Pour une analyse matérialiste du fascisme

Saïd Bouamama, extraits d’un texte publié par ACTA, 27 mars 2021

 

De nombreuses analyses du fascisme ont été produites depuis les années 1930 et une multitude de définitions de ce régime politique ont été avancées. Il ne s’agit pas ici de les exposer exhaustivement mais de souligner quelques débats clefs essentiels dans le contexte de fascisation actuelle accompagnant l’offensive capitaliste ultralibérale qui caractérise notre planète depuis plusieurs décennies. Il n’y aura en effet pas de pratique antifasciste efficace sans théorie antifasciste clarifiant les causes, enjeux et cibles. Sans théorie antifasciste, il n’y a pas et il ne peut pas avoir de pratiques antifascistes efficaces.

Les approches parcellaires du fascisme

Il existe une multitude de définitions « spontanées » du fascisme. Celles-ci sont en apparence « spontanées » au sens où les personnes qui en parlent ne les réfèrent pas à un corpus théorique précis ou à une analyse du fascisme identifiée. Au-delà de l’apparence cependant, ces définitions sont le reflet des luttes idéologiques entre classes sociales. En particulier le discours dominant sur le fascisme transmis par une multitude de canaux constituant les « appareils idéologiques d’État » (discours médiatique, contenus des enseignements des cours d’histoire, contenus et formes des commémorations, etc.), contribue à imposer « spontanément » certaines définitions et à en éliminer d’autres. Ainsi par exemple l’occultation du lien entre capitalisme et fascisme résumée dans le slogan de la bourgeoisie des années 1930 « plutôt Hitler que le Front populaire » contribue à nous habituer à détacher le fascisme de sa dimension de classe. Il est en conséquence essentiel de renouer avec une analyse systémique du fascisme. Ce dernier n’est jamais simplement le fait d’un homme et de sa folie ou d’une organisation fasciste accédant seule au pouvoir et bafouant la « démocratie ». Il est un résultat logique d’un système dans un contexte de rapports de force entre classes sociales précis. Il est un mode de gestion du rapport de classes dans un contexte de crise économique et de crise politique menaçant les classes dominantes.

Regardons du côté des définitions « spontanées » du fascisme. La première de ces définitions consiste à le réduire à sa forme dictatoriale ou violente et à l’opposer ainsi à la « démocratie ». Que le fascisme soit violent et dictatorial est une évidence. Que ce soient ces dimensions qui le distinguent d’autres formes de gouvernement l’est beaucoup moins. Faut-il rappeler que se sont de bons « républicains » qui ont massacrés à grande échelle et férocement les communards ? Faut-il remettre en mémoire que c’est la « République » qui instaura pendant des décennies une violence systémique dans les colonies ? Réduire le fascisme à la violence ou à la dictature c’est ainsi s’empêcher de comprendre les liens qu’il a avec le système capitaliste, c’est couper le fascisme comme idéologie et comme mode d’exercice du pouvoir de sa base matérielle, c’est-à-dire des intérêts de classe.

Une seconde idée « spontanée » est de définir le fascisme par sa dimension raciste. On insiste alors sur la racialisation qu’il opère, sur la division qu’il entretient au sein des classes populaires, sur sa construction de « boucs émissaire ». Que le fascisme soit raciste est également une évidence. Que ce soit le racisme qui le distingue des autres formes de gouvernement l’est beaucoup moins. En témoignent les multiples séquences historiques de racisme d’État avant et après les victoires fascistes des années 1930. Du traitement des « tsiganes » à celui des indigènes coloniaux en passant par l’antisémitisme, le racisme fut présent dans les périodes dites « démocratiques » depuis la naissance du capitalisme. Une nouvelle fois cette approche du fascisme conduit à couper celui-ci de sa base matérielle ou de classe.

Une troisième idée « spontanée » du fascisme consiste à le définir par une ou plusieurs de ses formes historiques, le plus souvent ses formes nazie ou mussolinienne. Cette approche occulte que le fascisme comme forme du pouvoir est doté d’une dynamique historique, c’est-à-dire qu’il adapte ses formes aux besoins du contexte. Il en est du fascisme comme du racisme pour lequel la forme historique peut varier pour préserver le fond. Le racisme a ainsi historiquement pris une forme biologique, puis après la défaite du nazisme et les luttes anticoloniales une forme « culturaliste », avant d’adopter aujourd’hui une forme « civilisationnelle » dans ses versions que sont l’islamophobie, la négrophobie, le racisme anti-rom ou anti-asiatique. Ceux qui adoptent cette approche attendent les défilés de chemises brunes. Ils oublient ainsi que le fascisme contemporain peut très bien s’accommoder du costume cravate ou du jeans.

Ces idées « spontanées », loin d’être neutres, aboutissent toutes à découpler le fascisme de sa base matérielle. L’approche parcellaire du fascisme empêche de saisir les liens entre ces différentes dimensions c’est-à-dire occulte la dimension systémique du fascisme.

Un fond de classe et des formes nationales et historiques

Le fascisme comme toutes les formes politiques est un concept soulignant ce qu’il y a de commun à de nombreuses réalités matérielles. Le concept d’arbre décrit ainsi ce qu’il y a de commun entre un chêne, un pin ou un baobab. Si le chêne est différent du baobab, ils appartiennent néanmoins tous les deux à la catégorie arbre. Le fascisme est ainsi un « fond » pouvant se traduire par une multitude de « formes ». L’enjeu de cette précision est de taille. Sans elle les formes contemporaines du fascisme deviennent imperceptibles. Les fascistes contemporains prennent dans leur grande majorité soin de se distinguer des formes historiques antérieures délégitimées par l’expérience historique du fascisme et les horreurs qui l’ont accompagnées.

La variabilité historique du fascisme est accompagnée d’une variabilité géographique ou nationale. Hier comme aujourd’hui le fascisme ne peut pas être indifférent aux héritages et aux histoires nationaux. Plusieurs aspects distinguaient le nazisme du mussolinisme ou du pétainisme. Les argumentaires antisémites par exemple n’avait pas la même place dans ces différents régimes fascistes. Il en est de même aujourd’hui où le discours fasciste s’adapte aux différents contextes nationaux. Le thème d’une pseudo « défense de la laïcité » n’a ainsi pas le même poids dans les différents discours fascistes nationaux. Il convient de se défaire de l’idée de l’existence d’une forme unique et pure du fascisme. Le fascisme n’a jamais de forme pure, il est toujours historiquement et nationalement situé.

De la même façon le fascisme ne peut pas se diagnostiquer à partir du discours qu’il tient sur lui-même. Très peu de fascistes aujourd’hui se définissent publiquement et explicitement comme fascistes. C’est d’ailleurs un des éléments de distinction de la période d’avant 1945 et de celle d’aujourd’hui. Beaucoup de militants antifascistes sous-estiment la victoire populaire qu’a été la défaite du nazisme ou n’en mesurent pas toutes les conséquences. Le mouvement ouvrier, le mouvement antifasciste et le mouvement anticolonial ont imposé durablement une frontière de légitimité rendant impossible ou difficile de se revendiquer explicitement du fascisme aujourd’hui. Le fascisme est ainsi contraint de se présenter différemment, de faire passer en contrebande sa marchandise en quelque sorte. Le combat essentiel aujourd’hui n’est pas de chasser le fasciste explicite mais de déceler l’idéologie fasciste dans des mouvements qui ne le revendiquent pas. Ceux-ci peuvent prendre des visages multiples pour neutraliser la frontière de légitimité posée par nos luttes : défense de la République, défense de la Nation, défense de la laïcité et même national-communisme, nationalisme socialiste, etc.

Le fascisme contemporain s’adapte au contexte actuel et prend donc une forme dominante différente des visages qu’il a pu avoir dans le passé. La lutte antifasciste ne peut en conséquence pas être limitée aux groupes explicitement fascistes.

Les approches idéalistes du fascisme

L’idéalisme est un courant philosophique expliquant le monde par les idées et leurs évolutions. Il s’oppose à un autre courant, le matérialisme, expliquant la réalité par les facteurs matériels et leurs évolutions. Les premiers expliquent la réalité sociale à partir des idées et les seconds expliquent les idées et théories à partir de leurs bases matérielles. Dans l’approche idéaliste du fascisme ce dernier s’explique par l’action d’un homme [Hitler, Mussolini, Pétain, Jean-Marie Le Pen]. Il n’y aurait aucun intérêt matériel en jeu dans l’avènement du fascisme mais simplement l’action néfaste d’un homme et de ses idées. On comprend dès lors l’intérêt de la classe dominante à diffuser des approches idéalistes du fascisme.

Refuser ces approches idéalistes ne signifie pas que les idées n’ont aucun rôle et qu’il est inutile de mener la bataille des idées. Simplement les idées à elles seules ne peuvent pas expliquer l’avènement du fascisme. Ces explications passent sous silence des questions aussi importantes que : « pourquoi ces idées prennent-elles dans certaines circonstances historiques et pas dans d’autres ? » ou « qui a intérêt à l’émergence des théorisations fascistes dans certains contextes précis ? ». Poser ces questions conduit en effet à s’interroger sur le rôle de la classe dominante dans l’émergence de forces fascistes et dans l’avènement d’un régime fasciste.

Toutes les explications en termes de « manipulateurs », de « gourous », de « charisme d’un leader », de « stratégie d’une organisation politique », etc., conduisent à une lutte inconséquente contre le fascisme en centrant celle-ci sur l’élimination ou la neutralisation des « perturbateurs » [par l’interdiction d’une organisation, la condamnation d’un leader, la mise en avant d’un « Front Républicain » pour faire barrage, etc.] en laissant de côté le système économique et social qui leur donne naissance, qui les encourage à certains moments et qui les appelle au pouvoir lorsqu’il est sérieusement mis en danger. Il ne suffira donc pas d’éradiquer des fascistes ou de les neutraliser [même s’il faut bien sûr le faire] pour éliminer définitivement le fascisme. Seul est un antifasciste conséquent celui qui ne se contente pas de combattre les fascistes explicites pour étendre le combat jusqu’au système social qui l’engendre. Un antifascisme conséquent ne peut pas ne pas être un anticapitalisme.

Cette explication idéaliste niant le lien entre capitalisme et fascisme présente donc le fascisme comme un accident de l’histoire lié aux circonstances particulières de la première guerre mondiale et au traumatisme qu’elle a constitué. Dans ce contexte de confusion sociale et de crise morale, des « manipulateurs » auraient trouvé le chemin de l’accès au pouvoir en s’appuyant sur le besoin de cadre et de stabilité des masses populaires frappées de plein fouet par la paupérisation. Le fascisme comme le bolchévisme seraient ainsi des accidents de l’histoire libérale. On retrouve cette thèse dès les années 1920 dans les écrits du dirigeant radical italien Francesco Nitti. On la retrouve également après la seconde guerre mondiale dans les analyses du leader du parti libéral italien Benedetto Croce pour qui le fascisme et le communisme sont tous deux de simples parenthèses historiques liées à des circonstances particulières. Bien sûr à aucun moment ces analyses ne s’interrogent sur les liens entre les classes sociales et le fascisme. L’intérêt d’une telle approche pour la classe dominante est de présenter le fascisme comme un phénomène du passé ne pouvant pas se reproduire aujourd’hui.

Une deuxième explication idéaliste du fascisme consiste à l’analyser comme une exceptionnalité nationale de certains pays. Le fascisme ne serait que le résultat logique des histoires allemande et italienne. Le fascisme serait le fait des pays ayant connu une unification tardive et une industrialisation rapide menées sous la direction d’une classe féodale se mutant en classe capitaliste. Les autres pays capitalistes seraient ainsi préservés du fascisme par leur héritage historique différent. Les chercheurs anglais Brian Jenkins et Chris Millington ont largement documenté la prédominance de cette thèse « exceptionnaliste » dans les analyses françaises du fascisme [le fascisme comme caractéristique spécifique et exceptionnelle de certaines histoires nationales] dans leur ouvrage paru en 2020 Le fascisme français : Le 6 février 1934 et le déclin de la République.

Une troisième analyse idéaliste du fascisme consiste justement à le présenter comme un anticapitalisme. Des groupes fascistes eux-mêmes n’hésitent pas à se présenter comme révolutionnaires ou anticapitalistes [ou anti-mondialisation, anti-Europe du capital, etc.]. Le terme de « totalitarisme » a été propulsé idéologiquement pour mettre dans le même sac des théories anticapitalistes et le fascisme. Dans les cours d’histoire les enfants apprennent ainsi que nazisme et communisme appartiennent à une même catégorie de régime. Les grands médias reprennent également régulièrement cet amalgame. Ce faisant ce sont toutes les tentatives d’émancipation sociale et politique qui sont délégitimées. Elles seront toutes présentées comme des fascismes parce que justement anticapitalistes.

Le pseudo « anticapitalisme » des fascistes n’est jamais la critique du capitalisme comme système. Il est généralement la critique du capitalisme des autres pays c’est-à-dire des concurrents du capitalisme français. C’est pourquoi il est fréquent d’entendre des fascistes critiquer le capitalisme états-unien ou allemand mais on n’entend jamais ces derniers critiquer sérieusement [cela peut arriver de manière conjoncturelle, tactique, momentanée] le capitalisme de leur nation. La critique du capitalisme comme système conduit en effet à une analyse de classe alors que la critique du capitalisme des concurrents conduit à la défense des intérêts de ma bourgeoisie contre ceux des intérêts des autres bourgeoisies. Le fascisme tente ainsi de récupérer par le nationalisme bourgeois les colères et révoltes anticapitalistes en essayant de les canaliser vers des cibles compatibles avec les intérêts de la classe dominante nationale. Dans chaque nation les fascistes s’inscrivent ainsi dans les intérêts de leur classe dominante confrontée aux contradictions d’intérêt avec les autres capitalismes, c’est-à-dire aux contradictions inter-impérialistes. C’est pourquoi les mêmes qui se disent anticapitalistes peuvent aussi se proclamer contre l’indépendance des colonies, celle-ci étant en contradiction avec les intérêts de la classe dominante.

Le capitalisme est d’abord un système social et économique basé sur l’exploitation, c’est-à-dire l’extorsion de la plus-value. Être anticapitaliste c’est agir pour abattre ce système et le remplacer par un autre exempt de l’exploitation, c’est-à-dire sans propriété privée des moyens de production. C’est pourquoi les fascistes ne peuvent pas être anticapitalistes. C’est pourquoi le combat idéologique antifasciste ne peut pas faire l’économie de la critique du programme économique des fascistes. Ceux-ci défendent la propriété privée, s’opposent à la hausse des salaires et des prestations sociales, refusent la taxation du capital, condamnent toute réduction du temps de travail, se prononcent pour l’allongement des durées de cotisations pour la retraite ou les prestations chômage, etc.

Une quatrième explication idéaliste du fascisme consiste à le définir d’abord par son racisme et ses discours à l’encontre de l’immigration. De nouveau le lien entre capitalisme et fascisme est ainsi occulté. Que le fascisme soit raciste est une évidence. Mais encore faut-il se poser la question de la fonction sociale et idéologique de ce racisme [qui au demeurant est loin de se limiter à la galaxie fasciste]. En présentant l’immigration comme cause des difficultés sociales, il s’agit pour les fascistes d’éloigner les prises de conscience des véritables causes qui sont liées au capitalisme en tant que système ne pouvant que générer [du fait même des lois de son fonctionnement] des crises et les paupérisations et précarisations qui vont avec.