Copenhague : il ne faut pas se fier au capitalisme vert

Par Mis en ligne le 02 décembre 2009

La confé­rence de Copenhague est proche, et nul ne sait si nos res­pon­sables annon­ce­ront à son terme de solen­nels enga­ge­ments ver­baux ou quelques accords contrai­gnants. Il serait absurde d’affirmer que l’indifférence s’impose à cet égard, mais à propos d’un éven­tuel accord contrai­gnant, la ques­tion se pose : contrai­gnant com­ment, et pour qui ? Ceux qui le signe­raient ne se sont-ils pas, avec les accords du Gatt puis la créa­tion de l’OMC, privés du pou­voir de contraindre « le marché », à qui a été délé­guée la charge d’assurer l’avenir du monde ? D’une manière ou d’une autre, « nos » res­pon­sables ne sont plus res­pon­sables que de nous : du fait que nous gar­dions bon moral, que nous nous « res­pon­sa­bi­li­sions » mais sans pour autant mettre en danger la crois­sance. Ils doivent espé­rer que les entre­prises capi­ta­listes sau­ront conju­guer la com­pé­ti­ti­vité (la guerre de chacun contre tous) avec le souci de l’avenir commun – ce qu’on appelle le « capi­ta­lisme vert ».

Il faut s’en sou­ve­nir, le pro­ces­sus impulsé et contrôlé par l’OMC conti­nue de plus belle. Non seule­ment il condamne comme obs­tacle à la liberté de com­merce toutes les ten­ta­tives locales de déser­ter, de trahir les impé­ra­tifs de la guerre éco­no­mique (le mot qui tue est « pro­tec­tion­nisme ») mais il consti­tue, en hori­zon indé­pas­sable, la mise sous brevet des savoirs scien­ti­fiques et tech­niques qui, s’ils étaient jamais per­ti­nents face à la menace cli­ma­tique, devraient être libre­ment acces­sibles, et d’abord aux pays pauvres. La créa­tion de ces savoirs, elle, est confiée à une éco­no­mie de la connais­sance qui confère aux inté­rêts indus­triels la charge de pilo­ter la recherche. Typique est l’affaire des bio­car­bu­rants « inno­vants », objet de recherches intenses, mais aussi d’une course effré­née aux bre­vets, malgré les « petits pro­blèmes » très pré­vi­sibles que cette éner­gie dite « verte » va sus­ci­ter. Alternative infer­nale : ou bien les bio­car­bu­rants, ou bien le sacri­fice de l’emploi et de la crois­sance. Nous conti­nue­rons à rouler en voi­ture et d’autres paie­ront.

On ne peut se fier au capi­ta­lisme pour répa­rer les dégâts dont il est res­pon­sable. D’abord parce que se fier au capi­ta­lisme est tou­jours une mau­vaise idée, ensuite parce qu’il en est inca­pable. Il n’est pas équipé pour cela. Détruire est facile, mais répa­rer, se réap­pro­prier, réap­prendre, régé­né­rer – reclaim, disent les acti­vistes amé­ri­cains – est tout autre chose. D’autant plus qu’il s’agit, comme l’avait déjà bien vu Félix Guattari dans ses Trois Ecologies, de s’adresser au triple ravage, qui aujourd’hui conti­nue comme si de rien n’était. Le ravage de la Terre, bien sûr. Mais aussi celui des capa­ci­tés col­lec­tives de créer et de coopé­rer – ainsi, l’entreprise sys­té­ma­tique de des­truc­tion des soli­da­ri­tés col­lec­tives qui a pro­duit la nou­velle « souf­france au tra­vail ». Quant au troi­sième ravage, c’est celui de la puis­sance de penser et de sentir des indi­vi­dus. La voix qui susurre « parce que je le vaux bien » a, exemple entre mille, l’efficacité d’une véri­table attaque sor­cière, mais il en est de même pour les injonc­tions qui font de chacun le petit entre­pre­neur de sa vie, une vie où il faut, inlas­sa­ble­ment, bouger, se recy­cler, inves­tir et faire pros­pé­rer son capi­tal d’« attrac­ti­vité ».

Nous vivons des temps un peu simi­laires à la drôle de guerre, lorsqu’on « savait », mais d’un savoir un peu irréel – tout sem­blait conti­nuer comme avant et la situa­tion ne sem­blait offrir aucune prise. Et cette absence de prise – qu’on ne parle pas des « petits gestes » que « chacun peut faire » – est sans doute le pre­mier pro­blème, celui qui pro­duit un silence assour­dis­sant – ou alors des reven­di­ca­tions « consen­sua­listes » (une crois­sance socia­le­ment juste et éco­lo­gi­que­ment sou­te­nable) qui disent la solu­tion sans fabri­quer ni le pro­blème ni ses consé­quences pour aujourd’hui. Parce que la ques­tion de ce qui est sou­te­nable est assez dif­fé­rente de l’évidence fla­grante de l’injustice sociale. Se sou­vient-on que les OGM ont été pré­sen­tés comme les clefs d’une agri­cul­ture durable ? Il a fallu que la contes­ta­tion rende audibles les objec­tions usuel­le­ment étouf­fées pour qu’ils soient recon­nus comme appor­tant bien plutôt une « crois­sance durable » à Monsanto & Cie. En d’autres termes, lutter contre le capi­ta­lisme vert et résis­ter aux appels qui vien­dront sur le mode du « il faut bien », deman­dant à tous l’acceptation des « sacri­fices néces­saires » face à l’urgence cli­ma­tique, exige autre chose que des reven­di­ca­tions défen­sives et dénon­cia­trices : une forme d’intelligence col­lec­tive, nour­rie par des savoirs hété­ro­gènes mino­ri­taires, capable de fabri­quer des prises inat­ten­dues et de faire bafouiller nos res­pon­sables, dont les « il faut bien » sont alors pris au dépourvu.

Fabriquer de telles prises ne signi­fie en rien l’abandon des reven­di­ca­tions col­lec­tives tra­di­tion­nelles, mais implique un pari : celui de « faire confiance » à ceux qui portent ces reven­di­ca­tions. Avoir confiance, par exemple, dans leur capa­cité à défendre les droits du tra­vail tout en s’opposant aux poli­tiques de contrôle, c’est-à-dire de har­cè­le­ment, des chô­meurs. Les stra­té­gies d’activation des chô­meurs font partie de ce que le capi­ta­lisme fait faire à l’Etat afin d’être lui-même ce dont tout dépend – l’emploi doit rester ce hors quoi il n’y a point de salut, car en son nom s’articuleront tous les « on sait bien, mais il ne faut sur­tout pas gêner la crois­sance ». La capa­cité de résis­ter au poison mora­li­sa­teur oppo­sant le « bon » chô­meur, qui veut un tra­vail, aux « pro­fi­teurs », fait partie de cette intel­li­gence col­lec­tive si néces­saire aujourd’hui. Gilles Deleuze écri­vait que, à la dif­fé­rence de la droite, « la gauche a besoin que les gens pensent ». Nos res­pon­sables ne peuvent que s’en remettre à un capi­ta­lisme qui, vert ou non, n’est pas équipé pour penser, seule­ment pour saisir les oppor­tu­ni­tés qui vont s’offrir à lui. Faire confiance dans la pos­si­bi­lité que « les gens » se réap­pro­prient la capa­cité de penser, col­lec­ti­ve­ment et indi­vi­duel­le­ment, est désor­mais ce qui s’impose, s’il s’agit de ne pas assis­ter, impuis­sants, à la triple, et irré­ver­sible, dévas­ta­tion de nos mondes.

STENGERS Isabelle

* Paru dans le quo­ti­dien Libération du 30/11/2009.

* ISABELLE STENGERS Philosophe, pro­fes­seure à l’université libre de Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Au temps des catas­trophes. Résister à la bar­ba­rie qui vient », les Empêcheurs de penser en rond-la Découverte, 2009

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