« Prospérité sans croissance » : un ouvrage sous tension

Par Mis en ligne le 04 novembre 2010

Recension du livre de Tim Jackson, Prospérité sans crois­sance du point de vue le l’auteur de L’impossible capi­ta­lisme vert.

Si j’avais lu Prospérité sans crois­sance avant d’écrire L’impossible capi­ta­lisme vert, j’aurais repris de Jackson sa pré­sen­ta­tion du défi cli­ma­tique. En effet, l’auteur a la bonne idée d’exprimer les efforts à réa­li­ser en termes de dimi­nu­tion de l’intensité des émis­sions mon­diales de dioxyde de car­bone, rap­por­tées au PIB. Il note qu’il a fallu 25 ans pour passer d’un peu plus d’un kilo à 770 grammes de CO2 par dollar de richesse pro­duite. Or, écrit-il, « atteindre l’objectif du GIEC (…) signi­fie­rait, en 2050, que l’intensité moyenne en car­bone soit 55 fois infé­rieure à celle d’aujourd’hui, c’est-à-dire à seule­ment 14 grCO2/$ ».

Ces chiffres sont plus par­lants que les réduc­tions d’émissions en volume ; ils mettent mieux en évi­dence la for­mi­dable muta­tion à opérer.

Jackson relève le gant. Il récuse le New Green Deal, remet en cause la crois­sance et plaide pour une société où l’épanouissement vient de l’Etre plutôt que de l’Avoir. C’est pour­quoi son livre est impor­tant. Cependant, il ne par­vient pas à « pro­po­ser une vision cré­dible d’une société humaine à la fois flo­ris­sante et capable de res­pec­ter les limites éco­lo­giques » (4e de cou­ver­ture). Une fai­blesse majeure est l’absence de réponse sérieuse à la pro­blé­ma­tique du Sud : l’ouvrage ne consacre que quelques lignes au dilemme du déve­lop­pe­ment dans un climat qui se réchauffe. L’auteur écrit que « toute approche sensée de la pros­pé­rité doit s’attaquer à la situa­tion cri­tique du mil­liard d’habitants qui vit avec moins d’un dollar par jour ». OK, mais ses réponses (taxe Tobin, taxe car­bone, exten­sion du Fonds pour l’Environnement Mondial) sont notoi­re­ment insuf­fi­santes. Des moyens bien plus radi­caux s’imposent : annu­la­tion de la dette, trans­fert gra­tuit des tech­no­lo­gies propres, réorien­ta­tion du déve­lop­pe­ment vers les besoins des popu­la­tions, réforme agraire démo­cra­tique, consti­tu­tion d’un fonds mon­dial pour l’adaptation, rup­ture avec la Banque Mondiale et le FMI,…

Dans L’impossible capi­ta­lisme vert, j’ai résumé le dilemme comme suit : com­ment assu­rer les besoins fon­da­men­taux de trois mil­liards d’êtres humains man­quant de l’essentiel (mais dont la demande n’est pas sol­vable) tout en pas­sant aux renou­ve­lables… en sachant que ceux-ci sont plus chers que les fos­siles et que la réus­site de la tran­si­tion implique de dimi­nuer la pro­duc­tion maté­rielle ? C’est ce que j’ai appelé « le casse-tête du siècle ». Selon moi, il n’y a pas moyen d’en sortir sans remise en cause de l’économie de marché. Cela implique des mesures fis­cales, mais aussi l’expropriation des lob­bies éner­gé­tiques (indis­pen­sable pour que la tran­si­tion ne soit pas subor­don­née au profit) et celle du sec­teur finan­cier (sinon, d’où vien­draient les fonds ?). Jackson refuse d’en arri­ver là : il pro­pose plutôt de s’inspirer des mesures prises en 2008 pour sauver les banques… Escamoter la ques­tion du Sud faci­lite sa démons­tra­tion. Mais celle-ci, du coup, est lar­ge­ment caduque.

Ceci dit, les pro­po­si­tions de Prospérité sans crois­sance ne suf­fi­raient pas à guider la tran­si­tion au niveau des seuls pays déve­lop­pés. Jackson cite trois pistes : 1°) « fixer des limites éco­lo­giques », 2°) « répa­rer le modèle éco­no­mique », 3°) « trans­for­mer la logique sociale nui­sible du consu­mé­risme ». Il espère qu’elles per­met­tront de stop­per la crois­sance. Passons-les en revue.

Concernant les limites éco­lo­giques, l’auteur admet que « tout dépend bien sûr de la fer­meté avec laquelle (elles) seront impo­sées. Mais, si l’esprit de cette condi­tion devait être res­pecté, l’impact sur la crois­sance pour­rait être sub­stan­tiel ».Tout est dans le « si » ! Or, les négo­cia­tions en cours montrent des gou­ver­ne­ments inca­pables d’imposer ne fût-ce que de timides res­tric­tions des émis­sions. De Kyoto à Copenhague on n’a pas avancé, on recule. La mobi­li­sa­tion sociale pour­rait seule chan­ger la donne, mais elle est absente de la stra­té­gie de Jackson, qui passe par la gou­ver­nance. On tourne en rond !

Pour Jackson, la course capi­ta­liste à la hausse de la pro­duc­ti­vité du tra­vail est le résul­tat d’une « modèle macroé­co­no­mique » pro­duc­ti­viste. Il suf­fi­rait donc de « répa­rer le modèle » pour que celui-ci devienne sou­te­nable. A partir de cette pré­misse idéa­liste, évi­dem­ment, tout est simple. On peut en théo­rie « dépla­cer sim­ple­ment (sic) le point focal de l’activité éco­no­mique » du sec­teur pro­duc­tif de valeur vers des ser­vices déma­té­ria­li­sés (cours de yoga, coif­fure, acti­vi­tés artis­tiques,…), afin de créer de l’emploi sans crois­sance ni pro­duc­ti­visme. Mais le livre ne dit pas com­ment ce « simple dépla­ce­ment » pour­rait s’opérer en pra­tique, dans une éco­no­mie de concur­rence régie par le profit et par la liberté des capi­taux. ExxonMobil va-t-il inves­tir dans les ser­vices de proxi­mité ?

Les « inves­tis­se­ments éco­lo­giques » – une autre manière de « répa­rer le modèle » – pêchent par le même défaut. Jackson admet qu’ils rap­por­te­ront moins de profit et même que « cer­tains pour­raient ne pas géné­rer de retour en termes moné­taires clas­siques ». Mais il pré­fère ima­gi­ner naï­ve­ment que ce n’est pas un obs­tacle : « Dans une éco­no­mie basée sur la crois­sance, c’est pro­blé­ma­tique. Dans une éco­no­mie qui se pré­oc­cupe de l’épanouissement, cela ne doit pas avoir la moindre impor­tance. » Comme s’il suf­fi­sait de le dire pour convaincre les inves­tis­seurs ! Il est vrai que l’auteur envi­sage un rôle impor­tant du sec­teur public, mais il n’indique pas d’où vien­dra l’argent. D’une ponc­tion sur les béné­fices ? Non, la com­pé­ti­ti­vité reste une contrainte : « Le main­tien d’une balance com­mer­ciale saine dépend du sou­tien aux sec­teurs expor­ta­teurs clés ». D’une taxe sur le car­bone ? Oui, mais… en offrant aux entre­prises une « réduc­tion (com­pen­sa­toire) de la fis­ca­lité pesant sur le tra­vail ». Comment espé­rer dans ce cas que la taxe réorien­tera l’économie ? Et qui paiera la note, en fin de compte ? La popu­la­tion, comme dans le cas du sau­ve­tage des banques, évoqué plus haut ?

Prospérité sans crois­sance est un ouvrage sous ten­sion. Les mesures les plus signi­fi­ca­tives – limites éco­lo­giques et grands inves­tis­se­ments verts – n’auraient un impact suf­fi­sant que si le pou­voir poli­tique osait affron­ter le Capital. Or, Jackson [refuse] cette évi­dence. A un cer­tain moment, il frôle l’anticapitalisme : le profit est le moteur des inves­tis­se­ments qui aug­mentent en per­ma­nence la pro­duc­ti­vité du tra­vail ainsi que les flux de matière, de sorte que « cette société qui balance tout à la pou­belle n’est pas tant une consé­quence de la glou­ton­ne­rie des consom­ma­teurs qu’une condi­tion de survie du sys­tème », qui a besoin de « vendre plus de biens, d’innover en per­ma­nence ». Entièrement d’accord ! Mais, tout de suite après, l’auteur esquive la conclu­sion logique – la contes­ta­tion du mode de pro­duc­tion – en affir­mant « qu’un élé­ment encore plus pro­fon­dé­ment enra­ciné en nous joue ici : notre « désir de nou­veauté inti­me­ment lié au rôle sym­bo­lique que jouent les biens de consom­ma­tion dans nos vies ». Comme si les formes consu­mé­ristes insou­te­nables que ce désir prend aujourd’hui n’étaient pas un pur pro­duit du capi­ta­lisme !

A partir de cette déro­bade, Prospérité sans crois­sance se détourne lar­ge­ment de la sphère de la pro­duc­tion. Des moyens simples et évi­dents de réduire la pres­sion sur les res­sources – la sup­pres­sion des pro­duc­tions inutiles ou nui­sibles (armes…), la relo­ca­li­sa­tion de la pro­duc­tion agri­cole,…- ne sont pas évo­qués, pas plus que la néces­saire sortie de la civi­li­sa­tion auto­mo­bile. La réduc­tion du temps de tra­vail est citée, mais dans le cadre de la flexi­bi­lité capi­ta­liste et seule­ment comme der­nier recours – au cas où les limites éco­lo­giques, le dépla­ce­ment de l’activité vers les ser­vices de proxi­mité et les inves­tis­se­ments éco­lo­giques ne suf­fi­raient pas à rester dans le budget car­bone…

Ignorant sa propre ana­lyse du lien surproduction/​surconsommation, Jackson auto­no­mise le combat cultu­rel contre « la logique nui­sible du consu­mé­risme » et en fait une croi­sade morale. De plus, scep­tique sur l’action à la base, il inves­tit les gou­ver­ne­ments de la tâche de « trans­for­mer la logique sociale consu­mé­riste ». Ici, l’ouvrage flirte dan­ge­reu­se­ment avec l’austérité capi­ta­liste et l’autoritarisme : « La hausse des reve­nus a été par­tiel­le­ment res­pon­sable de la dimi­nu­tion de l’épanouissement ». « Laissés à eux-mêmes, il y a peu d’espoir de voir les gens se com­por­ter spon­ta­né­ment de façon durable ». Le pou­voir doit donc mettre en ques­tion « les liber­tés illi­mi­tées pour le consom­ma­teur », qu’il aurait tou­jours flat­tées et qui « entraînent la crois­sance ». (La liberté des capi­taux n’est pas men­tion­née !). « Il est indis­pen­sable de déve­lop­per une vision de la gou­ver­nance qui assume ce rôle. Une telle vision requiert bien sûr un mandat démo­cra­tique, mais ceci ne décharge pas le gou­ver­ne­ment de sa res­pon­sa­bi­lité ».

Tim Jackson, en fait, ne saisit pas ce la dia­lec­tique du capi­ta­lisme. Pour lui, ce sys­tème vise à aug­men­ter les reve­nus de la popu­la­tion de façon illi­mi­tée afin que la demande, donc la crois­sance, puissent gon­fler à l’infini. Il ne voit pas la contra­dic­tion qui pousse chaque patron à bais­ser les salaires de ses employés, tout en espé­rant que ceux des concur­rents gagne­ront le plus pos­sible, afin de leur vendre sa mar­chan­dise. Il ne voit pas que ce sys­tème implique non seule­ment une accu­mu­la­tion de richesse à un pôle de la société mais aussi une gigan­tesque accu­mu­la­tion de misère à l’autre, ni que cette misère struc­tu­relle sert à faire pres­sion sur les salaires et les allo­ca­tions. A partir de sa vision biai­sée, la lutte contre l’exploitation ne peut appa­raître à Jackson que comme un combat consu­mé­riste et bas­se­ment « maté­ria­liste », de sorte que, en dépit des tirades sur « la société de l’épanouissement », aucune conver­gence n’est pos­sible entre lutte sociale et lutte éco­lo­gique. Malgré ses qua­li­tés, Prospérité sans crois­sance balise une voie sans issue. Car c’est dans la conver­gence éco­so­ciale, et nulle part ailleurs, que réside la seule chance de salut.

Daniel Tanuro, le 28 octobre 2010


* Ecrit pour « Etopia », le bureau d’étude des Verts belges fran­co­phones.

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