Indignés de tous les pays…

Par Mis en ligne le 29 mars 2012

« Ce n’est pas parce que les choses sont dif­fi­ciles que nous n’osons pas, C’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont dif­fi­ciles. » – Sénèque

« Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. » – Hölderlin

La liste des pays où fleu­rissent des mou­ve­ments sus­cep­tibles de se récla­mer plus ou moins ouver­te­ment de l’Indignation va deve­nir inter­mi­nable. Bientôt, on comp­tera aisé­ment les pays tota­le­ment étran­gers à ce phé­no­mène qu’il serait poli­ti­que­ment vain et intel­lec­tuel­le­ment mal­hon­nête de mettre au rang des évè­ne­ments pas­sa­gers ou pure­ment circonstanciels.

Par un rac­courci auda­cieux, ces mou­ve­ments aux formes mou­vantes et aux dis­cours diver­si­fiés ont été asso­ciés à la publi­ca­tion de l’opuscule revi­go­rant de Stéphane Hessel. « Indignez-vous ! » nous a-t-il enjoint du haut de son intacte luci­dité que tant d’individus semblent avoir perdue en nos démo­cra­ties for­melles. Pourtant, la luci­dité com­mande de recon­naître éga­le­ment que la plu­part des mou­ve­ments pou­vant rele­ver de l’indignation auraient éclos en l’absence même de l’injonction de notre alerte com­pa­triote. On lui ferait un hon­neur qu’il ne reven­dique pas un ins­tant en lui attri­buant une abu­sive pater­nité. Autrefois ambas­sa­deur de pro­fes­sion, il est cepen­dant devenu en son grand âge ambas­sa­deur sym­bo­lique de luttes nom­breuses contre l’outrancière et gran­dis­sante injus­tice nour­rie par la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste. Le pay­sage de l’indignation dépasse évi­dem­ment de beau­coup le sym­pa­thique par­rai­nage de celui qui ne peut se résoudre au sacri­fice si sou­vent réitéré de la dignité humaine sur l’autel du Profit dévo­rant. Tout citoyen un tant soit peu curieux ne peut qu’être attiré par ce pay­sage aux méandres pro­fonds et arcanes chan­geants. Parsemons-le de quelques modestes jalons.

Une idée reçue à étouffer

Les indi­gnés ne feraient que pro­lon­ger la longue his­toire de la contes­ta­tion de l’ordre établi par les maîtres – et leurs valets – de l’économie domi­nante. Au contraire, ils marquent une rup­ture his­to­rique dans le sens où ils entendent ins­crire leurs mou­ve­ments dans un contexte nou­veau, celui de l’effondrement annoncé du capi­ta­lisme et de ses ten­ta­tives de sau­ve­tage de plus en plus vio­lentes. C’est bien pour pré­ser­ver le res­sort majeur du capi­ta­lisme, à savoir la géné­ra­tion du profit maxi­mal par l’engagement d’un coût direct mini­mal, que l’économie désor­mais glo­ba­li­sée détruit le lien social, endom­mage gra­ve­ment les éco­sys­tèmes, épuise les res­sources les plus rares. Un autre aspect de la nou­veauté de la reven­di­ca­tion pour le chan­ge­ment tient pré­ci­sé­ment au fait que le capi­ta­lisme est aujourd’hui pla­né­taire et qu’une telle confi­gu­ra­tion a été construite par la volonté et l’action d’acteurs éco­no­miques puis­sants – les firmes trans­na­tio­nales – et des ins­tances poli­tiques non démo­cra­ti­que­ment man­da­tées – FMI, OMC, BCE, Commission euro­péenne – en étroite col­lu­sion les uns avec les autres. Si les mou­ve­ments d’indignés ne sont pas uni­fiés – et ne le seront pro­ba­ble­ment jamais – ils font par­tout le même ter­rible constat de la mor­bi­dité de l’économie de la pré­da­tion géné­rale et reven­diquent l’instauration d’une éco­no­mie de la res­ti­tu­tion. C’est à ce der­nier titre – de noblesse ! – qu’ils doivent être pris pour une avant-garde offen­sive en marche contre les résis­tants défen­sifs d’un sys­tème condamné par sa logique sui­ci­daire. En atten­dant « l’extension du domaine de la lutte », l’essentiel ne réside pas dans le nombre des com­bat­tants mais dans la qua­lité de leurs prises de parole.

L’ampleur de l’Indignation est sous-estimée

Au temps de l’information mar­chan­di­sée et de la com­mu­ni­ca­tion enva­his­sante, les mou­ve­ments d’indignés ont un droit de cité pour le moins com­primé. Il est patent que les médias « grand public » de plus en plus soumis à des logiques mer­can­tiles et finan­cières ne sont pas enclins à s’intéresser à des mou­ve­ments citoyens ne se mobi­li­sant pas autour d’intérêts par­ti­cu­liers mais pré­fé­rant récla­mer des comptes à ceux qui gou­vernent si mal le monde. Ainsi, on a tourné en déri­sion l’affirmation des indi­gnés espa­gnols consis­tant à ne pas vou­loir du pou­voir et à exiger des repré­sen­tants du peuple qu’ils agissent enfin dans le sens de l’intérêt géné­ral. Cela est tout sauf déri­soire. C’est même fon­da­men­tal. Les indi­gnés n’ont aucune envie de créer un parti poli­tique sup­plé­men­taire qui n’aurait tout au plus que quelques élus au sein d’un sys­tème inchangé pour l’essentiel. Comme l’on disait jadis : il faut penser le chan­ge­ment et non chan­ger le pan­se­ment ! La néces­sité du chan­ge­ment est une affaire trop sérieuse pour être confiée aux seuls partis poli­tiques. La société civile dans son entier devrait s’en empa­rer. Quand les médias domi­nants n’envisagent la vie poli­tique qu’au tra­vers des décla­ra­tions léni­fiantes des repré­sen­tants du peuple méprisé dans ses aspi­ra­tions pro­fondes soi­gneu­se­ment dis­si­mu­lées der­rière les son­dages d’opinion, ils en arrivent à ne plus com­prendre la réa­lité sociale ni à défi­nir les enjeux fon­da­men­taux d’une construc­tion intel­li­gente du monde. C’est ainsi que dans « la crise grecque » tant de jour­na­listes croient que majo­ri­tai­re­ment les Grecs font confiance à leurs diri­geants actuels pour sortir leur pays du gouffre vers lequel leurs pré­dé­ces­seurs l’ont pré­ci­pité. Pourtant, là-bas, l’indignation fait rage depuis des mois pour qui veut la voir en dehors des canaux habi­tuels de la contes­ta­tion encadrée.

Des Révolutions indignes ?

Il paraît que « le Printemps arabe » 2011 a fait pous­ser des ailes à divers mou­ve­ments contes­ta­taires ailleurs dans le monde. Nous nous per­met­tons d’espérer que leurs mobiles n’avaient guère besoin de cet oppor­tun cata­ly­seur. S’il est vrai que le cou­rage cer­tain affi­ché par les popu­la­tions de plu­sieurs pays arabes, trop long­temps main­te­nues sous la férule de dic­ta­teurs cor­rom­pus et par­fois san­gui­naires, avait de quoi réveiller les citoyens endor­mis par la tié­deur de nos vieilles démo­cra­ties, l’exemplarité a tourné court pour le moment. Nous ne pou­vons parler à ce propos de Révolution ou alors de révo­lu­tions conser­va­trices. Partout dans le monde arabe qui bouge, les franges « pro­gres­sistes » des rebel­lions sont très mino­ri­taires. Il est bien trop tôt pour dire si la reven­di­ca­tion légi­time de ces peuples pour un autre par­tage des richesses se dou­blera d’une volonté de construire une alter­na­tive au capi­ta­lisme dont le carac­tère émi­nem­ment pré­da­teur est dénoncé ailleurs par les mou­ve­ments d’indignés. Si les cou­rants poli­tiques conser­va­teurs l’emportent dans les pro­ces­sus de trans­for­ma­tion en cours, les « pays du Nord » n’auront qu’à se féli­ci­ter de trou­ver là des aubaines leur per­met­tant de sur­seoir à l’entrée du capi­ta­lisme en phase ter­mi­nale. La Tunisie va-t-elle se vendre davan­tage au tou­risme inter­na­tio­nal comme le Niger brade son ura­nium à Areva au mépris de la santé de ses habi­tants ou comme le Sénégal qui a ruiné la pêche arti­sa­nale, res­source vitale de nombre de Sénégalais, en signant avec l’Europe des accords de pêche inten­sive orga­ni­sant le pillage de ses fonds marins autre­fois très pois­son­neux ? Samir Amin augure que le Printemps des peuples du Sud sera l’automne du capi­ta­lisme. Il y faudra le sou­tien des mou­ve­ments contes­ta­taires du Nord. Les indi­gnés des nations riches trou­ve­ront-ils leurs homo­logues au sein des socié­tés fraî­che­ment libé­rées du joug de leurs anciens diri­geants long­temps sou­te­nus indé­fec­ti­ble­ment par les gou­ver­ne­ments occi­den­taux ? On veut y croire !

La riche mosaïque de l’Indignation

Le recen­se­ment exhaus­tif des mou­ve­ments d’indignés est cer­tai­ne­ment impos­sible. Nous avons connais­sance de ceux que les médias de masse montent en épingle comme pour mieux passer sous silence la plu­part d’entre eux. Du reste, beau­coup de ces mou­ve­ments nous sont incon­nus en raison de leur situa­tion en des pays où la liberté d’informer est fort mesu­rée. Ainsi, le climat social de la Chine est tout sauf calme. La sau­va­ge­rie de son capi­ta­lisme sus­cite des révoltes dure­ment répri­mées et nous n’en savons trois fois rien. La moindre énu­mé­ra­tion des mou­ve­ments d’indignés nous révèle, en fili­grane de leur appa­rente dis­pa­rité, un rejet de la domi­na­tion capi­ta­liste du monde. Chaque mou­ve­ment choi­sit sa manière ori­gi­nale de dénon­cer le même monstre. Aux États-Unis, le mou­ve­ment « Occupy Wall Street » met d’abord l’accent sur l’énormité des inéga­li­tés de reve­nus et de patri­moines au sein de la pre­mière puis­sance éco­no­mique de la pla­nète. Son slogan « 99 contre 1 » illustre à la fois le fait que la mul­ti­tude ne pos­sède pas grand-chose quand le cen­tième acca­pare presque tout et le fait que c’est pour­tant ce cen­tième-là qui décide de tout. Au Japon, ce sont les consé­quences de la catas­trophe de Fukushima qui mobi­lisent des citoyens trop sou­vent pré­sen­tés chez nous comme vis­cé­ra­le­ment fata­listes. Le 23 décembre der­nier était « ven­dredi jaune ». Des mani­fes­ta­tions ont eu lieu par­tout dans le pays, sur­tout dans l’est où la majo­rité des den­rées ali­men­taires sont conta­mi­nées au césium 137. Dans cer­taines villes la mani­fes­ta­tion regrou­pait majo­ri­tai­re­ment des per­son­nels de centres hos­pi­ta­liers très pré­oc­cu­pés notam­ment par la grande vul­né­ra­bi­lité des enfants en ce qui concerne la « conta­mi­na­tion interne ». L’incurie des auto­ri­tés poli­tiques est dénon­cée, entre autres, par une asso­cia­tion de jeunes, la DYLJ (Ligue Démocratique de la Jeunesse du Japon). Ces mobi­li­sa­tions ne sont sûre­ment pas étran­gères au fait qu’un an après la catas­trophe la majo­rité des cen­trales nucléaires japo­naises est à l’arrêt. En Sicile, depuis le début de cette année, souffle un vent de révolte. Le plon­geon de l’Italie dans la crise, les plans de rigueur suc­ces­sifs, les appels à de nou­veaux sacri­fices ont fini par exas­pé­rer une popu­la­tion tou­chée par un chô­mage record de 25%. Des agri­cul­teurs et des arti­sans ont fondé le mou­ve­ment des Forconi, ceux de la Fourche, appe­lant à la révolte et au refus de cette situa­tion inte­nable. Dans la vaste Russie, des mou­ve­ments d’une ampleur sur­pre­nant le pou­voir cen­tral s’organisent pour la défense de forêts mena­cées par des pro­jets indus­triels ou rou­tiers. On ne peut clore ce trop bref flo­ri­lège sans faire allu­sion à une lutte trans­na­tio­nale qui pour­rait pré­fi­gu­rer le combat éco­lo­gique pla­né­taire des vingt pro­chaines années : la forte résis­tance à l’exploitation – on ne peut plus dévas­ta­trice – des gaz et pétrole de schiste. Aux États-Unis, au Québec, en Suisse, en Suède, en France ou en Afrique du Sud de tels pro­jets capotent ou sont mis en som­meil sous l’influence de mou­ve­ments d’opposition déter­mi­nés qui ont per­ti­nem­ment montré à quel point la frac­tu­ra­tion hydrau­lique, seule tech­nique « effi­cace » pour cette exploi­ta­tion, est la marque d’un sys­tème capable de s’autodétruire par nature inter­po­sée. Une « Internationale éco­lo­gique » est en train de naître que l’on retrou­vera en contre­point de tous les futurs Sommets offi­ciels sur l’environnement ou le climat. Elle nous donne rendez-vous dès le mois de juin pro­chain au Brésil pour le « Rio + 20 ».

…unis­sez-vous !

L’Indignation a pour elle les tech­niques de com­mu­ni­ca­tion d’aujourd’hui, par­ti­cu­liè­re­ment pré­cieuses pour la dif­fu­sion mas­sive et rapide des idées neuves, des rap­ports offi­ciels à ana­ly­ser, des mani­fes­ta­tions à annon­cer ou orga­ni­ser dans l’urgence, des débats à ali­men­ter. Ils sont là les vrais réseaux sociaux… et envi­ron­ne­men­taux. Ils sont pro­met­teurs d’unification de mou­ve­ments épars géo­gra­phi­que­ment mais proches phi­lo­so­phi­que­ment. Ils pour­raient damer le pion aux réseaux des tech­no­cra­ties froides et des oli­gar­chies étri­quées. Ils sont faits d’hommes et de femmes vivants. Qui vivent pour être demain contre ceux qui ne pro­tègent que l’avoir d’aujourd’hui.

Yann Fiévet

www​.yan​ninfo​.fr

Les indi­gnés – Revue tri­mes­trielle – Numéro 2 – Mars 2012

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