Réflexions sur les configurations révolutionnaires égyptienne et tunisienne

Par Mis en ligne le 05 juin 2011

Pourquoi est-ce en Tunisie puis en Égypte que la contes­ta­tion des régimes auto­ri­taires dans le monde arabe est allée jusqu’à son terme ? Si le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire est désor­mais amorcé dans de nom­breux pays, rien ne garan­tit, dans un avenir proche, qu’il abou­tisse à d’autres chan­ge­ments de régime. Il y a en tout cas une spé­ci­fi­cité des contextes socio-poli­tiques de la Tunisie et de l’Égypte qu’il convient de bien iden­ti­fier si nous vou­lons mieux appré­hen­der les effets pos­sibles du « réveil des peuples » auquel on assiste au Sud et à l’Est de la Méditerranée.

Écrit dans l’incertitude, alors que le monde arabe est tou­jours en ébul­li­tion, cet essai sou­haite for­mu­ler quelques réflexions sur les confi­gu­ra­tions révo­lu­tion­naires tuni­siennes et égyp­tiennes [1] qui pré­sentent de nom­breuses ana­lo­gies avec les grandes révo­lu­tions mar­quant l’histoire de 1789 à 1989, mais s’en démar­quant aussi net­te­ment [2]. Leur irrup­tion inat­ten­due ou leur avè­ne­ment dans un espace-temps très condensé, limité à peine à quelques semaines, voire seule­ment quelques jours [3], les dis­tinguent des grandes rup­tures révo­lu­tion­naires du passé ; elles se par­ti­cu­la­risent aussi par le fait d’avoir été simul­ta­né­ment le théâtre de deux pro­ces­sus contra­dic­toires et com­plé­men­taires, de contes­ta­tion et de res­tau­ra­tion. Mieux encore, ce fut une partie de l’État, en l’occurrence l’armée, his­to­ri­que­ment et poli­ti­que­ment mar­gi­nale en Tunisie, mais cen­trale en Égypte, qui s’imposa comme « libé­ra­trice » de la patrie, et par­tant de la révo­lu­tion ; dans ce deuxième pays, elle par­vint éga­le­ment à pro­duire un consen­sus hégé­mo­nique autour d’elle pour légi­ti­mer sa prise de pou­voir offi­cielle. À ce titre la confi­gu­ra­tion de 2010-2011 offrait un contraste sai­sis­sant avec celle des années 1950 dans le monde arabe — Égypte (1952) et Irak (1958) notam­ment —, lorsque l’armée s’était radi­ca­li­sée contre le sys­tème monar­chique au cours d’un pro­ces­sus révo­lu­tion­naire long au point de deve­nir, avec l’intelligentsia et la classe ouvrière, l’un de ses piliers. En 2011, elle inter­vint seule­ment après une contes­ta­tion révo­lu­tion­naire qu’elle refusa de répri­mer pour s’imposer comme le der­nier rem­part de l’État.

Pour com­prendre cette coexis­tence, voire l’alliance de fait entre un acteur ins­ti­tu­tion­nel de la coer­ci­tion et ceux du chan­ge­ment, il convient de se pen­cher sur la ques­tion de l’État au Moyen-Orient. Plusieurs auteurs, dont Ümit Cizre et Michel Camau [4] sug­gé­rèrent par le passé, en par­tant des régimes arabes et turc, que l’État s’y était trans­formé en un cartel du pou­voir. Si ce phé­no­mène de « car­tel­li­sa­tion » s’observait dans la quasi-tota­lité du Moyen-Orient, l’État-cartel en Égypte et en Tunisie pré­sen­tait tou­te­fois une par­ti­cu­la­rité : il était incarné par un raïs qui lui don­nait sens, mais regrou­pait d’autres com­po­santes, notam­ment sécu­ri­taires, pris dans une étrange dia­lec­tique de dépen­dance et d’autonomie mutuelle. En temps « normal », à savoir durant les longues décen­nies où le pou­voir par­ve­nait à assu­rer sa dura­bi­lité sans trop de peine, le prince fai­sait figure de Primus inter pares du cartel et dis­po­sait d’une auto­no­mie consi­dé­rable par rap­port à ces autres acteurs. En revanche, en situa­tion de crise extrême comme à l’hiver 2010-2011, la survie de ces der­niers, notam­ment de l’armée, dépen­dit de leur habi­lité à affir­mer leur propre auto­no­mie par rap­port au prince. La crise obli­gea en effet les acteurs coer­ci­tifs de l’État-cartel à déve­lop­per deux types d’ingénierie poli­tique : impli­qués dans la répres­sion directe mais inef­fi­cace de la contes­ta­tion, les ser­vices de sécu­rité et de ren­sei­gne­ment durent adop­ter une stra­té­gie — momen­ta­née — de « sauve-qui-peut », alors que l’armée, absente de la ges­tion quo­ti­dienne de la répres­sion, put se poser en arbitre, puis, en recours ultime et pilier d’un nou­veau bloc hégé­mo­nique. Cette dua­lité interne au cartel, par des posi­tion­ne­ments ad hoc impro­vi­sés au fil des mani­fes­ta­tions, rendit illu­soire toute répres­sion mas­sive, sem­blable à d’autres obser­vées ailleurs, de Téhéran en 1978 à Rangoon en 1988 ou Pékin en 1989. Les crises égyp­tienne et tuni­sienne furent bien des crises révo­lu­tion­naires en ce sens où les Palais, encore bien occu­pés par les raïs, n’étaient plus en mesure d’imposer l’obéissance à la rue, et la rue, dis­po­sant de la quasi-tota­lité de l’initiative, n’avait pas les moyens d’investir les palais. Mais contrai­re­ment aux cas birman et chi­nois, la rue ne fut pas écra­sée et contrai­re­ment à l’exemple ira­nien, la révo­lu­tion triom­pha sans que l’État ne se désa­grège, la com­po­sante défaus­sée du cartel par­ve­nant à en assu­rer la survie.

Acteurs volontaires et contraints de la révolution

Conséquence de l’implication pas­sive mais déter­mi­nante de l’armée, la confi­gu­ra­tion révo­lu­tion­naire des deux pays fit coexis­ter, tout en les oppo­sant, plu­sieurs types d’acteurs, qui ten­tèrent de mono­po­li­ser le sens de la révo­lu­tion. Le pre­mier de ces acteurs, qui se nomme la « rue » (ou, peut-être faut-il dire la « place ») fut sans doute le seul capable de mobi­li­ser les réseaux de socia­li­sa­tion exis­tants des pauvres, puis des jeunes moins pauvres, notam­ment des classes moyennes et des intel­lec­tuels, et gagna de l’ampleur en grande partie par les dyna­miques de son action spon­ta­née. Il fut le fer de lance du mou­ve­ment, mais sans dis­po­ser d’expériences poli­tiques préa­lables et sans avoir néces­sai­re­ment les moyens de son ancrage dans la durée. Il jouit, pour une période du moins, de la sym­pa­thie des classes moyennes éga­le­ment en quête d’un chan­ge­ment radi­cal, mais crain­tives à l’égard d’un scé­na­rio d’instabilité durable (il faut rap­pe­ler ici la cen­tra­lité du sec­teur du tou­risme dans l’économie des deux pays).

Les partis poli­tiques struc­tu­rés, depuis long­temps en attente d’un carton d’invitation du cartel les conviant à la table de la coop­ta­tion, et les « figures d’opposition » d’une grande répu­ta­tion inter­na­tio­nale mais sans base réelle, consti­tuèrent le deuxième acteur de la contes­ta­tion. Ils ne gagnèrent leur place dans l’arène révo­lu­tion­naire que dans un deuxième temps, et non sans quelques inquié­tudes, et cer­tai­ne­ment aussi incom­pré­hen­sions, par rap­port à un scé­na­rio qu’ils avaient théo­ri­que­ment prévu mais qui leur échap­pait de bout en bout. Qu’il s’agisse d’an-Nahda ou des Frères musul­mans, de l’UGTT (Union géné­rale des tra­vailleurs tuni­siens) ou du Wafd égyp­tien, sans même parler des figures comme Amr Moussa ou al-Baradei, ces for­ma­tions et per­son­na­li­tés se légi­ti­mèrent à la fois par leur oppo­si­tion ouverte ou timo­rée au régime et par leur adhé­sion oppor­tune à la contes­ta­tion, mais aussi par leur « sens des res­pon­sa­bi­li­tés » les pous­sant à pri­vi­lé­gier la sta­bi­lité et la défense de l’ordre en contre­par­tie du départ du raïs honni.

Enfin, comme nous l’avons sou­li­gné, par le tru­che­ment de l’armée, et dans son sillage des per­son­na­li­tés de second plan, l’ordre ancien finit par cher­cher dans la contes­ta­tion un nou­veau souffle de légi­ti­mité. Du Premier ministre tuni­sien Mohammed Ghannouchi, se posant en vic­time du régime de Ben Ali [5] (au même titre que « les autres Tunisiens ») au maré­chal Tantaoui, inébran­lable ministre de la Défense de Moubarak, nom­breux furent en effet les « anciens » qui ten­tèrent d’assurer leur survie autant par la révo­lu­tion que par l’ordre ancien qu’ils représentaient.

Pourquoi la Tunisie et l’Égypte ?

Victor Hugo le sentit en son temps : une révo­lu­tion est d’abord une tem­pête impré­vi­sible qui ne fait pas seule­ment bouger toutes les lignes de force pré­sentes sur son pas­sage mais aussi déclenche des dyna­miques qui ne lui pré­existent pas. C’est la prin­ci­pale raison pour laquelle une révo­lu­tion ne livre son sens heu­ris­tique qu’a pos­te­riori, ren­dant illu­soire tout débat sur sa prédictibilité.

Certes, avant décembre 2010-février 2011, on dis­po­sait de don­nées, sérielles et quan­ti­ta­tives (comme les sta­tis­tiques des mou­ve­ments sociaux) ou qua­li­ta­tives (mono­gra­phies sec­to­rielles ou locales) sur ces deux espaces où, contrai­re­ment à des pays comme la Syrie ou l’Iran, il était rela­ti­ve­ment facile de conduire des enquêtes, sur des sujets consi­dé­rés comme peu sen­sibles. La recherche connais­sait par consé­quent les dyna­miques struc­tu­relles lourdes, ins­crites dans la durée, sus­cep­tibles de mener à une contes­ta­tion radi­cale [6]. Ici comme ailleurs cepen­dant, elle n’était nul­le­ment en mesure d’anticiper sur les dyna­miques rele­vant du mou­ve­ment, qui s’inventent au cours même de la contes­ta­tion, se méta­mor­phosent au fil de l’action pour gagner sans cesse de nou­velles signi­fi­ca­tions. Ici réside tout le sens de la for­mule que Michelet uti­li­sait pour évo­quer la Révolution fran­çaise : « le temps n’existait plus, le temps avait péri » [7].

Au moment où j’écris ces lignes (le 20 février 2011), l’onde de choc égypto-tuni­sien s’étend jusqu’aux pays du Golfe et l’Iran, où le « temps péri » n’est tou­jours pas rem­placé par un temps de « sta­bi­lité » (mais éga­le­ment de pou­voir). Si cette insta­bi­lité du temps condamne la recherche à navi­guer à vue pour com­prendre le mou­ve­ment en cours, elle lui permet aussi de char­ger la confi­gu­ra­tion révo­lu­tion­naire d’une fonc­tion heu­ris­tique pour com­prendre, a pos­te­riori, le contexte socio-his­to­rique dans lequel il se pro­dui­sit. On peut, sans perdre de vue les contes­ta­tions qui se déroulent aujourd’hui dans le reste du Moyen-Orient, sug­gé­rer d’ores et déjà, que cer­taines spé­ci­fi­ci­tés de l’Égypte et de la Tunisie y ren­dirent une contes­ta­tion révo­lu­tion­naire plus par­ti­cu­liè­re­ment plau­sible sans pour autant écar­ter des scé­na­rios ana­logues dans le reste du monde arabe et du Moyen-Orient élargi.

Depuis, le début du XIXe siècle, en effet, ces deux socié­tés expé­ri­men­taient, sous l’impulsion mus­clée de Mohammed Ali ou du bey­li­cat une cen­tra­li­sa­tion pous­sée de l’État, le dotant d’une admi­nis­tra­tion effi­cace ; ils par­vinrent éga­le­ment à homo­gé­néi­ser un tant soit peu l’espace et relé­guer les tribus à une mar­gi­na­lité sociale et poli­tique. Si, y com­pris dans sa dimen­sion trans­fron­ta­lière, le fait tribal existe éga­le­ment dans ces deux espaces, on peut dif­fi­ci­le­ment y ima­gi­ner le tri­ba­lisme comme une donne poli­tique majeure comme c’est le cas au Maroc, en Algérie, en Irak, en Jordanie, voire en Turquie. De même, si le ter­roir ou la pro­vince comme micro­cli­mat cultu­rel, poli­tique ou social y garde une viva­cité cer­taine — à preuve, la contes­ta­tion tuni­sienne qui com­mença dans des villes péri­phé­riques avant de gagner Tunis, ou les grèves qui secouent cer­taines villes comme Mahalla al-Kubra en Égypte depuis des années —, la cen­tra­lité du pou­voir ne condamne pas moins toute oppo­si­tion cré­dible à deve­nir elle-même « natio­nale » pour inves­tir, en der­nière ins­tance, la capi­tale. Enfin, en dépit de la « ques­tion copte » en Égypte, dont plus per­sonne ne peut nier la gra­vité, les deux socié­tés échappent à la frag­men­ta­tion et/​ou à un sys­tème de domi­na­tion de type com­mu­nau­taire observé en Syrie ou en Irak (sans même men­tion­ner le Liban). Comme les récentes mani­fes­ta­tions le mon­trèrent ample­ment, la ques­tion copte, qui relève de la mino­ri­sa­tion his­to­rique, juri­dique et poli­tique d’une com­mu­nauté chré­tienne en terre d’islam et non pas de l’ethnicisation de la confes­sion, n’entrave nul­le­ment les socia­li­sa­tions et mobi­li­sa­tions poli­tiques mixtes. Si ces don­nées his­to­ri­que­ment situées per­mirent l’émergence parmi les mani­fes­tants de la conscience de faire « peuple » dans ses dimen­sions trans-géné­ra­tion­nelles, trans-confes­sion­nelles et, dans une cer­taine mesure aussi trans-classes, elles ne sont pas les seules à prendre en compte. Il faut éga­le­ment avoir à l’esprit les spé­ci­fi­ci­tés de l’« État-Ben Ali » et de l’« État-Moubarak » qui incar­naient une série de para­doxes dont la péren­nité consti­tuait pour­tant la condi­tion de leur survie. Ils étaient, en même temps, trop fermés et trop ouverts, trop modernes et trop ana­chro­niques, trop ration­nels et trop « insen­sés ». Ils étaient incar­nés par un chef unique et avaient ins­tauré, aussi bien à l’échelle pré­si­den­tielle que légis­la­tive, un sys­tème plé­bis­ci­taire dont per­sonne n’était dupe, ni à l’intérieur ni à l’extérieur [8]. Dans les deux cas, le clien­té­lisme et la fusion totale de la famille pré­si­den­tielle avec les milieux d’affaires, qui avaient pris la forme d’une pure et simple pré­da­tion, étaient connus de tous. Enfin, les deux États avaient tota­le­ment renoncé à éta­blir une ingé­nie­rie poli­tique basée sur l’élaboration d’un bloc hégé­mo­nique, sur la mobi­li­sa­tion autour de la ques­tion pales­ti­nienne (ils appa­rais­saient au contraire, notam­ment dans le cas égyp­tien, comme États vas­saux d’Israël) ou par un sem­blant d’intérêt pour la ques­tion sociale. La délé­ga­tion de la ques­tion sociale aux acteurs cari­ta­tifs, en partie isla­mistes, était une des prin­ci­pales solu­tions qu’ils avaient trou­vée pour résoudre l’encombrante « ques­tion sociale », même si la Tunisie conser­vait une ges­tion du social par l’État assez impor­tante. Tout en tolé­rant, voire encou­ra­geant fran­che­ment le conser­va­tisme social, ils avaient placé leur espoir dans les classes aisées domes­ti­quées, vitrine de leur « moder­nité » et dont l’obéissance sem­blait garan­tir leur dura­bi­lité. Enfin, la rente sécu­ri­taire et sym­bo­lique que leur confé­raient les États-Unis et l’Europe les pous­sait éga­le­ment à se leur­rer quant à leur dura­bi­lité, sans réa­li­ser que ces pré­bendes ne pou­vaient qu’aggraver leur crise de légi­ti­mité en interne.

D’un autre côté, les deux socié­tés comp­taient parmi les plus ouvertes du Moyen-Orient, tel que l’attestait la trans­hu­mance tou­ris­tique à sens unique, ame­nant, sans exi­gence de visa préa­lable, des mil­lions d’Européens sur leurs sols que les « indi­gènes » des deux pays ne pou­vaient quit­ter que sur des embar­ca­tions de for­tune et à leurs risques et périls. La for­ma­tion de dia­spo­ras issues des deux pays, per­met­tant une com­mu­ni­ca­tion constante avec le reste du monde et le récit, inévi­ta­ble­ment mythi­fié, de ce qui était pos­sible dans l’Eldorado occi­den­tal, mais aussi des feuille­tons télé­vi­sés mon­trant la vie outra­geu­se­ment dorée de leurs élites, aggra­vaient les consé­quences de leur propre ouver­ture pour les régimes (rap­pe­lons à ce propos le succès de la série on ne peut plus sub­ver­sive tirée de L’immeuble Yacoubian de Alaa al-Aswani (2002), dif­fu­sée par les chaînes égyp­tiennes et d’autres chaînes arabes). Dans nombre de lieux si ce n’était le pré­sident direc­te­ment, sa famille et son entou­rage étaient farou­che­ment cri­ti­qués, les pou­voirs se trou­vaient sans « immu­nité », en tout cas sans moyen aucun de contrô­ler cette « dif­fu­sion d’informations » qui n’avait nul besoin du tru­che­ment du vir­tuel. En contre­par­tie des élec­tions où les raïs étaient plé­bis­ci­tés à échéances régu­lières, les pou­voirs accep­taient de recon­duire le pacte de non-agres­sion contre leurs socié­tés, sans même cher­cher à exer­cer leur emprise. Certes, les uni­ver­si­taires étaient contraints, à leur corps défen­dant, de signer des péti­tions pour que le « raïs bien aimé », qui œuvra « tant pour la patrie » se repré­sente aux pro­chaines élec­tions ; mais les milieux de la recherche, en liens étroits avec la France ou le monde anglo-amé­ri­cain, demeu­raient les lieux de débats sophis­ti­qués et d’une dis­si­dence connue de tous. Plus impor­tant encore, alors que les deux États parais­saient n’appartenir qu’aux « riches » (les­quels exté­rio­ri­saient d’ailleurs de manière éhon­tée leurs sta­tuts de classe), leur retrait de nom­breux domaines, de l’éducation à la santé, du tra­vail à l’habitat, avait permis un élar­gis­se­ment consi­dé­rable de l’autonomie de larges sec­teurs de la société. Les « quar­tiers », deve­nus dans les faits de véri­tables villes, s’autogéraient à l’abri de l’« œil du pou­voir », met­taient en place leurs propres méca­nismes de régu­la­tion et de contrôle, ce qui leur permit par la suite de former rapi­de­ment des « milices urbaines » contre les pilleurs du régime au plus fort des mobi­li­sa­tions. Enfin, dans les deux pays, le nombre de contes­ta­tions de tous les jours aug­men­tait d’année en année, même si elles res­taient locales et trou­vaient, dans cer­tains cas aussi une « issue » locale.

Sortie de la fatigue sociale ?

Nombre d’observateurs des scènes égyp­tienne et tuni­sienne sou­li­gnèrent le rôle joué par le vir­tuel dans leurs confi­gu­ra­tions révo­lu­tion­naires. Le fait n’était pas entiè­re­ment nou­veau dans l’histoire moderne des révo­lu­tions, mais il gagnait une ampleur inédite. Les télé­spec­ta­teurs du monde entier avaient pu, en leur temps, suivre quo­ti­dien­ne­ment le dérou­le­ment de la révo­lu­tion ira­nienne ; les révo­lu­tions égyp­tienne et tuni­sienne, quant à elles, se don­nèrent à la visi­bi­lité publique minute par minute au point de satu­rer tota­le­ment les médias, qu’ils soient anciens ou nou­veaux. Plus que les cas­settes vidéos de Khomeiny en Iran, en effet, les nou­veaux moyens de com­mu­ni­ca­tion par­ti­ci­pèrent à la pro­duc­tion même du contexte révo­lu­tion­naire de ces deux pays. C’est d’ailleurs à la faveur de la contes­ta­tion qu’on com­prit le sens pro­fond d’une infor­ma­tion déjà connue : des mil­lions de Tunisiens et Égyptiens, parmi les­quels les plus dému­nis, avaient accès à Internet. Les évé­ne­ments mon­trèrent qu’ils étaient aussi des citoyens appli­qués de la dite société de la connais­sance au point de forger en peu de jours l’ingéniosité néces­saire pour contour­ner la « fer­me­ture » de l’espace vir­tuel ordon­née par oukases ministériels.

Il ne faut cepen­dant pas oublier que si le vir­tuel accé­léra consi­dé­ra­ble­ment le déclen­che­ment du contexte révo­lu­tion­naire, celui-ci ne fut, au final, nul­le­ment « vir­tuel ». En effet, les fédé­ra­tions de mili­tants, les cercles et les cycles de mobi­li­sa­tion, et, dans cer­tains cas de com­mu­ni­ca­tions élec­tro­niques, furent tout à fait réels, voire d’une fac­ture clas­sique, per­met­tant à tout point de vue une com­pa­rai­son avec des exemples révo­lu­tion­naires du passé. Si la gra­phique révo­lu­tion­naire fut conçue par l’assistance du vir­tuel, les affiches elles-mêmes, tout comme les graf­fi­tis, furent impri­més ou gravés sur un sup­port réel qui, en retour, se fit connaître dans le monde entier par la fenêtre virtuelle.

Il importe de placer ce « réel » dans une échelle de temps long pour en saisir le sens en termes de rup­tures au-delà du simple moment contes­ta­taire. Quels que soient les scé­na­rios qui pour­raient se réa­li­ser en Égypte ou en Tunisie, sans même men­tion­ner d’autres pays, du Bahreïn à l’Algérie, du Yémen à la Lybie, il est indé­niable qu’en cet hiver 2010-2011 le monde arabe aura connu une sortie fra­cas­sante de la « fatigue sociale » qui l’avait marqué durant de longues décen­nies. Celle-ci se tra­dui­sait soit par une démo­bi­li­sa­tion géné­ra­li­sée à l’échelle macro, soit par le recours de cer­tains seg­ments à la marge de la société à la vio­lence qui, tout en don­nant nais­sance à un uni­vers entiè­re­ment marqué par le sécu­ri­taire, n’avait nulle capa­cité de débou­cher sur un chan­ge­ment de régime. La contes­ta­tion mas­sive qui vit le jour en Égypte et en Tunisie consti­tuait dans un cer­tain sens le contre­coup sar­trien de cette fatigue et se pro­dui­sit à un moment où son prix en termes de survie mais aussi de dignité deve­nait pro­hi­bi­tif. Il n’est sans doute pas éton­nant que ce soit pré­ci­sé­ment quand les immo­la­tions par le feu d’abord en Tunisie, puis dans d’autres pays, mon­trèrent com­bien les effets de la misère s’aggravaient par le déni de dignité au sein des « infra­hu­mains, » que le « sys­tème » appa­rut comme « incroyable » autant dans son « être » que dans sa demande d’obéissance, et par consé­quent, désor­mais inac­cep­table. Pourtant, à ce moment les régimes étaient les plus dupes de leur sta­bi­lité tant leur sys­tème à ali­gner des vic­toires élec­to­rales à répé­ti­tion et à pro­duire de l’obéissance par la simple force de leurs iner­ties, par l’inaction même de la géron­to­cra­tie, était arri­vée à la per­fec­tion. Malheur aux princes dont la machine de pou­voir appa­raît si rodée aurait dit Ibn Khaldoun, pen­seur arabe du XIVe siècle.

Il convient donc de prendre la mesure de ce que le struc­tu­rel doit au conjonc­tu­rel pour qu’une confi­gu­ra­tion révo­lu­tion­naire devienne pos­sible. Or ce « conjonc­tu­rel » ren­voie en l’occurrence aussi à la ges­tion de la contes­ta­tion révo­lu­tion­naire et en dit long de la crise épis­té­mo­lo­gique des pou­voirs tout en expli­quant pour­quoi les chro­no­lo­gies tuni­sienne et égyp­tienne devinrent sou­dai­ne­ment si ver­ti­gi­neuses. Quelques jours seule­ment avant leur départ, « tout Tunis et tout le Caire trem­blaient » encore devant Ben Ali ou Moubarak. Mais déjà, les deux pré­si­dents se trou­vaient sans dis­cours de légi­ti­mité autre que celui venant de la rue elle-même, au point que le pathé­tique Moubarak gra­ti­fiait les vic­times de sa propre répres­sion de l’honneur ô com­bien suprême, de « mar­tyrs » lors de sa der­nière allo­cu­tion. Les deux raïs ne fai­saient pas seule­ment face à une dis­si­dence ouverte, mais aussi à un vide de sens, qu’ils ten­tèrent de sur­mon­ter en accep­tant la légi­ti­mité de la demande popu­laire mais en en ajour­nant l’exécution. Ben Ali promit de ne pas se repré­sen­ter pour un sixième mandat en 2014 alors que Moubarak prit l’engagement solen­nel de quit­ter le pou­voir au terme de son der­nier mandat en sep­tembre 2011. Il ne s’agissait pas là seule­ment d’un aveu de fai­blesse ; la demande d’ajournement reve­nait à implo­rer publi­que­ment les deux socié­tés de recon­duire leurs raïs res­pec­tifs dans toute leur illé­gi­ti­mité mais désor­mais seule­ment pour une durée limi­tée. Spectateurs éblouis de leur propre capa­cité à « faire peuple » autant que de l’incapacité, puis de l’impossibilité, des régimes à recou­rir à une coer­ci­tion effi­cace, convain­cus par ailleurs que l’« Amérique les avait lâchés », les mani­fes­tants n’eurent alors aucun mal à com­prendre que les raïs étaient à bout de souffle. En un cer­tain sens, ce fut la recon­nais­sance par les princes de leur propre illé­gi­ti­mité qui trans­forma leurs règnes en « anciens régimes » ; en expo­sant au grand jour que leurs pou­voirs per­son­nels ne se repro­dui­saient dans la durée que par une illu­sio, par les effets mêmes d’une super­che­rie, ils per­met­taient au peuple de se trans­for­mer de « rien » en « tout ».

Il est encore tôt pour savoir si cette sortie de fatigue sociale s’inscrit dans la durée, encore moins si elle peut s’étendre à l’ensemble du monde arabe pour consti­tuer le fac­teur déclen­cheur d’un nou­veau cycle his­to­rique. Je ne revien­drai pas ici sur cette notion que j’ai déve­lop­pée ailleurs, je me conten­te­rai de rap­pe­ler que le Moyen-Orient connut, au cours des trois décen­nies pas­sées, trois cycles his­to­riques décen­naux (1979-1989/1990 ; 1990-2001 et 2001-), mar­qués chacun soit par la contes­ta­tion isla­miste à l’échelle régio­nale (révo­lu­tion ira­nienne, guerre d’Afghanistan, gué­rillas isla­mistes en Égypte et en Algérie, atten­tats de 11 sep­tembre), soit par des guerres majeures (guerre Iran-Irak, guerre d’Afghanistan, guerre civile liba­naise, guerre du Golfe de 1990-1991, guerres des années 2000). Mais la fin de ces deux cycles (1979-1989/1990 ; 1990-2001) témoi­gna éga­le­ment de l’attente de chan­ge­ment radi­cal de régimes.

Par deux fois avor­tée, cette attente ne fut jamais aussi vive ni aussi dis­tincte de pas­sions qui secouèrent le monde arabe dans les années 1950-1980 durant les­quelles une bonne partie des « forces vives » des socié­tés suc­com­bèrent d’abord au charme d’un natio­na­lisme de gauche, censé conduire à la pro­duc­tion de la puis­sance du « peuple uni contre l’impérialisme et le sio­nisme », puis à celui de l’islamisme censé per­mettre la déli­vrance par le retour au modèle pro­phé­tique ou par la sortie escha­to­lo­gique du monde d’ici-bas. L’attente de l’hiver 2010-2011 fut, du moins au plus haut des mobi­li­sa­tions, celle d’une société à la fois unie et plu­rielle, har­mo­nieuse et pour­tant conflic­tuelle. Certes, l’espace-temps condensé de la contes­ta­tion n’autorisa pas l’émergence d’une pensée réflexive sur l’action menée ; l’imaginaire d’un « pré­sident élu » et juste, aimant son peuple, sou­cieux de la famille dont il devien­drait le « bon père » (tout comme le fut l’armée du « peuple » refu­sant de tirer sur la mère nour­ri­cière dont elle était issue), était un frein à l’amplification de la dis­si­dence. Quelle révo­lu­tion n’est d’ailleurs pas animée par cette utopie de sauter d’un âge d’or de bonté et de jus­tice vers un avenir éga­le­ment bon et juste par la sup­pres­sion du temps pré­sent marqué par la cor­rup­tion et la répres­sion, sous la gui­dance d’un homme de pro­vi­dence ? Mais pour la pre­mière fois ce rêve fut, dans le contexte arabe, aussi celui d’une société har­mo­nieuse parce que légi­ti­me­ment com­plexe et natu­rel­le­ment conflic­tuelle. Nonobstant les évo­lu­tions futures, il s’agit là poten­tiel­le­ment d’une rup­ture à portée consi­dé­rable. Durant la période 1979-2010/2011, le monde arabe avait les yeux rivés sur les tra­jec­toires ira­nienne ou afghane, consi­dé­rées comme les matrices pro­bables, voire obli­gées, de la « libé­ra­tion d’Alger ou du Caire » devant conduire à son tour à celle de Jérusalem. Désormais, pour la pre­mière fois depuis des décen­nies, le monde arabe pour­rait se pen­cher sur ses propres espaces, qu’il s’agisse de l’Avenue Bourguiba ou la Place Tahrir, pour se penser à partir de ses expé­riences et se doter d’un repère matri­ciel dont toutes les séquences sont fil­mées et déjà archivées.

Incertitudes et hypothèques sur l’avenir

L’avenir des révo­lu­tions égyp­tienne et tuni­sienne dépen­dra de nom­breux fac­teurs, parmi les­quels les res­sources poli­tiques et sym­bo­liques dont dis­po­se­ront la rue, les oppo­si­tions struc­tu­rées et les hommes de l’« ancien ordre » tou­jours aux com­mandes mais qui hon­nissent désor­mais offi­ciel­le­ment les « anciens régimes ». Les ten­sions entre la dis­si­dence versus la capa­cité de mobi­li­ser les res­sources de la coer­ci­tion, la sym­pa­thie des socié­tés versus la rente sécu­ri­taire appor­tée par le sys­tème-monde, la demande de chan­ge­ment radi­cal de régime (qui se tra­duit par le pas­sage du slogan « raïs dégage » à « sys­tème dégage ») versus la « raison prag­ma­tique » des « oppo­sants res­pon­sables », pour­raient s’avérer dif­fi­ciles à sur­mon­ter. Sans se livrer ici à un jeu de pro­jec­tion, force est de recon­naitre que la « rue », qui rendit la confi­gu­ra­tion révo­lu­tion­naire pos­sible et dis­pose de res­sources sym­bo­liques consi­dé­rables, ne semble pas jouir des atouts réga­liens ou orga­ni­sa­tion­nels mono­po­li­sés par des hommes de l’ordre ou des oppo­sants en quête de coop­ta­tion, au point qu’on puisse craindre une recom­po­si­tion de l’État-cartel sur la base de nou­velles alliances après l’épuration de cer­tains élé­ments par trop « usés », notam­ment ceux impli­qués dans la répres­sion directe. Les deux socié­tés affrontent aujourd’hui en effet une même ques­tion : com­ment passer de l’incertitude révo­lu­tion­naire à l’incertitude démo­cra­tique telle que la concep­tua­lise Claude Lefort, une incer­ti­tude inédite pour les deux socié­tés, qui exige l’établissement de struc­tures poli­tiques et de règles du jeu démo­cra­tiques. La réponse à cette ques­tion dépen­dra éga­le­ment d’un ensemble de fac­teurs, de la reprise de la mobi­li­sa­tion par la rue à la capa­cité de l’État à impo­ser l’impératif hob­be­sien de sécu­rité, de l’attitude des classes moyennes dure­ment tou­chées par la crise à l’action de groupes isla­mistes radi­caux pour le moment remar­qua­ble­ment absents de la scène (sans comp­ter les évo­lu­tions futures de la mou­vance isla­miste « mains­tream », refu­sant pour le moment le recours à la vio­lence), du sort des contes­ta­tions dans d’autres pays du Moyen-Orient à l’évolution des pro­blèmes régio­naux. Ce der­nier point est par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible et peut aussi bien ali­men­ter de nou­velles contes­ta­tions que servir de source de légi­ti­mité aux nou­veaux pou­voirs. Il est vrai que la « ques­tion natio­nale arabe » qui, sans s’y réduire, se foca­lise sur­tout autour du conflit israélo-pales­ti­nien, fut par­ti­cu­liè­re­ment absente des contes­ta­tions de l’hiver 2010-2011, tout comme les slo­gans anti-amé­ri­cains ou anti-occi­den­taux, pour­tant si cou­rants dans la région depuis la révo­lu­tion ira­nienne. Les posi­tions du pré­sident Obama, qui se déso­li­da­risa rela­ti­ve­ment tôt des deux raïs, jouèrent sans doute un rôle dans la baisse de la ten­sion « anti-impé­ria­liste » habi­tant la « rue arabe » tout au long des années 2000. Mais qu’on ne s’y trompe pas : la quête d’un « père » juste, défen­dant sa « famille » arabe et sa dignité, ne dis­pa­rut pas pour autant. Ce qui rend aujourd’hui le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan si popu­laire auprès de la « rue arabe » n’est pas seule­ment sa capa­cité sup­po­sée à com­bi­ner « démo­cra­tie » et « islam », mais bien ses posi­tions anti-israé­liennes (tein­tées par­fois d’antisémitisme), offrant le modèle de « résis­tant » qui lui manque. Il faut en effet rap­pe­ler, en guise de conclu­sion pro­vi­soire, qu’à la base de la crise révo­lu­tion­naire tuni­sienne et égyp­tienne, il y avait un triple chef d’accusation for­mulé contre les régimes : poli­tique — ils étaient deve­nus des car­tels fermés lami­nant les forces poli­tiques —, social — ils avaient, depuis les Infitah (« ouver­tures » éco­no­miques) des années 1970-1980, renoncé à toute poli­tique d’intégration et de jus­tice sociale — et natio­nal — ils étaient restés pétri­fiés devant les États-Unis et Israël et, en toutes cir­cons­tances avaient « trahi » la « nation arabe ». Seul l’avenir nous dira par quelle for­mule la ques­tion poli­tique sera réso­lue dans les deux pays ; il est cepen­dant évident qu’à moins d’un « plan Marshall » d’envergure, la ques­tion sociale, qui se tra­duit par moult mou­ve­ments de grèves, gar­dera à l’avenir sa cen­tra­lité. À défaut de pou­voir la résoudre, les futurs gou­ver­ne­ments, mais aussi les futures oppo­si­tions ou contes­ta­tions pour­raient être tentés par la sur­en­chère dans le registre de la ques­tion natio­nale. Si après avoir pen­dant des décen­nies apporté leurs sou­tiens aux régimes auto­ri­taires arabes, Washington et les capi­tales euro­péennes finirent par s’exprimer – non sans quelques ultimes ter­gi­ver­sa­tions — en faveur de la démo­cra­tie dans le monde arabe, ils ne donnent pas, pour le moment du moins, de signes d’un chan­ge­ment de leur poli­tique à l’égard de la ques­tion pales­ti­nienne. Il y a cepen­dant fort à parier que c’est aussi sur ce plan que se jouera l’avenir des socié­tés arabes, à com­men­cer par celles d’Égypte et de Tunisie.

Publié par Mouvements, le 1er juin 2011. http://​www​.mou​ve​ments​.info/​R​e​f​l​e​x​i​o​n​s​-​s​u​r​-​l​e​s​-​c​o​n​f​i​g​u​r​a​t​i​o​n​s​.html

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