La portée contestataire des études postcoloniales

Entretien avec Jacques Pouchepadass

Par Mis en ligne le 30 septembre 2011

La portée contestataire des études postcoloniales

Entretien avec Jacques Pouchepadass

Quels sont les enjeux et les limites de la pensée post­co­lo­niale ? L’historien Jacques Pouchepadass sou­ligne que les études post­co­lo­niales ne sont pas une dis­ci­pline mais un cou­rant de pensée cri­tique qui s’adresse à toutes les dis­ci­plines, appel­lant notam­ment l’histoire à ne plus célé­brer l’odyssée de la moder­nité occi­den­tale à tra­vers le monde.

Jacques Pouchepadass, his­to­rien de l’Inde moderne et contem­po­raine, est direc­teur de recherche émé­rite au CNRS. Il a prin­ci­pa­le­ment tra­vaillé au sein du Centre d’Études de l’Inde et de l’Asie du Sud de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Ses recherches ini­tiales sur les pay­sans et le combat d’indépendance dans l’Inde colo­niale l’ont placé dès la fin des années 1970 dans une rela­tion d’échange à la fois amical et cri­tique avec des his­to­riens membres du col­lec­tif fon­da­teur des Subaltern Studies. Il a publié depuis dix ans de nom­breux articles et contri­bu­tions concer­nant les études subal­ternes et post­co­lo­niales, sur les­quelles il pré­pare à pré­sent un ouvrage.

La Vie des Idées : Qu’appelle-t-on les études post­co­lo­niales ?

Jacques Pouchepadass (1)
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Jacques Pouchepadass : Les études post­co­lo­niales sont un domaine de pensée cri­tique né dans les uni­ver­si­tés anglo-saxonnes dans le cou­rant des années 80, prin­ci­pa­le­ment aux États-Unis. Il est issu d’un ouvrage majeur et célèbre publié par Edward Said sous le titre L’Orientalisme en 1978, qui avait pour objec­tif d’étudier et de cri­ti­quer le dis­cours de l’Occident sur l’Orient isla­mique. La tranche chro­no­lo­gique étu­diée par Said dans cet ouvrage concer­nait toute la période du rap­port colo­nial de l’Occident avec le reste du monde, prin­ci­pa­le­ment la période de la seconde grande expan­sion euro­péenne, du XVIIIe siècle jusqu’au milieu du XXe. Dans cette entre­prise, Edward Said était ins­piré par la pensée de Michel Foucault. Il a consi­déré pour son étude l’ensemble de la pro­duc­tion savante mais aussi lit­té­raire et notam­ment roma­nesque de l’Occident sur l’Orient et il a posé en prin­cipe que cet ensemble d’écrits consti­tuait ou plutôt repré­sen­tait ce que Michel Foucault appe­lait une for­ma­tion dis­cur­sive. C’est-à-dire une sorte d’univers mental et intel­lec­tuel qui s’exprime à tra­vers l’intertextualité totale de la période. Cette foca­li­sa­tion sur la tex­tua­lité, évi­dem­ment, avait à voir avec ce qu’on appelle le tour­nant lin­guis­tique, une révo­lu­tion majeure dans la vie intel­lec­tuelle de ces années-là. Il a été pour cette raison pré­cise assez vigou­reu­se­ment cri­ti­qué par la suite, de la même façon que le post­mo­der­nisme a été cri­ti­qué un peu par­tout dans le monde et par­ti­cu­liè­re­ment en France. L’Orientalisme de Said a fait figure d’innovation totale dans le dis­cours savant sur l’Orient et sur le rap­port entre l’Occident et ses « autres » et, dans la foulée, un très grand nombre d’intellectuels se sont mis à tra­vailler dans la même ligne. Il s’agissait prin­ci­pa­le­ment d’intellectuels issus des pays de ce qu’on appe­lait à l’époque le tiers-monde, les pays du Sud comme on dit plutôt aujourd’hui, qui étaient ins­tal­lés dans les uni­ver­si­tés anglo-saxonnes et notam­ment aux États-Unis. Du fait même du climat intel­lec­tuel à l’intérieur duquel ils vivaient et tra­vaillaient, ces intel­lec­tuels étaient pré­dis­po­sés à adop­ter cette posi­tion de retour cri­tique sur la tex­tua­lité du colo­nia­lisme. À rebours de l’anticolonialisme tra­di­tion­nel, qui rele­vait plutôt de la cri­tique poli­tique, éco­no­mique et sociale, ils pas­saient à une cri­tique plus épis­té­mique, une cri­tique qui avait pour fon­de­ment la tex­tua­lité du colo­nia­lisme. C’est cette généa­lo­gie-là qui a donné nais­sance à ce qu’on appelle depuis lors la pensée post­co­lo­niale telle qu’elle se déve­loppe main­te­nant dans les uni­ver­si­tés anglo-saxonnes et amé­ri­caines mais aussi un peu par­tout dans le monde.

La Vie des Idées : Quels liens peut-on faire entre études post­co­lo­niales et études subal­ternes ?

Jacques Pouchepadass (2)
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Jacques Pouchepadass : Les études subal­ternes, Subaltern Studies, sont en toute rigueur le titre d’une série d’ouvrages qui ont paru en Inde à partir de 1982, le dou­zième et der­nier ayant paru en 2005. Ces ouvrages étaient des entre­prises col­lec­tives, des recueils d’articles diri­gés par un col­lec­tif de jeunes his­to­riens qui appe­laient autour d’eux d’autres his­to­riens tra­vaillant dans leur optique, sous la direc­tion d’un his­to­rien mar­xiste ben­gali beau­coup plus âgé, et alors établi en Angleterre, Ranajit Guha. L’optique de Guha et de ses jeunes com­pa­gnons était ins­pi­rée par l’histoire par le bas des his­to­riens dits « radi­caux » anglais (le plus connu est E. P. Thompson), qui par choix s’intéressaient au « peuple » plutôt qu’aux élites. C’est pré­ci­sé­ment ce que Guha et ses dis­ciples ont voulu faire : chan­ger l’optique domi­nante de l’historiographie de l’Inde colo­niale et faire une his­toire de l’Inde colo­niale par le bas. Cette his­to­rio­gra­phie que Guha atta­quait était orga­ni­sée en deux sec­teurs. Il y avait, d’une part, l’histoire colo­niale au sens clas­sique du mot, his­toire lar­ge­ment anglaise, qui consis­tait à faire l’histoire des Anglais dans l’Inde plutôt que l’histoire de l’Inde à l’époque colo­niale. D’autre part, exis­tait ce qu’on pour­rait appe­ler la nar­ra­tion offi­cielle de la genèse de la nation indienne, celle que l’on trou­vait dans tous les manuels de l’enseignement uni­ver­si­taire indien. On y glo­ri­fiait le par­cours des élites natio­na­listes de l’Inde au cours du combat d’indépendance et on y mon­trait com­ment, à leur suite, les masses indiennes s’étaient mises en mou­ve­ment et avaient fina­le­ment arra­ché l’indépendance en sui­vant leurs direc­tives plutôt que leur propre ini­tia­tive.

L’optique de Guha et de ses émules était tota­le­ment dif­fé­rente. Ils enten­daient res­ti­tuer au peuple indien à la fois sa dignité, sa capa­cité d’initiative et d’action et son auto­no­mie par rap­port aux élites, pour mon­trer qu’en réa­lité c’était au peuple que reve­nait le mérite d’avoir exclu les Anglais de l’Inde. Les élites qu’il avait été obligé de suivre s’étaient empa­rées du pou­voir à la fin en le pri­vant des béné­fices de sa vic­toire. Dans cette démarche-là il y avait pour­tant, sinon des erreurs de méthode, du moins des partis pris dif­fi­ciles à défendre et qui ont été assez vite cri­ti­qués : d’une part, le fait que le peuple en tant qu’entité se trou­vait en quelque sorte essen­tia­lisé dans des traits géné­raux qui omet­taient toute dis­tinc­tion à l’intérieur même des masses popu­laires indiennes ; d’autre part, et c’était sur­tout là une cri­tique de gauche, le fait que les subal­tern stu­diesattri­buaient au peuple toute l’initiative sans recon­naitre qu’il n’aurait rien pu faire sans une élite, une avant-garde, avec un cadrage et des direc­tives. C’étaient évi­dem­ment des cri­tiques per­cu­tantes. Du coup les subal­tern stu­dies ou plutôt l’équipe qui les fai­sait a quelque peu changé d’orientation. Au lieu de cher­cher à conti­nuer dans la direc­tion de l’apologétique du peuple, elle est passée à la cri­tique du dis­cours des élites colo­niales et indiennes. Il s’est donc agi à partir de ce moment-là de faire une his­toire cri­ti­quant la tex­tua­lité de l’époque. Ce fai­sant, les subal­ter­nistes se sont retrou­vés sur le ter­rain des post­co­lo­nial stu­dies qui étaient alors en plein essor. Il se trouve de plus que ces his­to­riens subal­ter­nistes, dont un cer­tain nombre étaient par­ti­cu­liè­re­ment brillants, ont été recru­tés dans les uni­ver­si­tés amé­ri­caines et s’y sont retrou­vés sur le ter­rain même où les études post­co­lo­niales étaient nées. Une espèce de jonc­tion s’est faite entre les deux et les subal­tern stu­dies, qui en 2005 ont cessé de paraitre en tant qu’entreprise édi­to­riale dis­tincte, se sont fon­dues dans la nébu­leuse intel­lec­tuelle du post­co­lo­nia­lisme. Un cer­tain nombre d’auteurs asso­ciés à la série des subal­tern Studies sont deve­nus des vedettes de la pensée post­co­lo­niale : ainsi Gayatri Spivak, Dipesh Chakrabarty et quelques autres, et les subal­tern stu­dies font désor­mais partie, peut-être pas de la pré­his­toire mais en tout cas de l’histoire ini­tiale du post­co­lo­nia­lisme.

La Vie des Idées : Peut-on dire que les études post­co­lo­niales sont réel­le­ment trans­dis­ci­pli­naires ?

Jacques Pouchepadass (3)
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Jacques Pouchepadass : Les études post­co­lo­niales ne sont pas une dis­ci­pline. C’est un cou­rant de pensée cri­tique qu’on pour­rait qua­li­fier de radi­cal et qui est marqué à son ori­gine par le contexte intel­lec­tuel dans lequel il est apparu : celui du post­struc­tu­ra­lisme, du post­mo­der­nisme, de tout ce qu’on a appelé à l’époque la French theory, parce que cette atti­tude phi­lo­so­phique était pour une large part issue des écrits de Foucault, Derrida, Deleuze etc. Cette posi­tion cri­tique s’adresse à toutes les dis­ci­plines des huma­ni­tés et des sciences sociales et les appelle à une espèce de décen­tre­ment, à une conver­sion du regard, ce qui a beau­coup contri­bué à les amener à tra­vailler sur elles-mêmes, à se déprendre d’une façon de penser qui met au centre de tout le modèle de réfé­rence euro­péen, et à recon­naitre aux façons de penser non euro­péennes une égale dignité. Du même coup, les post­co­lo­nial stu­dies élar­gissent consi­dé­ra­ble­ment le champ de cha­cune de ces dis­ci­plines. Il est vrai qu’elles sont nées dans le champ des études lit­té­raires et que la plu­part des pre­miers hérauts de ce cou­rant étaient tous pro­fes­seurs de lit­té­ra­ture ou de lit­té­ra­ture com­pa­rée dans des uni­ver­si­tés anglo-saxonnes. Mais les ques­tions et le décen­tre­ment qu’ils pro­posent s’adressent à toutes les dis­ci­plines, notam­ment à l’histoire qui ne doit plus être selon eux le récit de l’odyssée de la moder­nité à tra­vers le monde, de l’impact du capi­ta­lisme né en Occident vers le reste du monde, ou l’histoire du che­mi­ne­ment contra­rié, chao­tique des pays de culture non occi­den­tale vers le modèle de déve­lop­pe­ment que l’Occident leur pro­pose. L’histoire doit au contraire faire sa place à tout ce que, dans l’optique de l’histoire tra­di­tion­nelle, on appelle des his­toires mar­gi­nales, l’histoire des péri­phé­ries, en renon­çant pré­ci­sé­ment à l’idée de centre ou de marge. Il n’y a que des his­toires de valeur équi­va­lente, de dignité équi­va­lente, d’intérêt équi­valent qui toutes suivent leur chemin dans une plus ou moins grande dépen­dance envers les conjonc­tures glo­bales mais sans être vouées à res­sem­bler à ou à tendre vers des modèles pré­dé­ter­mi­nés.

De même, l’ethnologie, dis­ci­pline qui a long­temps été et est peut-être encore aux prises avec la tare de son asso­cia­tion ini­tiale avec l’entreprise colo­niale, a beau­coup eu à rece­voir ou en tout cas a été for­te­ment tra­vaillée par les ques­tion­ne­ments post­co­lo­niaux. Il s’agit pour elle d’écrire la culture, et non l’histoire ; mais en réa­lité le pro­blème est fon­da­men­ta­le­ment le même. Les études lit­té­raires, d’où les études post­co­lo­niales sont par­ties, ont été très pro­fon­dé­ment ébran­lées elles aussi. Le canon des œuvres clas­siques qui sont au centre des pro­grammes d’enseignement a consi­dé­ra­ble­ment changé. On y a intro­duit, au même titre que les œuvres euro­péennes clas­siques, des œuvres éma­nant du domaine des lit­té­ra­tures des pays ancien­ne­ment colo­ni­sés. Les études de lit­té­ra­ture tra­di­tion­nelles ont été sérieu­se­ment bous­cu­lées par ce rap­port entiè­re­ment nou­veau à la théo­rie amorcé par la cri­tique lit­té­raire post­co­lo­niale, et par ses outils concep­tuels et métho­do­lo­giques. La plu­part des dépar­te­ments d’études post­co­lo­niales des uni­ver­si­tés anglo-saxonnes sont à l’origine des dépar­te­ments d’études lit­té­raires. Mais en réa­lité, si on regarde leurs pro­grammes d’enseignement et les dis­ci­plines d’origine de leur per­son­nel ensei­gnant, on se rend compte que ce sont des dépar­te­ments où les sciences sociales sont toutes plus ou moins repré­sen­tées et où les pré­oc­cu­pa­tions esthé­tiques tra­di­tion­nelles passent quel­que­fois tota­le­ment au second plan. Il y a fon­da­men­ta­le­ment un aspect trans­dis­ci­pli­naire des post­co­lo­nial stu­dies et c’est ce qui fait pour une part leur pou­voir à la fois de désta­bi­li­sa­tion et de renou­vel­le­ment dans les sciences sociales et les huma­ni­tés.

La Vie des Idées : Quelles sont les limites d’un projet aussi vaste ?

Jacques Pouchepadass (4)
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Jacques Pouchepadass : Les études post­co­lo­niales ont été très abon­dam­ment cri­ti­quées, en partie à pro­por­tion de la cri­tique qu’elles adres­saient elles-mêmes aux dis­ci­plines concer­nées. On peut peut-être dis­tin­guer deux ordres de cri­tique, qui signalent aussi deux limites majeures de la pensée post­co­lo­niale. La pre­mière, c’est le fait que les études post­co­lo­niales tra­vaillent prin­ci­pa­le­ment sur la tex­tua­lité. Elles ont donc très vite fait l’objet de cri­tiques de nature maté­ria­liste, sou­vent de la part des intel­lec­tuels mar­xistes. On leur repro­chait leur idéa­lisme : se can­ton­ner dans la cri­tique tex­tuelle était perçu comme une façon de déser­ter le ter­rain des luttes sociales réelles, de trahir aussi les peuples pauvres et déshé­ri­tés dont les intel­lec­tuels post­co­lo­niaux se disaient les porte-parole, dans la mesure où ces popu­la­tions conti­nuent à se battre tous les jours pour leur survie ou contre des régimes oppres­sifs et res­tent extrê­me­ment dépen­dantes des condi­tions de vie qu’on leur fait. Elles ne sont donc pas du tout indif­fé­rentes, bien au contraire, au combat pour la moder­ni­sa­tion, pour le pro­grès, pour les liber­tés concrètes, etc., com­bats pour les­quels la cri­tique tex­tuelle ne leur apporte rien. Un autre aspect de la même cri­tique, c’est qu’en cri­ti­quant les socié­tés ex-colo­ni­sées exclu­si­ve­ment sous l’angle de ce que l’Occident conti­nue à exer­cer comme influence sur elles, on fait silence ou on ignore les inéga­li­tés internes à ces socié­tés, les faits d’oppression dont l’origine est à l’intérieur de ces socié­tés elles-mêmes. En gros, cet idéa­lisme tex­tua­liste des études post­co­lo­niales aurait pour consé­quence l’abandon des masses oppri­mées à leur triste sort maté­riel au profit d’intérêts d’ordre pure­ment cultu­rel. Cette cri­tique maté­ria­liste de l’idéalisme des post­co­lo­nial stu­dies est allée de pair très sou­vent avec une mise en cause de l’intellectuel post­co­lo­nial lui-même. Beaucoup ont dit : « Regardez ces auteurs qui vivent très confor­ta­ble­ment dans des uni­ver­si­tés anglo-saxonnes, dans des pays du Nord qui les paient gras­se­ment. Leurs condi­tions de vie sont abso­lu­ment sans com­mune mesure avec celles des gens qu’ils pré­tendent défendre ». Cette cri­tique-là est, me semble-t-il, peu rece­vable, dans la mesure où elle tra­duit une cer­taine forme d’anti-intellectualisme, même incons­cient. Il y a impli­ci­te­ment l’idée que seuls les ouvriers, par exemple, peuvent parler de façon valide des ouvriers, posi­tion d’ailleurs très peu mar­xiste, puisque le mar­xisme a tou­jours mis au pre­mier plan la col­la­bo­ra­tion entre les intel­lec­tuels et les masses. Le mar­xisme lui-même pour­rait être consi­déré comme nul et non avenu dans cette pers­pec­tive puisque Marx était un petit-bour­geois, et non un ouvrier, et qu’Engels était le fils d’un grand indus­triel du tex­tile !

L’autre grand massif de cri­tiques, et donc de limites recon­nues ou attri­buées au post­co­lo­nia­lisme, concerne son aspect his­to­rien, la façon dont les post­co­lo­nia­listes consi­dèrent l’histoire. Les his­to­riens leur ont beau­coup repro­ché de rompre avec l’empirisme. Leur obses­sion de la tex­tua­lité les empê­che­rait de voir les choses comme elles sont. On leur reproche sur­tout une ten­dance à parler des régimes colo­niaux comme s’il s’était agi d’un style de domi­na­tion uni­forme et immuable à tra­vers toute la pla­nète et depuis les ori­gines de l’expansion euro­péenne. Dans la réa­lité, les régimes colo­niaux étaient dif­fé­rents les uns des autres, et le pou­voir colo­nial n’a jamais été mono­li­thique et omni­po­tent. Il était au contraire tra­versé de contra­dic­tions, obligé de négo­cier sans cesse avec les socié­tés indi­gènes et évo­luait aussi au gré des conjonc­tures. Cette cri­tique-là est tout à fait valable. Bien sou­vent, l’histoire telle que semblent vou­loir l’écrire les post­co­lo­nia­listes ne prend pas en compte véri­ta­ble­ment les évo­lu­tions his­to­riques. Ce défaut vient cer­tai­ne­ment pour une part de ce que les études post­co­lo­niales sont d’origine lit­té­raire. Cela étant, c’est là, je pense, une nou­velle expres­sion de la ten­sion per­pé­tuelle du rap­port entre lit­té­ra­ture et his­toire. L’histoire rechigne à prendre en compte la lit­té­ra­ture parce qu’il s’agit de fic­tion ; mais du même coup elle s’abstient de se regar­der elle-même et de recon­naitre qu’elle est elle aussi fon­da­men­ta­le­ment, au plan de l’imagination comme au plan de l’écriture, une dis­ci­pline lit­té­raire. Elle peine à s’avouer qu’elle est une entre­prise jamais finie, dont les œuvres sont tou­jours à reprendre et à réécrire. La vérité de l’histoire est elle-même une vérité, je ne dirais pas com­pa­rable à celle qui émane des œuvres de fic­tion, mais tout de même une vérité fra­gile et elle aussi mar­quée par la tex­tua­lité.

Les his­to­riens ne sont d’ailleurs pas les seuls à cri­ti­quer le post­co­lo­nia­lisme sur ses erreurs de méthode. Je dirais que la plu­part des cri­tiques de cet ordre qui ont été faites à la pensée post­co­lo­niale par l’histoire ont été prises en compte par les post­co­lo­nia­listes eux-mêmes. Il n’y a pas une pensée post­co­lo­niale figée, immo­bile, qu’on pour­rait cri­ti­quer comme une espèce de doc­trine ou de sys­tème. Elle est en évo­lu­tion constante. Les post­co­lo­nia­listes sont d’ailleurs des gens qui sou­vent se déclarent fati­gués par cette espèce de remise en cause per­ma­nente, qui émane notam­ment de leurs propres rangs. Ce qui reste incon­tour­nable, c’est que les ques­tions posées par les post­co­lo­nia­listes à l’histoire sont des ques­tions que tout le monde se pose et que tout le monde se posera : est-il admis­sible que l’histoire se réfère tou­jours à l’histoire de la moder­nité et du par­cours de l’Occident ? Ce par­cours est-il le modèle néces­saire de l’histoire de tous les peuples de la pla­nète ? Le capi­ta­lisme est-il véri­ta­ble­ment une inven­tion exclu­si­ve­ment euro­péenne ?

La Vie des Idées : Pour conti­nuer sur la cri­tique du post­co­lo­nia­lisme, on a vu récem­ment que la théo­rie post­co­lo­niale a sus­cité des débats assez mou­ve­men­tés en France. Vous paraissent-ils à la hau­teur des ques­tions que sou­lève ce cou­rant théo­rique ? Qu’est-ce que les études post­co­lo­niales peuvent appor­ter au débat scien­ti­fique fran­çais ?

Jacques Pouchepadass (5)
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Jacques Pouchepadass : Il ne serait pas sans inté­rêt de se deman­der d’abord pour­quoi les études post­co­lo­niales n’ont percé dans le débat public fran­çais que si long­temps après leur lan­ce­ment dans le monde anglo-saxon, envi­ron vingt-cinq ans après la paru­tion de L’Orientalisme. Pourquoi cet écart ? J’y vois plu­sieurs rai­sons pos­sibles : l’une est cer­tai­ne­ment que la France est un pays où l’idéalisme de l’intégration répu­bli­caine, qui nie les dif­fé­rences eth­niques et cultu­relles pour mettre tout l’accent sur l’unité interne du corps poli­tique, fait partie de la culture citoyenne de base. Dans cet esprit-là on est mal pré­paré à rece­voir le type de ques­tion­ne­ment que les études post­co­lo­niales pro­posent. Il y a une autre expli­ca­tion pos­sible qui touche au monde intel­lec­tuel. Les études post­co­lo­niales ont été dès le départ asso­ciées de près ou de loin à des cou­rants de pen­sées post­mo­der­nistes or, en France, le post­mo­der­nisme a été très vite non pas réduit, mais enfin affecté d’un très fort coef­fi­cient de scep­ti­cisme de la part de la plu­part des intel­lec­tuels. C’est ce qu’on a appelé la « pensée 68 ». Les post­co­lo­nial stu­dies n’ont pas été prises au sérieux pen­dant très long­temps. Il y a peut-être encore une troi­sième raison, c’est qu’en France on a pu avoir, avec les études post­co­lo­niales, une impres­sion de déjà-vu. Nous avons eu Frantz Fanon, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Sartre et Albert Memmi, Georges Balandier, tous des auteurs qui écri­vaient dans les années 50-60, et qui ont conti­nué pour un cer­tain nombre d’entre eux encore beau­coup plus tard. Or, ces auteurs ont été célé­brés comme des icônes ou de grands pré­cur­seurs par les intel­lec­tuels post­co­lo­niaux. On a donc pu penser, de façon tout à fait erro­née, qu’en France on avait déjà fait ce par­cours-là et qu’il n’était plus la peine d’y reve­nir. Erreur fon­da­men­tale, dans la mesure où tous ces auteurs fran­co­phones, s’ils sont effec­ti­ve­ment cités par les études post­co­lo­niales, sont très sou­vent réin­ter­pré­tés par les auteurs. Un exemple : Frantz Fanon est repensé par les spé­cia­listes des études post­co­lo­niales comme un laca­nien tra­vaillant sur la rela­tion à autrui, alors que c’était fon­da­men­ta­le­ment un mili­tant tiers-mon­diste, un allié du natio­na­lisme algé­rien. Beaucoup de ces auteurs étaient comme lui des tiers-mon­distes favo­rables au sou­tien aux mou­ve­ments natio­na­listes moder­nistes de l’époque, mais aussi des mar­xistes ; autant de carac­té­ris­tiques qui les dis­so­cient com­plè­te­ment de la pensée post­co­lo­niale.

Ce qui a ouvert la porte au post­co­lo­nia­lisme en France, c’est la crise du modèle fran­çais d’intégration qui a éclaté dans l’espace public en 2005, au moment de la célèbre crise des ban­lieues. À l’époque, un cer­tain nombre d’initiatives légis­la­tives du gou­ver­ne­ment fran­çais pro­vo­quaient des remous sérieux sur la ques­tion de la mémoire de la colo­ni­sa­tion. C’est dans ce climat extrê­me­ment tem­pé­tueux, avec par exemple les décla­ra­tions des « Indigènes de la République », que brus­que­ment on s’est mis à parler des études post­co­lo­niales en France. La conjonc­ture ne pré­dis­po­sait pas à un débat serein et à une réflexion dépas­sion­née. Le label « post­co­lo­nial » a été appro­prié de façon expé­di­tive et très sou­vent sans aucune pro­priété. Je dirais que ça a été sur­tout le cas de deux caté­go­ries de per­sonnes. D’une part, les repré­sen­tants de mou­ve­ments reven­di­ca­tifs de ce qu’on appelle par un euphé­misme typi­que­ment fran­çais, « la diver­sité », des repré­sen­tants des « mino­ri­tés visibles », qui se sont décla­rés post­co­lo­niaux en disant : « Ce que nous vivons aujourd’hui est un héri­tage direct de la colo­ni­sa­tion. La ghet­toï­sa­tion et les dis­cri­mi­na­tions dont nous sommes vic­times repro­duisent ce qui se pas­sait à l’époque colo­niale. » Aucun his­to­rien ne peut rai­son­na­ble­ment admettre cette uti­li­sa­tion. Il s’agit d’une exploi­ta­tion des notions post­co­lo­niales par des mino­ri­tés qui certes vivent des condi­tions très dif­fi­ciles, mais sont des popu­la­tions fran­çaises et non des subal­ternes de pays ex-colo­ni­sés. Elles uti­lisent de façon tota­le­ment légi­time un capi­tal sym­bo­lique vic­ti­maire pour défendre leur place dans le débat démo­cra­tique, mais on est là dans une confi­gu­ra­tion qui n’a abso­lu­ment rien à voir avec ce qu’est le post­co­lo­nia­lisme. Celui-ci, tout au contraire, a eu des débats extrê­me­ment pro­lon­gés sur la signi­fi­ca­tion du « post » dans son inti­tulé, d’où il est res­sorti que le « post » en ques­tion n’est jus­te­ment pas un « après » chro­no­lo­gique mais plutôt un au-delà épis­té­mo­lo­gique. Il consiste bien à cri­ti­quer ce qu’il reste des façons de voir et de penser de l’époque colo­niale dans les sciences sociales d’aujourd’hui et peut-être dans cer­taines atti­tudes com­munes dans les manières de consi­dé­rer les popu­la­tions venues d’ailleurs. Mais on est dans l’épistémologie, pas dans la socio­lo­gie d’aujourd’hui.

L’autre « pira­tage », si je puis dire, du label post­co­lo­nial est le fait d’historiens de la colo­ni­sa­tion qui se sont décla­rés post­co­lo­niaux pour « reloo­ker » ce qui n’est en réa­lité que l’ancienne his­toire de gauche de la colo­ni­sa­tion. Une façon, par­fai­te­ment res­pec­table et que je par­tage pour une grande part, de voir l’histoire de l’expansion fran­çaise ; mais un type d’histoire qui reste sou­vent dans le registre de la dénon­cia­tion, du scan­dale, de la culpa­bi­lité, à des années-lumière des ques­tion­ne­ments extrê­me­ment poin­tus et sophis­ti­qués des post­co­lo­nial stu­dies.

Alors est-ce que les post­co­lo­nial stu­dies peuvent appor­ter quelque chose au débat fran­çais ? J’en suis convaincu. Je pense que nous avons besoin en France d’une réflexion appro­fon­die visant à refon­der notre contrat social et d’examiner s’il y a dans la société fran­çaise un impensé colo­nial qui la ronge de l’intérieur. Nous avons besoin de ce genre de débats, de ces sub­ti­li­tés théo­riques. La grande expé­rience qu’ont les post­co­lo­nial stu­dies du débat intel­lec­tuel sur ces ques­tions peut être d’un cer­tain secours. Nous devrions éviter à tout prix de les sim­pli­fier, de les réduire et de les ins­tru­men­ta­li­ser dans des débats avec les­quels elles n’ont presque rien à faire, comme nous l’avons sou­vent fait jusqu’à pré­sent.

La Vie des Idées : Cinquante ans après la fin des empires colo­niaux, les études post­co­lo­niales ont-elles encore un avenir ?

Jacques Pouchepadass (6)
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Jacques Pouchepadass : Si on pose que les études post­co­lo­niales sont stric­te­ment arti­cu­lées à un fait his­to­rique précis, c’est-à-dire le passé colo­nial du monde occi­den­tal, évi­dem­ment il n’y a pas d’avenir pour les études post­co­lo­niales. En revanche, si on voit ce qu’elles sont véri­ta­ble­ment, une ins­tance cri­tique de ques­tion­ne­ment des sciences sociales et des huma­ni­tés ; si on voit sur­tout à quel point elles ne cessent de se renou­ve­ler en fonc­tion de l’esprit du temps ou des ques­tions qui sur­gissent, alors là je pense que la réponse est dif­fé­rente. Un des gros débats qui a eu lieu à l’intérieur et autour des post­co­lo­nial stu­dies dans les pays anglo-saxons au cours des années 2000 a été de savoir si les poten­tia­li­tés cri­tiques et le ren­de­ment intel­lec­tuel des post­co­lo­nial stu­diespou­vaient sur­vivre à la glo­ba­li­sa­tion, à ce rema­nie­ment consi­dé­rable des rap­ports de force sur la pla­nète qui fait que le rap­port colo­nial semble-t-il n’est plus d’actualité. Un cer­tain nombre de post­co­lo­nia­listes eux-mêmes ont fait cette remarque et ont prédit que les ques­tion­ne­ments du post­co­lo­nia­lisme étaient en voie d’extinction et allaient bien­tôt céder la place à autre chose. Il faut bien voir que, sous cette posi­tion, il y a l’idée que ce l’on appelle la glo­ba­li­sa­tion est un phé­no­mène radi­ca­le­ment nou­veau. Or, le débat sur cette ques­tion est loin d’être clos. Les paren­tés entre la colo­ni­sa­tion ou plutôt l’époque des domi­na­tions colo­niales et la glo­ba­li­sa­tion d’aujourd’hui sont mises en relief par beau­coup d’analystes. Pour cer­tains, la glo­ba­li­sa­tion, j’emploie le terme anglais, n’est que le pro­lon­ge­ment extrême de ce qu’a été l’impérialisme de l’époque colo­niale. Assurément, il y a encore beau­coup à faire pour com­prendre le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui avec les outils qu’on avait pour expli­quer l’ordre du monde d’il y a un siècle. Mais encore une fois, ce débat n’est pas clos. Lespost­co­lo­nial stu­dies sont en train d’intégrer un très grand nombre de recherches (en réa­lité pro­fon­dé­ment liées à ce qu’elles sont depuis le début) qui prennent en compte des phé­no­mènes très contem­po­rains. Un cer­tain nombre de dépar­te­ments depost­co­lo­nial stu­dies ont changé de déno­mi­na­tion, post­co­lo­nial deve­nant trans­co­lo­nial. On évolue, semble-t-il, de ques­tion­ne­ments axés sur la ques­tion de la domi­na­tion, vers des ques­tion­ne­ments por­tant davan­tage sur des faits de cir­cu­la­tion, d’échange, de coexis­tence, de flux. On est en marche vers une espèce de fusion entre ces deux domaines : post­co­lo­nial stu­dies et glo­ba­li­sa­tion stu­dies. Dans cette situa­tion assez mou­vante, on peut penser que les post­co­lo­nial stu­dies sont en train de muter dans un sens qui leur donne un bail d’existence illi­mité ou en tout cas à hori­zon très loin­tain. La ques­tion est désor­mais de savoir si on peut encore déli­mi­ter un domaine d’études aussi fluc­tuant. Dès l’origine, il est vrai, les post­co­lo­nial stu­dies ont évolué dans un climat trans­dis­ci­pli­naire et dans une ambiance de débat per­ma­nent, elles ont eu pour ambi­tion d’être le lieu de ques­tion­ne­ments trans­ver­saux ayant pour voca­tion d’investir les dis­ci­plines de l’intérieur, de les ouvrir, de les désen­ca­drer. Il y a quelque chose d’équivalent avec les études de genre. On peut consi­dé­rer que c’est un domaine d’études par­ti­cu­lier, mais on peut aussi consi­dé­rer que la ques­tion du genre se pose dans toutes les dis­ci­plines, et que c’est sim­ple­ment dans chaque dis­ci­pline un mode de ques­tion­ne­ment qui met en cause l’intégralité du domaine concerné. Il faut recon­naître que les post­co­lo­nial stu­dies, elles, mutent encore d’une autre façon qui est à la limite du rai­son­nable : on voit main­te­nant des études post­co­lo­niales appli­quées à des zones de la pla­nète qui n’ont jamais connu la colo­ni­sa­tion comme l’Extrême-Orient chi­nois ou japo­nais. Une revue a même été créée à l’université de Stockholm qui s’appelle l’Europe post­co­lo­niale. Elle concerne l’Europe cen­trale et orien­tale et applique les études post­co­lo­niales à des périodes de l’histoire tota­le­ment hors-champ. Vous avez main­te­nant des études post­co­lo­niales appli­quées à l’Antiquité, et dans des domaines qui n’ont plus de rap­port iden­ti­fiable avec le propos ini­tial, des études bibliques post­co­lo­niales par exemple. Vous avez du post­co­lo­nia­lisme dans les études visuelles et dans les études de médias. Dans cette confi­gu­ra­tion-là, les études post­co­lo­niales ont tout l’avenir qu’elles peuvent sou­hai­ter !

Propos recueillis par Jules Naudet [16-09-2011]

Pour citer cet article :
Jules Naudet, « La portée contes­ta­taire des études post­co­lo­niales. Entretien avec Jacques Pouchepadass », La Vie des idées, 16 sep­tembre 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://​www​.lavie​de​si​dees​.fr/​L​a​-​p​o​r​t​e​e​-​c​o​n​t​e​s​t​a​t​a​i​r​e​-​d​e​s​-​e​t​u​d​e​s​.html

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