plus précisément sur la gestion de la crise d’Octobre[4]. Le commissaire avait des problèmes avec la Gendarmerie royale du Canada parce que les policiers qui avaient reçu des citations à comparaitre refusaient de venir témoigner. Nous sommes dans un État de droit, mais lorsqu’on veut connaitre la vérité sur une situation policière grave, le droit ne s’applique pas comme il devrait. Pourtant, la police n’est pas au-dessus des lois, il me semble.

A. L.-P. – Durant tes études, tu t’investis dans le groupe communiste EN LUTTE ! Qu’est-ce qui retient ton attention à l’époque ?

J.-L. D. En 1980, c’est le référendum. Je suis dans une université qui est progressiste et il y a plein de discussions. Je suis dans le groupe EN LUTTE ! qui défend l’annulation du vote au référendum. Je comprends le point de vue, parce que le projet est défendu par la bourgeoisie québécoise, mais en même temps, je suis indépendantiste. À cause de mon cousin, je connais un peu Charles Gagnon, le dirigeant d’EN LUTTE ! À un moment donné, je lui demande de m’expliquer la position du groupe. Il me dit qu’on va nous commander d’annuler notre vote. Je ne suis pas d’accord. Les gens avec qui je parle, les progressistes, ils ne veulent pas annuler. Le mouvement ouvrier est en faveur du OUI, qu’on soit d’accord avec le Parti québécois (PQ) ou pas. Moi et d’autres, on voulait donner un OUI critique, voter pour l’indépendance, sans donner un chèque en blanc au PQ. Finalement, l’organisation EN LUTTE ! s’est effondrée en 1982.

Après, je finissais mes études, je voulais me concentrer sur le syndicalisme. J’ai communiqué avec Dennis McDermott, le président du Congrès du travail du Canada. Même si certains disaient que j’étais un élément dangereux pour le CTC, McDermott a balayé ça du revers de la main. Il m’a donné un coup de pouce pour que je puisse faire un stage dans le mouvement syndical. À l’époque, il y avait eu une grève illégale à la Canadian Gypsum, à Saint-Jérôme. Deux militants avaient été congédiés et ils avaient déposé deux griefs. Le CTC me mandate pour plaider les deux dossiers. Les avocats patronaux sont du cabinet de Brian Mulroney[5]. Ce sont des capitalistes, des gars de Westmount : il faut les battre. Finalement, on a gagné les deux dossiers en faisant casser les congédiements. Au moins, les gars ont pu recevoir des indemnités. J’étais content, je venais d’employer mes connaissances juridiques pour défendre des ouvriers et planter les capitalistes.

À cause de mon expérience dans la syndicalisation, j’ai travaillé sur ce genre des dossiers. Par exemple, j’ai œuvré pour syndiquer une usine de textile, et on a réussi à la syndiquer. Le problème était que les femmes gagnaient moins que les hommes. On a plaidé les dossiers et on a gagné que les femmes soient payées autant que les gars. À travail égal, salaire égal. Nous sommes dans un État de droit, mais si tu ne fais pas appliquer le droit, c’est comme si le droit n’existait pas. Ensuite, j’ai eu un dossier de syndicalisation pour la Poterie laurentienne, dans la région de Saint-Jérôme. Le processus était long et, un jour, la direction syndicale américaine nous informe qu’ils n’ont plus de fonds pour me payer ainsi que l’autre agent de syndicalisation. C’était difficile, on ne voulait pas lâcher le dossier, mais là, si on n’est plus payé… Mais si nos ancêtres syndicalistes avaient toujours voulu être payés pour défendre la classe ouvrière, on n’aurait pas de syndicats aujourd’hui. Finalement, on a choisi : on va continuer. Ç’a été dur, mais on a gagné l’accréditation. Les travailleurs savaient qu’on travaillait pour eux. Après ça, plusieurs syndicats ont cherché à m’engager. C’est comme ça que je suis devenu permanent à l’Aluminium, Brick and Glass Workers International Union. Je suis resté là quatre ans, de 1983 à 1987. En même temps, je m’inscris en droit du travail à l’Université de Montréal, pour faire une maitrise.

À l’époque, je me suis occupé d’un cas important, celui de la Dominion Glass, maintenant Owens-Illinois Glass, à Pointe-Saint-Charles, à Montréal. C’était un long conflit de travail, une grève dure. À un moment donné, les gars veulent rentrer car ils n’ont plus d’argent pour vivre. Le syndicat international dit qu’il manque d’argent pour les soutenir. Moi, je comprends que quelque chose ne va pas. Même si le syndicat international n’a plus de fonds de grève, le syndicat local a de l’argent. Je convoque le trésorier et les membres de l’exécutif. Je leur dis que j’ai une solution pour mettre la pression sur les patrons et gagner la grève : on va prendre l’argent de la caisse du syndicat local pour renflouer le fonds de grève. On va oublier la procédure, arrêter la bureaucratie syndicale. C’est l’argent de la classe ouvrière, de la base. Après ça, j’ai vu que l’employeur stressait, qu’il ne pourrait pas casser la grève. On a aussi construit une plateforme devant l’usine, pour faire des discours et présenter du théâtre. Télé-Métropole est là, Radio-Canada est là. On procède à un vote auprès des travailleurs, c’est 100 % pour continuer la grève. Trois jours après, le patron de l’usine me téléphone, la compagnie veut négocier. On a obtenu un bon contrat de travail. Mais compte tenu de la hiérarchie que j’avais bafouée, j’ai quitté. J’avais déjà l’idée d’aller passer mon Barreau, ce que je n’avais pas fait parce que ça coûte très cher. Donc, j’ai utilisé le prétexte.

A. L.-P. – Dans les années 1990, tu œuvres comme avocat pour plusieurs syndicats, nationaux et internationaux. Comment se déroule ton recentrage sur le droit du travail ?

J.-L. D. En 1988, j’ai passé mon Barreau. Maintenant, je suis un véritable avocat qui peut pratiquer, ce que je fais pour plusieurs syndicats. Je me suis notamment battu pour les représentants syndicaux qui négociaient aux tables de négociation. Beaucoup d’employeurs donnaient des mesures disciplinaires à ces représentants. Cela créait une peur chez les militants. J’ai alors travaillé sur plusieurs dossiers pour faire casser des mesures disciplinaires.

Je m’intéresse ensuite au syndicalisme international car, à un moment donné, je remarque que j’ai plusieurs cas avec des multinationales. Je vois bien que quand des usines ferment ici, disons une installation de Shell, eh bien, ce n’est pas Shell qui ferme, la compagnie continue d’exister. J’ai donc commencé des recherches sur le droit et les lois qui régissent les multinationales. J’ai commencé à étudier ce qu’on appelle les codes de conduite, c’est-à-dire les accords internationaux qui régissent ces entreprises-là. J’ai monté un cours que j’ai donné à des militants syndicaux. Ce n’était pas populaire au Québec, ça ne l’est pas encore.

Je voulais travailler sur des problèmes de ce type, alors j’ai contacté directement John Evans, le secrétaire général du Trade Union Advisory Committee (TUAC), qui représente les syndicats auprès de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE)[6]. Je lui ai expliqué la teneur de ma recherche et je lui ai envoyé mes résultats. Il me rappelle, pour me dire qu’il veut me rencontrer à Paris, au siège social du TUAC. Je suis allé là-bas pour le rencontrer. Il trouve mes recherches intéressantes car les multinationales font ce qu’elles veulent. Il m’invite ensuite à une conférence internationale sur la réforme des codes de conduite qui doivent encadrer les activités des multinationales. Je voyais bien que les problèmes des travailleurs qui luttaient contre les grosses compagnies n’allaient pas se régler seulement avec des codes de conduite, mais il fallait bien commencer quelque part. En même temps, je cherchais à voir comment les travailleurs pouvaient instaurer un rapport de force contre les multinationales.

Alors, je suis entré en contact avec la National Union of Mineworkers, le syndicat des mineurs britanniques, très combatif, dirigé par Arthur Scargill. Grâce à eux, je suis entré en contact avec la Fédération syndicale mondiale, historiquement basée dans les pays socialistes. Les syndicats québécois n’étaient pas contents, parce que je parlais aux communistes, aux gens de l’Est et de l’URSS. Bien sûr, je connaissais les tensions entre l’Ouest et l’Est, les préjugés. Mais les multinationales, est-ce qu’elles font la différence ? Elles nous exploitent tous, nous, tous les travailleurs et travailleuses du monde. Alors on doit s’organiser ensemble. C’était la période où le Bloc de l’Est est tombé, tout le monde se retrouvait dans le même bateau. En tout cas, je travaillais à rapprocher les travailleurs, je voulais contribuer à un grand mouvement international des mineurs. Mais il y avait des tensions, des stéréotypes, les syndicats étaient divisés, il y avait du chauvinisme. On n’a pas pu développer ce qu’on voulait.

A. L.-P. – À l’époque, tu alternes entre ton action dans le syndicalisme international et d’autres activités au Québec. Comment cela se passe-t-il ?

J.-L. D. Mon activité internationale était en dents de scie, parce que l’époque n’était pas favorable. Au Québec, j’avais différents dossiers. Par exemple, j’ai travaillé pour syndiquer les chauffeurs de taxi à Montréal. Clément Godbout et le syndicat des Métallos ont eu la bonne idée de demander des avis juridiques à propos de la syndicalisation des chauffeurs de taxi. Il y avait une jurisprudence en Alberta, c’était Yellow Cab. Moi je disais : « C’est bien ce qu’ils ont fait à Yellow Cab, mais ça reste précaire ». Mon idée était plutôt d’exiger un décret pour syndiquer le secteur du taxi, un peu comme dans la construction. J’ai monté le dossier avec eux et, finalement, ils ont obtenu un décret. Je ne suis pas meilleur juriste qu’un autre, mais j’avais de l’expérience dans plusieurs secteurs, ça me donnait des idées. Je me disais que, quand on n’est pas capable de syndiquer une place avec la méthode classique, on doit penser à le faire avec un décret.

Un autre cas dont je suis fier, parce qu’il a fait jurisprudence, concerne un travailleur qui est décédé à la suite d’un accident de travail. C’était un gars de l’Alcan, qui avait eu un accident de travail, puis un congé de maladie, et qui avait développé des problèmes de dépendance. Après ça, il est décédé d’une hépatite médicamenteuse. La CSST[7] disait que son décès n’avait pas de rapport avec son accident, que sa mort était due à ses problèmes d’alcool et autres. Je rencontre la femme du travailleur décédé, elle vit dans une pauvreté extrême avec trois enfants, elle est sur l’aide sociale. Je lui demande de me parler de son mari. Elle me dit qu’il est mort d’un accident de travail, même si la cause reconnue était une hépatite médicamenteuse. Elle m’explique qu’il était un homme qui rapportait toujours ses payes, qu’il ne buvait pas, qu’il ne prenait pas de drogue, rien. Il était un bon travailleur, mais il a eu un accident de travail : une cuve a explosé et une plaque de métal lui est arrivée dans le dos.

Il se fait traiter et il doit prendre des antidouleurs pour tout ça, puis il commence à boire : il boit, il fume, il boit, il fume, puis il est mort. C’est clair que son accident de travail avait provoqué quelque chose, qu’il y avait un lien entre l’accident et ses problèmes, puis son décès. Je contacte un psychiatre que je connaissais et il prend le dossier. Il me revient pas longtemps après pour me dire qu’il a trouvé la réponse. Il me dit qu’on a prescrit un médicament au gars pour ses douleurs, du Percodan[8]. C’était un nouveau médicament très fort, tu deviens pharmacodépendant au bout de dix jours. Les médecins l’ont prescrit pendant deux ans au gars. Lorsqu’on lui a coupé son médicament, il est devenu fou, il fallait qu’il compense avec la boisson et d’autres choses. Alors j’ai pu faire reconnaitre le lien de causalité entre son accident et les problèmes qui ont mené à son décès. La dame a été indemnisée par la compagnie et par la CSST. Elle est sortie de la pauvreté et elle a retrouvé sa dignité.

Mais je reste attiré par le syndicalisme international. Je choisis alors d’aller m’installer à Paris pour me rapprocher du TUAC et pour faire des études de troisième cycle. Je veux un doctorat en relations industrielles internationales. À l’époque, je suis proche de la CGT et de la CFDT[9]. J’ai même écrit quelques articles pour L’Humanité, le journal du Parti communiste français. Alors je fais mes études, je travaille avec mes camarades syndicalistes et là, je veux me faire reconnaitre comme avocat en France. Mais j’ai un problème, le Barreau de Paris m’accepte à la condition que le Barreau du Québec applique la réciprocité aux avocats français. Le Barreau du Québec refuse. Il ne veut pas que je sois un avocat enregistré au Québec et enregistré en France en même temps : c’est l’un ou l’autre. Je suis mal pris : je veux bien travailler en France, mais couper les ponts comme ça avec le Québec, je ne sais pas. Finalement, je décide de rentrer au Québec. Aujourd’hui, la réciprocité est acceptée.

À mon retour, je commence à étudier les conditions de travail des avocats, surtout les petits avocats à leur compte ou qui travaillent pour des compagnies. Ils ont toutes sortes de problèmes. Prenons l’exemple d’une avocate que j’ai défendue. Elle avait un petit cabinet en Abitibi-Témiscamingue. Elle vient d’accoucher et elle fait ce qu’on appelle une dépression post-partum. Elle reçoit le service d’inspection professionnelle du Barreau et l’inspecteur dit qu’elle ne peut plus pratiquer, qu’elle n’est pas en état psychologique. Elle est dans le pétrin et son cas doit être jugé devant le Barreau, mais personne dans la région ne veut s’occuper d’elle. C’est pour ça que je prends l’affaire. Devant le Barreau, elle doit se défendre toute seule, c’est comme ça. Alors, je contre-attaque, je fais une procédure en pourvoi judiciaire pour elle. Le Barreau disait qu’elle n’était pas apte à défendre le public, alors comment se fait-il qu’elle était apte à se défendre devant le Barreau ? C’est quoi cette affaire-là ? Finalement, j’ai fait reconnaitre sa maladie. Si elle est malade, dépressive, elle ne perd pas ses droits comme avocate. Elle a juste besoin d’un congé de maladie. Ce sont des choses comme ça qui arrivaient aux petits avocats.

A. L.-P. – Dans la foulée de cette affaire, tu as tenté de lancer un syndicat des avocats, puis tu t’es présenté comme bâtonnier du Québec. Quels étaient tes objectifs ?

J.-L. D. Je pars avec l’idée que si on veut faire valoir nos droits, il nous faut une organisation, un syndicat. Il doit regrouper tous les avocats, et son premier objectif doit être celui d’obtenir une assurance juridique universelle. Parce qu’être avocat, ça peut être très précaire si tu es malade. Ensuite, nous voulions devenir l’interlocuteur unique auprès des employeurs, de l’État et des cabinets privés. Pour garantir des conditions communes pour tout le monde. J’avais l’idée d’une répartition planifiée des cas, pour que tout le monde ait du travail. Les différences de salaire entre le public et le privé constituaient un autre enjeu. Les avocats de la Couronne, qui sont censés défendre le public, sont moins bien payés. Alors, soit ils veulent devenir juges, soit ils veulent s’en aller au privé. La CSN accepte l’idée du syndicat des avocats. En plus des travailleurs du privé, mon projet fonctionne bien auprès des procureurs de la province de Québec, et aussi auprès des procureurs du gouvernement fédéral. Tous ceux et celles qui avaient mangé de la merde avec le Barreau ont embarqué.

Mon principal problème était de rassembler le plus grand nombre possible d’avocats et d’avocates. Les gens du Barreau n’aimaient pas le projet, les grands cabinets non plus. Je me rends compte que certains veulent séparer le public du privé, les petits propriétaires de cabinets des employé·es, etc. C’est vrai que c’était compliqué, mais moi je suis pour l’unité. Après quelques mois, j’ai environ 3500 cotisants et cotisantes pour le syndicat, ce n’est pas rien ! Mais je sentais aussi que quelque chose bloquait, qu’on allait être arrêtés dans notre élan. Je me dis qu’il faut que je passe à l’offensive. Mes camarades et moi, on a décidé que j’allais me présenter comme bâtonnier du Québec. Qu’on allait essayer de court-circuiter le Barreau. J’ai obtenu 40 % du vote. Je n’ai pas gagné, mais c’est le meilleur résultat qu’un candidat de gauche a jamais fait au Barreau.

A. L.-P. – Lorsque tu poses ta candidature comme bâtonnier du Québec en 2001, comment es-tu reçu ? Qui t’appuie et qui s’oppose à toi ?

J.-L. D. Chez les plaideurs, on a fait le calcul, on avait environ 75 % des avocats avec nous. L’autre groupe qui appuyait ma candidature, c’était les petits avocats et avocates, les personnes qui s’occupent de petits contentieux et qui n’ont pas toujours des masses d’argent. Les femmes étaient plus favorables à ma candidature, parce que je parlais d’équité salariale et des droits des avocates, notamment les congés de maternité. De l’autre côté, il y avait les avocats rattachés au Barreau, ce qui représente plusieurs centaines de personnes. Comme j’ai dit, les gros cabinets aussi s’opposaient à moi. Tout ce que je défendais allait contre leurs intérêts. Je voulais de meilleurs droits pour les petits avocats qu’ils employaient, je voulais plus d’égalité dans les salaires, plus d’égalité dans les assurances, etc. Les grands cabinets ont mené une vraie campagne contre moi. Ils envoyaient des courriels qui disaient que si je gagnais l’élection, ça provoquerait la faillite de la profession juridique. Dans ces conditions, je m’attendais à faire 25 % du vote, mais j’ai eu 40 %. Mais j’ai perdu, et ma défaite a malheureusement contribué à l’effritement du syndicat des avocats qui n’a jamais vraiment fonctionné par la suite.

Quelque temps après, un copain me dit qu’un syndicat de la construction cherche un conseiller-avocat. Je recommence donc dans la construction. De 2007 à 2017, je travaille pour l’Union internationale des journaliers d’Amérique du Nord, local 62. J’avais un projet, celui d’abolir l’apartheid qui existe dans la construction. Les manœuvres, les journaliers, sont vraiment maltraités dans l’industrie, je voulais changer ça. Avec d’autres, on a pensé à un front commun intersyndical des manœuvres, pour avoir un vrai rapport de force. On l’a créé en 2010 ; j’étais secrétaire du comité ad hoc. Ma première tâche était d’unifier tous les manœuvres, les 30 000 manœuvres, pour qu’ils luttent ensemble. C’était comme le front commun des ferrailleurs auquel j’avais participé en 1975, je voulais refaire la même chose en 2010. Nous avons publié un document signé par les cinq présidents des syndicats de l’industrie de la construction. Nous avons envoyé une lettre à la Commission de la construction du Québec (CCQ) pour demander la reconnaissance des manœuvres comme métier. Finalement, cette mobilisation a permis certains gains, mais être manœuvre n’est toujours pas reconnu comme un métier. Peut-être qu’on aurait dû intensifier la lutte à ce moment-là.

Un autre dossier important, ç’a été l’échangeur Turcot. À l’époque, c’était un des plus gros chantiers du Québec. Tu veux savoir : tout était contaminé sur le chantier. Quand on apprend ça, on prévient tout le monde, mais le ministère des Transports ne veut pas arrêter les travaux pour décontaminer. Ça n’a pas de bon sens, le sol est rempli de déchets d’amiante, les travailleurs sont exposés à ça. Je décide d’aller voir les gars sur le chantier pour leur parler, voir ce qu’on peut faire. Les gars ne sont pas contents, la colère monte. D’abord, leurs syndicats n’ont pas envoyé d’agents de prévention. Puis, quand le problème a été découvert presque par hasard, le Ministère et les syndicats ne réagissent pas. On a menacé de faire une conférence de presse pour dénoncer la situation. Après ça, eh bien, le Ministère a pris nos demandes au sérieux. Tout le monde s’est bougé le derrière pour rétablir la sécurité sur le chantier. Souvent, j’ai des idées comme ça. Pour unir les travailleurs, pour défier le gouvernement. Certains n’aiment pas ça, d’autres militants trouvent ça intéressant. En tout cas, à l’automne 2017, la CSN-Construction m’approche pour me recruter.

A. L.-P. – À la CSN-Construction, quelles sont tes priorités, quels dossiers retiennent ton attention ?

J.-L. D. Mon travail était de recruter des membres et de montrer à quoi sert notre centrale syndicale. La syndicalisation des travailleurs du rail a été un premier laboratoire. À l’époque, la CSN-Construction représente 6 % de tous les travailleurs de la construction, ce n’est pas beaucoup. Mais dans le rail, après notre campagne, 42 % des travailleurs ont voté pour nous. Comment on a réussi ? En focalisant notre campagne sur les conditions des travailleurs, et pas seulement sur leurs salaires, même si ça compte aussi. On a axé sur la sécurité, les congés, la conciliation travail-famille. Ce n’est pas toujours facile quand tu poses des rails partout à travers la province ou le pays. Les conditions sont dures. Quand il fait -20 ou -30 oCelsius, tu touches le rail et tes doigts restent collés. Ce sont des problèmes que j’ai vécus en tant que ferrailleur, les mêmes blessures, la même pression sur les chantiers.

Un autre problème dans ce secteur, c’est l’incertitude quant à l’emploi. Pendant des périodes tu surtravailles, d’autres fois tu n’as pas d’ouvrage. Alors, pour le chantier du REM sur la Rive-Sud, on s’est battu et on a obtenu un million d’heures de travail garanties pour les ouvriers du rail. En même temps, on a créé une association intersyndicale des titres occupationnels qui regroupait tous les manœuvres, incluant les travailleurs du REM et d’autres. Ça rassemblait les travailleurs de tous les syndicats, ce qui nous donnait un bon rapport de force avec les employeurs, même le gouvernement. Je commençais à penser, encore une fois, à créer une nouvelle centrale unitaire de la construction. Les ministres et les grands patrons vont peut-être comprendre si on mène des grèves unitaires avec les 200 000 travailleurs de la construction en même temps. Comprendre qu’il faut nous respecter, appliquer les normes de sécurité, nous donner des conditions décentes.

En tout cas, avant de bâtir un syndicat unique, on a fait des fronts communs. Notamment le front commun des manœuvres en 2020-2021. Et là, ce n’est pas 3 % par année qu’on a obtenu, c’est 9 % et 10 %. Nous avons réussi, pendant que j’étais vice-président de la CSN-Construction, à remporter des victoires pour les manœuvres. C’est quelque chose dont je suis fier. Pour un moment, on a mis fin à la division et on a imposé l’unité. C’est ça qui a permis des gains pour les travailleurs de la construction.

A. L.-P. – Après avoir été vice-président de la CSN-Construction de 2017 à 2023, tu es maintenant retraité du milieu syndical, mais tu as toujours des projets. Entre autres, tu appelles à des États généraux du syndicalisme[10]. Peux-tu m’en parler ?

J.-L. D. Je vais aller droit au but : je pense que le mouvement syndical doit renouer avec une question fondamentale, celle de la prise du pouvoir par les travailleurs et travailleuses. J’ai connu un homme qui a posé cette question directement, c’était Georges Séguy, résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, puis secrétaire général de la CGT. Il faut se poser la question. Par exemple, est-ce qu’on peut prendre le pouvoir par l’entremise du mouvement syndical, avec la grève d’expropriation ? Le problème du mouvement syndical, c’est qu’il est toujours réactif, il ne prend pas les devants. Un autre problème, c’est le manque de démocratie syndicale. La base n’est pas assez impliquée, on ne l’écoute pas suffisamment. Le syndicat, c’est un outil de combat de la classe ouvrière, pas une machine à cotisations pour faire vivre des bureaucrates.

Pour les États généraux, je dirais qu’il faut revenir à la classe ouvrière, c’est-à-dire aux travailleuses et aux travailleurs eux-mêmes. Il n’y a pas de mouvement syndical sans classe ouvrière. Mais là, les syndicats sont dirigés par des gestionnaires professionnels. Ce sont eux qui parlent dans les médias, eux qui disent ce que le mouvement syndical peut faire, comment il doit le faire. Je vais prendre un exemple, celui de la syndicalisation d’Amazon[11]. Les seuls qu’on a entendu parler, ce sont Caroline Senneville, présidente de la CSN, et David Bergeron-Cyr, vice-président. Je n’ai rien contre eux, mais ils ne connaissent pas Amazon. On n’a pas laissé parler les travailleurs d’Amazon. Il faut aussi, je me répète, que le mouvement ouvrier, le mouvement syndical, se reconstruise autour du principe du front commun, qu’il fasse pratiquement l’unité de la classe ouvrière.

En plus de la démocratie et de l’unité, un autre thème qu’il faut aborder, c’est le taux de syndicalisation. En ce moment, il y a seulement 40 % des gens qui sont syndiqués au Québec, et juste 23 % dans le secteur privé. Il faut une grande offensive de syndicalisation, une offensive effrénée pour syndiquer l’ensemble des travailleurs et travailleuses. Pour moi, 100 % de la classe ouvrière devrait être syndiquée, c’est ça l’objectif. Après, il faut relancer l’offensive sur d’autres fronts, développer un vrai syndicalisme de combat comme le disait Jean-Marc Piotte. Je connais beaucoup de gens, surtout dans le secteur privé, qui soulignent le manque de combativité du syndicalisme. Il faut faire comme les camarades qui ont syndiqué l’entrepôt d’Amazon à Laval. Ils ont vu que les centrales ne prenaient pas la syndicalisation des multinationales en charge. Alors ils ont pris les devants, ils ont réussi et maintenant la CSN est contente. Si on fait des États généraux, ils doivent être réalisés par et pour les travailleurs et travailleuses de la base. Il faut recentrer le mouvement syndical sur la classe ouvrière et planifier une offensive des travailleurs. C’est possible, mais, comme a dit Mao Tsé-toung, pour ça, il faudra faire feu sur le quartier général. C’est ça, les États généraux du syndicalisme.

Entrevue réalisée par Alexis Lafleur-Paiement, doctorant en philosophie politique et chargé de cours à l’Université de Montréal, membre du collectif Archives Révolutionnaires


  1. Lorsque cette entrevue a été réalisée à l’été 2024, le mouvement syndical québécois n’avait pas encore lancé les États généraux du syndicalisme, ce qui fut fait en mars 2025. [Cette note ainsi que toutes les autres sont de la rédaction].
  2. Le local 1676 fait partie de la FTQ-Construction. FTQ : Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec.
  3. Le département des sciences juridiques fait partie de la faculté de science politique et de droit de l’UQAM.
  4. En octobre 1970, une cellule du Front de libération du Québec (FLQ) kidnappe James Richard Cross, attaché commercial de la Grande-Bretagne au Canada, et Pierre Laporte, ministre du Travail du Québec, lequel sera finalement assassiné. En réplique, la Loi sur les mesures de guerre est proclamée. L’armée canadienne envahit le Québec, plus de 500 arrestations et 4500 perquisitions sont effectuées en dehors de tout cadre légal.
  5. Brian Mulroney a été premier ministre conservateur du Canada de 1984 à 1993.
  6. Le Trade Union Advisory Committee, (en français, la Commission syndicale consultative) est une organisation qui coordonne 58 centrales syndicales à travers le monde et qui cherche à défendre les intérêts des travailleurs et travailleuses auprès de l’OCDE.
  7. La CSST, la Commission de la santé et de la sécurité du travail, est devenue en 2016 la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST).
  8. Le Percodan est un puissant analgésique à base d’oxycodone. Il est peu employé à cause de ses effets de dépendance.
  9. La Confédération générale du travail (CGT) et la Confédération française démocratique du travail (CFDT) sont les deux plus grandes centrales syndicales de France.
  10. Lorsque cette entrevue a été réalisée à l’été 2024, le mouvement syndical québécois n’avait pas encore lancé des États généraux du syndicalisme. Un tel processus a été amorcé par la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) en mars 2025 et rassemble maintenant les neuf principales organisations syndicales du Québec. Ces États généraux s’étendront jusqu’à l’été 2026. Voir en ligne : <https://syndicalisme.com/>.
  11. À ce sujet, voir André-Philippe Doré, « Comment des militants et militantes ont pu devenir le sable dans l’engrenage d’Amazon », Nouveaux Cahiers du socialisme, no 32, automne 2024, p. 187-196.

 

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