Á 100 jours de Rio+20

Redéfinir ce qui est réellement durable

Par Mis en ligne le 18 mars 2012

L’un des enjeu pri­mor­diaux des pré­pa­ra­tifs du Sommet Rio+20 qui se dérou­lera au mois de juin au Brésil est de ré-affir­mer aux yeux des déci­deurs ce que le déve­lop­pe­ment durable (DD) signi­fie réel­le­ment. Rappeler qu’il ne peut et ne sau­rait être confondu avec le capi­ta­lisme, le pro­duc­ti­visme et l’économie de marché. Ces trois facettes de la construc­tion poli­tique actuelle – géné­ra­trices d’inégalités, d’injustice et de des­truc­tion des éco­sys­tèmes – sont la cause majeure de la dimi­nu­tion cri­tique des capa­ci­tés de la bio-régé­né­res­cence et d’un gas­pillage des res­sources sans buts éthiques ni limites ration­nelles. Elles sont la source du pro­blème et ne pour­ront en rien s’inscrire parmi les solu­tions à implé­men­ter dans le futur que nous vou­lons. Le docu­ment de tra­vail des États et des socié­tés civile appelé Zero-draft ou encore The Future we want |1| ne se démarque pas suf­fi­sam­ment du sys­tème actuel et n’augure en rien ne serait-ce que l’ébauche pro­met­teuse d’un futur sou­hai­table.

La situa­tion ne souffre plus le consen­sus mou.

La confé­rence porte sur deux thèmes : « l’économie verte dans le cadre du déve­lop­pe­ment durable et de la réduc­tion de la pau­vreté » et « Un cadre ins­ti­tu­tion­nel pour le déve­lop­pe­ment durable » . Le pre­mier thème semble reprendre les trois piliers du DD |2| ins­crits dans le plan d’action |3| de la pré­cé­dente Conférence des Nations-unies pour le déve­lop­pe­ment durable de 2002. Pourtant, des trois axes de tra­vail conte­nus dans ce thème, seul l’économie verte est réel­le­ment portée dans les tra­vaux pré­li­mi­naire. La réduc­tion de la pau­vreté et le déve­lop­pe­ment durable y occupent la partie congrue, voire sont repous­sés hors radar.

Imaginer répondre aux défis et aux enjeux de déve­lop­pe­ments socia­le­ment justes et éco­lo­gi­que­ment sou­te­nables en stag­nant dans le cadre idéo­lo­gique du siècle passé est un pro­ces­sus irré­mé­dia­ble­ment voué à l’échec. Les théo­ries éco­no­miques néo­clas­siques, la mar­chan­di­sa­tion de la nature et le modèle unique du déve­lop­pe­ment tel qu’il est imposé par les ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales depuis Bretton Woods |4| sont des pos­tu­lats obso­lètes, inva­li­dés par l’expérience. Nous avons fait le tour des biens maté­riels sans y trou­ver de valeurs satis­fai­santes et com­pre­nons bien tard le tribu incal­cu­lable à payer par notre société de consom­ma­tion. L’enrichissement d’une mino­rité s’est fait au détri­ment des peuples et de la nature. Les inéga­li­tés explosent, le bien-être décroît au fur et à mesure que la nature est sac­ca­gée tandis que la richesse indi­vi­duelle s’accompagne trop sou­vent de la perte des repères sociaux et engendre des com­por­te­ments non-éthiques. Ce dont nous avons besoin aujourd’hui c’est de crois­sance certes, mais de crois­sance de la démo­cra­tie, de la bonne gou­ver­nance et de la jus­tice sociale et éco­lo­gique. Conditions sine qua non du déve­lop­pe­ment durable.

Il faut éga­le­ment prendre en compte l’impasse dans laquelle se trouve depuis plu­sieurs années les négo­cia­tions mul­ti­la­té­rales que furent les COP 15, 16 et 17 sur le climat ; res­pec­ti­ve­ment à Copenhague, Cancun et Durban, mais éga­le­ment la timi­dité des enga­ge­ments pris lors du COP 10 de Nagoya sur la bio­di­ver­sité. Il est néces­saire aussi d’intégrer la fai­blesse de la réponse appor­tée par le Nord aux Objectifs du Millénaire pour le Développement |5| (OMD). Ces échecs sont parmi les symp­tômes qui démontrent l’erreur idéo­lo­gique dans laquelle nous nous enfon­çons contre vents et marées. La com­pé­ti­ti­vité, euphé­misme notoire de la com­pé­ti­tion bru­tale intra-espèce est pour­tant contre les prin­cipes onu­siens les plus élé­men­taires, les prin­cipes de soli­da­rité et ceux de l’entraide entre les peuples du monde. Continuer à pro­mou­voir ce concept issu du dar­wi­nisme social en se pla­çant sous l’angle de la ratio­na­lité éco­no­mique, c’est encore et tou­jours se four­voyer dans les méandres d’idéologies inva­lides et pas­séistes.

La dura­bi­lité de l’humanité passe par cinq grands chan­tiers

– 1 : Ré-inté­grer la nature

Souvent il est ques­tion d’intégrer la nature dans l’économie, dans les choix socié­taux, dans la ville, etc. Jamais le schéma inverse n’est envi­sagé or c’est pré­ci­sé­ment là où se joue la réus­site ou l’échec du déve­lop­pe­ment durable. L’erreur his­to­rique fut de croire que l’on pou­vait s’extraire de la nature consi­dé­rée soit comme dan­ge­reuse, soit comme misé­rable. Il est actuel­le­ment avéré que ce sont les socié­tés les plus en phase avec les cycles natu­rels qui sont les plus rési­lientes |6|. La ré-inté­gra­tion des socié­tés humaines, com­plexes et variées, dans l’ensemble des pro­ces­sus natu­rels de l’évolution du vivant, riches et diver­si­fiés eux aussi, devient dès lors une néces­sité pri­mor­diale pour que la dura­bi­lité devienne effec­tive. Éviter la géné­ra­li­sa­tion d’un modèle unique pour favo­ri­ser les savoirs locaux et tra­di­tion­nels inté­grés dans les dyna­miques de la bio­di­ver­sité. Permettre l’interactivité construc­tive entre la science et les com­mu­nau­tés locales plutôt que d’imposer un déve­lop­pe­ment basé sur une vision tech­no­cra­tique de labo­ra­toire et ses chi­mères scien­tistes.

– 2 : Abolir la pau­vreté

La pau­vreté n’est pas un état natu­rel mais le résul­tat d’une construc­tion poli­tique. Là où le Nord échoue à répondre finan­ciè­re­ment aux OMD, il a pu rapi­de­ment déblo­quer des sommes stra­to­sphé­riques pour venir au secours des créan­ciers privés. De la crise de la dette de 1982 à la crise finan­cière actuelle, seuls les inté­rêts de la mino­rité au pou­voir sont satis­faits, trop sou­vent à l’encontre de l’intérêt géné­ral. Les sommes déver­sées vers les action­naires et les spé­cu­la­teurs privés dans le cadre du sau­ve­tage des banques dépassent celles cumu­lées de l’ensemble de la dette publique des pays du Tiers Monde et plongent aujourd’hui les éco­no­mies publiques du Nord dans les abysses de l’austérité. Plutôt qu’avoir réussi à réduire la pau­vreté, celle-ci explose là où elle était rela­ti­ve­ment mar­gi­nale. Les dettes illé­gi­times construites sur base de théo­rèmes éco­no­miques inva­lides ne peuvent et ne doivent être sup­por­tées par les peuples du monde. L’annulation de ces dettes pro­fi­tera à l’ensemble de l’humanité et pèsera uni­que­ment sur ceux qui ont acca­paré la richesse glo­bale au delà de l’acceptable et contre le Bien commun. La réap­pro­pria­tion publique de l’argent et du crédit, comme moyen d’investir dans le temps, per­met­tra, entre autre, de répondre aux ODD |7| pro­po­sés par la Colombie et le Guatemala et ainsi avan­cer plus loin sur le chemin initié par les OMD.

– 3 : Porter la crois­sance de la démo­cra­tie

Le monde a bien changé depuis le Sommet de la Terre de 1992. L’imposition de la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique a exa­cerbé les cli­vages qui existent au cœur des socié­tés. La contes­ta­tion popu­laire a pris de l’ampleur, de Seattle en 1999 aux mou­ve­ments d’indignés, d’occupations et du prin­temps arabe qui ont secoué les socié­tés et les consciences tout au long de l’année 2011. La dimi­nu­tion de la qua­lité de la vie pour la toute grande majo­rité des humains ne cadre plus avec le dis­cours domi­nant qui vante encore la crois­sance et un déve­lop­pe­ment dont nous ne voyons jamais les fruits, à peine les tro­gnons. Des alter­na­tives existent pour­tant. Les peuples com­mu­niquent entre eux, débattent de pistes de sor­ties de crises, pro­posent des solu­tions claires et audibles. L’exemple récent du Sommet des peuples sur le climat qui s’est tenu en 2010 à Cochabamba en Bolivie, et dont la décla­ra­tion finale |8| n’a même pas été abor­dée lors du COP 16 de Cancun, montre à quel point l’intégration de l’avis des popu­la­tions reste un droit ignoré par les ins­tances dites repré­sen­ta­tives. Verrons-nous une évo­lu­tion lors de cette ren­contre mon­diale déci­sive sur l’avenir de l’humanité ? Rien n’est moins sur, bien que la pres­sion de la rue com­mence enfin à inquié­ter les déci­deurs. Le rap­port de force n’est jamais acquis et doit être en constante crois­sance si nous vou­lons inté­grer les pro­ces­sus de déci­sion. Tel est le chemin vers la démo­cra­tie réelle.

– 4 : Insuffler la jus­tice éco­lo­gique

Aucun dia­logue pro­gres­siste n’est pos­sible si le passif est un far­deau pour cer­tains inter­lo­cu­teurs. Les dégâts géné­rés par la colo­ni­sa­tion, l’industrialisation du Nord et la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique sont autant de sources de frus­tra­tions pour les vic­times non recon­nues de ceux-ci. Le Sud réclame la recon­nais­sance d’une dette éco­lo­gique comme pre­mier pas sur le chemin de la jus­tice éco­lo­gique vers une récon­ci­lia­tion glo­bale. N’est-il pas temps de recon­naître, au vu des dégâts éco­lo­giques et sociaux indis­cu­tables, que le modèle de déve­lop­pe­ment occi­den­tal est un échec et que d’autres mondes peuvent y suc­cé­der ? La science du vivant, celle des éco­sys­tèmes spé­cia­le­ment, appré­hendent le monde dans une optique de com­plexité et de diver­sité. La poli­tique doit suivre cette évo­lu­tion du savoir et de la pensée pour coller à l’évolution intel­lec­tuelle afin de méri­ter l’appellation de science poli­tique.

– 5 : Renforcer les ins­tances éco­lo­giques mul­ti­la­té­rales

Le der­nier point, et non des moindre, concerne le second thème de Rio+20 : « Un cadre ins­ti­tu­tion­nel pour le déve­lop­pe­ment durable ». En effet, l’actuelle fai­blesse des ins­tances mul­ti­la­té­rales qui dépassent l’économique pour englo­ber l’ensemble des trois piliers du DD porte pré­ju­dice aux éco­sys­tèmes et aux socié­tés humaines. Là où la loi du plus fort est favo­ri­sée par le sys­tème lui-même, les méca­nismes de pro­tec­tions des espaces et espèces fra­giles font cruel­le­ment défaut. L’ONU doit être ren­forcé dans ce qu’il a de mul­ti­la­té­ral et doit retrou­ver une légi­ti­mité en inté­grant plus spé­ci­fi­que­ment les peuples. Le PNUE doit deve­nir une ins­tance onu­sienne pré­pon­dé­rante, tandis que les ins­ti­tu­tions anti­dé­mo­cra­tiques issues de Bretton Woods que sont la Banque mon­diale et le FMI doivent être dis­soutes pour lais­ser place à de nou­velles orga­ni­sa­tions réel­le­ment démo­cra­tiques et au ser­vices des peuples. Il est urgent d’opposer un Rio+20 des peuples et de la démo­cra­tie au G20 illé­gi­time des élites dis­qua­li­fiées. Notre avenir en dépend.

Les cinq articles qui sui­vront cette intro­duc­tion paraî­tront tous les 20 jours afin de tracer le chemin vers Rio + 20.

À 80 jours de Rio+20 : Ré-inté­grer la nature
À 60 jours de Rio+20 : Abolir la pau­vreté
À 40 jours de Rio+20 : Porter la crois­sance de la démo­cra­tie
À 20 jours de Rio+20 : Insuffler la jus­tice éco­lo­gique
Maintenant à Rio+20 : Renforcer les ins­tances éco­lo­giques mul­ti­la­té­rales

Enregistrer au format PDF prin­ter

Notes

|1| Le future que nous vou­lons

|2| Le social, l’écologique et l’économique

|3| http://​www​.ago​ra21​.org/​j​o​h​a​n​n​e​sburg…

|4| http://​www​.cadtm​.org/​A​u​x​-​o​r​i​g​i​nes-d…

|5| http://​www​.un​.org/​f​r​/​m​i​l​l​e​n​n​i​u​m​g​oals/

|6| Qui retrouvent le plus rapi­de­ment leur équi­libre ini­tial suite à un choc exté­rieur.

|7| Objectifs pour le Développement Durables. Basés sur les objec­tifs de la confé­rence de Rio de 1992 : http://www.environmentalgovernance….

|8| http://​www​.cadtm​.org/​D​e​c​l​a​r​a​t​i​on-fi…

Les commentaires sont fermés.