Le capitalisme et les racines de l’inégalité

Par Mis en ligne le 29 mars 2012

Le mou­ve­ment ‘Occupy Wall Street ‘ a posé le pro­blème des inéga­li­tés dans la société capi­ta­liste, met­tant les riches sur la défen­sive, du moins en public. La crois­sance des inéga­li­tés depuis trente ans, et par­ti­cu­liè­re­ment dans la der­nière décen­nie, avait été évo­quée depuis des années dans de nom­breux milieux, par des ana­lystes éco­no­miques et même des poli­tiques.

Mais avant que le mou­ve­ment ‘Occupy Wall Street’ (OWS) ne pro­clame le slogan des 1% contre les 99%, cette situa­tion ne sou­le­vait pas de contro­verses et n’était consi­dé­rée (à moins que vous ne fas­siez partie des 1%) que comme un état de choses indé­si­rable mais inévi­table. Les inéga­li­tés qui ont donné à OWS son cri de ral­lie­ment sont à pro­pre­ment parler obs­cènes et rap­pellent l’écart entre les anciens monarques et leurs serfs. D’un côté, 50 mil­lions de per­sonnes vivent de rations ali­men­taires, 47 mil­lions sont offi­ciel­le­ment pauvres, la moitié de la popu­la­tion est au chô­mage ou en situa­tion de sous-emploi (i), sans parler des bas salaires de dizaines de mil­lions de tra­vailleurs.

D’un autre côté, de 2001 à 2006 les 1% de la haute société ont obtenu 53 % des reve­nus. De 1979 à 2005 le décile supé­rieur de cette tranche des 1% (soit O,001 % – 300.000 per­sonnes) a plus gagné que les 180 mil­lions de per­sonnes les plus pauvres (ii). En 2009, alors que les tra­vailleurs fai­saient l’objet de licen­cie­ments mas­sifs, les cadres des 38 plus grandes entre­prises « gagnaient » un total de $ 140 mil­liards (iii)

Ces chiffres ne reflètent qu’en partie l’énorme inéga­lité des reve­nus entre les ban­quiers, tra­ders et autres agents de l’exploitation par les grands groupes d’une part, et la masse du peuple de l’autre. C’est devenu un scan­dale, mais per­sonne n’a fait quoi que ce soit pour y remé­dier. C’est pour­quoi le mou­ve­ment OWS a entre­pris sa lutte au nom des 99% contre les 1%. Et celle-ci a pris une ampleur sans pré­cé­dent.

Etant donné que la force fon­da­men­tale du mou­ve­ment s’avère la lutte contre l’inégalité obs­cène des reve­nus, les mar­xistes se doivent de la sou­te­nir et d’y par­ti­ci­per sans réserve. Mais le mar­xisme doit éga­le­ment ana­ly­ser cette ques­tion et lui donner une inter­pré­ta­tion de classe.

Il faut com­men­cer par se poser la ques­tion : que signi­fie le combat contre l’inégalité obs­cène de la dis­tri­bu­tion des richesses ?

Il faut cer­tai­ne­ment lutter pour impo­ser les riches et uti­li­ser ces fonds pour aider les tra­vailleurs et les oppri­més à sur­vivre à la misère engen­drée par le capi­ta­lisme. Il faut se battre pour créer des emplois. Après tout, le chô­mage consti­tue l’inégalité la plus criante en régime capi­ta­liste.

L’Egalité dans la classe ouvrière et l’inégalité entre les classes

D’habitude, quand nous par­lons du combat pour l’égalité éco­no­mique, nous pen­sons à la lutte pour la dis­cri­mi­na­tion posi­tive dans le monde de l’emploi pour les Noirs, les Latinos, les Asiatiques et les Amérindiens. La lutte pour l’égalité sous-entend celle pour l’égalité des salaires et des condi­tions de tra­vail avec les Blancs.

Elle implique aussi le tra­vail égal à salaire égal pour les tra­vailleuses – c.à d. pour que les femmes gagnent autant que les hommes pour un tra­vail com­pa­rable. Le combat pour l’égalité com­prend aussi la lutte pour assu­rer l’égalité éco­no­mique entre les les­biennes, gays, bisexuels, trans­sexuels, homo­sexuels et les hété­ro­sexuels.

La reven­di­ca­tion de l’égalité entrer les immi­grés et sans-papiers et les tra­vailleurs nés aux USA, en par­ti­cu­lier les blancs, est la condi­tion préa­lable pour créer la soli­da­rité et faire avan­cer la lutte de classes de tous les tra­vailleurs.

En effet, la lutte pour l’égalité éco­no­mique à l’intérieur de notre classe ainsi qu’entre les oppri­més et les oppres­seurs est pri­mor­diale pour qu’il y ait soli­da­rité de tous contre les patrons. L’inégalité et la divi­sion dans la classe ouvrière est à la fois un pro­blème éco­no­mique et un danger poli­tique : elle rompt la soli­da­rité et ren­force les patrons et leur gou­ver­ne­ment.

Mais le pro­blème des inéga­li­tés criantes de la société capi­ta­liste n’est pas fon­da­men­ta­le­ment celui de l’inégalité à l’intérieur même de notre classe, ni entre la classe moyenne et la classe ouvrière. L’inégalité fon­da­men­tale la plus impor­tante est celle entre la classe domi­nante capi­ta­liste et toutes les autres classes, dont en pre­mier lieu la classe ouvrière mul­ti­na­tio­nale.

L’inégalité entre la classe ouvrière et la classe capi­ta­liste est inhé­rente au sys­tème et se trouve à la base de toute la pro­blé­ma­tique. Ce qu’on appelle « les inéga­li­tés exces­sives » entre la classe domi­nante et le reste de la société est constam­ment cri­ti­qué, ce dont il faut se féli­ci­ter. Mais l’inégalité géné­rale entre la classe domi­nante et toutes les autres classes est consi­dé­rée comme natu­relle et n’est que rare­ment remise en cause.

L’inégalité est inhérente au capitalisme

Tout ce qui pré­cède résulte de la façon dont les reve­nus sont dis­tri­bués d’après le sys­tème du profit. Le revenu de la classe capi­ta­liste pro­vient du tra­vail non rému­néré des tra­vailleurs sous la forme du béné­fice, ou valeur ajou­tée. Tout ce qui est créé par les tra­vailleurs appar­tient aux patrons. Et tout ce qui est créé par les tra­vailleurs contient une part du temps de tra­vail non rému­né­rée. Les patrons vendent des biens et des ser­vices, reti­rant de l’argent de ce temps non rému­néré de tra­vail : le profit. Ils en gardent une partie et s’enrichissent. Ils réin­ves­tissent ce qui reste pour pou­voir s’enrichir au cours du pro­chain cycle de pro­duc­tion et de vente.

Le revenu des tra­vailleurs, au contraire, pro­vient de la vente de leur force de tra­vail au patron qui les exploite. Les tra­vailleurs reçoivent un salaire du patron. Son mon­tant cor­res­pond tou­jours plus ou moins à ce qu’il faut pour sur­vivre. Certains tra­vailleurs sont mieux payés que d’autres et jouissent d’un cer­tain confort maté­riel. De plus en plus de tra­vailleurs gagnent juste ce qu’il faut pour vivre, fût-ce dans la misère, alors que d’autres ne reçoivent qu’à peine assez pour sur­vivre. Le salaire en régime capi­ta­liste cor­res­pond à ce qu’il faut pour qu’un tra­vailleur sur­vive et pour que sa famille tienne le coup afin que les patrons soient assu­rés qu’il y aura une nou­velle géné­ra­tion à exploi­ter.

Les salaires des tra­vailleurs ne varient guère dans une même four­chette quand on les com­pare au revenu du patron. Aucun ouvrier ne peut jamais s’enrichir rien qu’avec son salaire, aussi élevés soit-il. Par contre la classe capi­ta­liste dans son ensemble s’enrichit auto­ma­ti­que­ment, même si des capi­ta­listes indi­vi­duels peuvent faire faillite ou être absor­bés par d’autres. Les patrons réin­ves­tissent conti­nuel­le­ment leurs capi­taux, pour ali­men­ter le pro­ces­sus en cours d’exploitation de tou­jours plus de main d’œuvre.

Les patrons lèguent leur patri­moine per­son­nel à leurs enfants, ainsi que leurs capi­taux. Il s’ensuit que leurs des­cen­dants s’enrichissent de plus en plus, d’une géné­ra­tion à l’autre, alors que les tra­vailleurs laissent à leurs enfants leurs maigres pos­ses­sions, une géné­ra­tion après l’autre. Les tra­vailleurs doivent lutter pour pré­ser­ver ce dont ils dis­posent à tra­vers les vicis­si­tudes des crises du capi­ta­lisme et les périodes de chô­mage.
Comment pourra-t-on jamais obte­nir l’égalité sociale et éco­no­mique dans ces cir­cons­tances ?

Dans ce contexte, pour le mou­ve­ment OWS et tous ceux qui sont favo­rables à une éga­lité authen­tique, la ques­tion se pose du but exact de leur combat. Si le but ultime est de réfor­mer le barème fiscal, de réduire l’emprise de l’argent des grands groupes sur la vie poli­tique, ou de régle­men­ter les capi­ta­listes pré­da­teurs et les ban­quiers rapiats, alors le but ultime se résume au combat pour une forme moins obs­cène d’inégalités.

Il s’agit certes d’un but pro­gres­siste, qui devrait tou­jours être pour­suivi afin de sou­la­ger les condi­tions maté­rielles de vie des tra­vailleurs et des masses popu­laires en géné­ral. Mais quelle que ce soit votre façon de voir les choses, si vous vous en tenez à une lutte contre les inéga­li­tés dans le cadre du capi­ta­lisme, il s’agit d’un combat pour réduire ces inéga­li­tés, tout en les accep­tant et en leur per­met­tant de conti­nuer. L’inégalité extrême des classes est inhé­rente au sys­tème de l’exploitation de classe.

Source ori­gi­nale : low​wa​ge​ca​pi​ta​lism​.com
Traduit de l’anglais par Jean-Paul Batisse pour Investig’Action
Source : michel​col​lon​.info

Notes

(i) ‘Statistiques du recen­se­ment : la moitié des Américains sur des bas reve­nus’ (Associated Press, 15 Décembre)
(ii) Jacob S. Hacker et Paul Pierson : ‘ Winner-Take-All Politics’ (New York, Simon § Schuster, Kindle Edition, 2010) p.3
(iii) Perry L.Weed, ‘Les Inégalités, la Classe Moyenne et le Déclin du Rêve Américain’ Economy in Crisis en ligne, 12 février 2011

Extrait de l’addendum au pro­chain livre : ‘Le Capitalisme dans l’Impasse’ de Fred Goldstein. Goldstein est éga­le­ment l’auteur du ‘Capitalisme des Bas Salaires’.
Les livres, articles et entre­tiens de Goldstein peuvent être consul­tés sur low​wa​ge​ca​pi​ta​lism​.com ainsi que sur Facebook (lowwagecapitalism)Article ori­gi­nal sur http://​www​.michel​col​lon​.info/​L​e​-​c​a​p​i​t​a​l​i​s​m​e​-​e​t​-​l​e​s​-​r​a​c​i​n​e​s​-​d​e​-​l​.html · 8 Lecture(s)

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