ADQ. Ça bouge encore !

Ne prenons pas pour argent comptant les analyses des commentateurs politiques, souvent libéraux, qui nous convient déjà aux funérailles imminentes de l’ADQ. L’histoire récente des partis politiques au Québec nous invite à plus de prudence.

Dès la mort de Maurice Duplessis, d’aucun annonçait l’imminence de celle de son parti. Même phénomène après celle de Sauvé et Johnson puis l’échec de Jean Jacques Bertrand. On oublie que même en 1976 ce parti fit élire 11 députés pour disparaître corps et bien, avec Rodrigue Biron dans le sillage du raz de marée péquiste. Évidemment, on ne peut comparer sans risque la longue agonie de l’Union Nationale, parti de gouvernement, à la situation actuelle de l’ADQ. Contentons nous de rappeler que malgré les prophéties des commentateurs, ce parti a traversé une quinzaine d’années suite à la mort du « cheuf », de triste mémoire. La profondeur de l’enracinement régional et son influence dans certaines catégories d’âge reste sans doute l’explication la plus pertinente.

Le phénomène créditiste est à la fois semblable et différent. Si comme l’U.N. son parcours a été étroitement lié a celui de ses chefs Caouette (au fédéral) Samson et Roy, son caractère de parti essentiellement protestataire lui assigne un destin différent dans un système de scrutin souvent impitoyable avec les tiers partis. Mais un fait demeure : son agonie s’est prolongée bien au-delà de la courte échéance que lui assignait beaucoup d’observateurs. Notons encore l’importance de ce profond enracinement cette fois en Abitibi et en Beauce. L’éphémère aventure d’Yvon Dupuis qui, sous un autre nom cherchera à prolonger cet épisode créditiste, nous rappelle qu’on ne peut éternellement déboussoler les militants.

Le cas de l’ADQ est plus spectaculaire. En quelques cinq années, ce parti est passé du statut d’opposition officielle à celui de parti en crise généralisée. Suite à un important recul électoral, Mario Dumont aurait pu soigner, consolider et attendre son heure. Mais ce n’est pas un dirigeant de cette trempe, ceux et celles dont la vie politique est chevillée à des idées forces. C’est un homme de carrière. En éloignant son parti de son axe de départ fondateur (le rapport Allaire) pour le conduire tambour battant dans les eaux froides du néolibéralisme pur jus, ce dirigeant politique a révélé sa vraie nature au talent circonstanciel pour les clips de 30 secondes. M. Dumont, comme ex-dirigeant des jeunes libéraux, cet incubateur d’idées et de cadres, était particulièrement préparé à cette dérive dans l’air du temps qui n’avait plus rien à voir avec le parti de Jean Lesage et même de Claude Ryan.

Un politicien qui hume l’air dont on peut prendre la pleine mesure comme animateur de télé : une seule écoute vous convaincra qu’il est difficile d’être aussi brillamment superficiel. Le sens du punch, de la formule. À la télé l’autre jour il s’indignait du fait qu’un assisté social avait requis les services d’une ambulance sans droit semble-t-il. Junk télé pour junk politic. Après l’ADQ, le canal V ou comment poursuivre la même politique par d’autres moyens. Mais dans ce créneau, la concurrence reste féroce. À Montréal comme à Québec, longue est la liste des démagogues de cirque à qui on confie un micro ou une chronique.

Suite au départ du chef co-fondateur, on observe une étrange course au leadership et l’élection de l’ancien président du conseil du patronat puis d’un député dont le grand mérite est de ne pas avoir trop trempé dans les dures luttes internes qui ont secoué ce parti. Pour se stabiliser cette formation pourrait s’accrocher à son créneau de parti de droite aux accents populistes durs en flirtant à l’occasion avec les thèmes de prédilection du néoconservatisme, incluant l’immigration. Il y a une sociologie adéquiste et sans doute un espace politique correspondant mais à court terme la question de son avenir repose sur la qualité de son personnel politique. Sauront-ils résister aux appels du pied lancés tant par le PQ que le PLQ ? C’est à voir. Ce qui fragilise ce parti et pourrait accélérer sa perte à très court terme, c’est davantage la perception que ses dirigeants ont de leur propre profil de carrière.

On nous explique, en boucle, que l’ADQ serait un parti de centre-droit. Ah, bon. S’il est vrai que ces dernières années l’ADQ a gommé quelques aspects particulièrement outranciers sur le plan électoral (bons de l’éducation, fiscalité, etc), l’ensemble de l’oeuvre évoque encore un parti solidement campé à droite sur le plan socio-économique. Bien sûr, la rhétorique de l’ADQ n’a que peu à voir avec celle de la droite d’inspiration religieuse qui, de Reagan à Bush, a fait entendre sa petite musique en Amérique du nord : valeurs familiales, abstinence sexuelle des mineurs, arme à feu, avortement, éducation traditionaliste, enseignement religieux, homophobie, militarisme, durcissement de la répression contre la petite criminalité, drogue douce : tolérance zéro etc. Mais le fond de commerce idéologique de l’ADQ n’est pas que strictement néo-libéral et il peut très bien surfer à l’occasion sur quelques thèmes conservateurs ou néoconservateurs. L’ADQ, au gré des circonstances et des dirigeants, pourrait assez facilement enfourcher les vieux 45 tours de la droite classique : sécurité, famille traditionnelle, immigration, anti-syndicalisme.

Bref, comme disent les économistes, hélas, il y a un marché pour de telles idées et même si d’autres partis peuvent ponctuellement s’en trouver preneurs, une ADQ revampée pourrait en faire sa principale marque de commerce.

Au-delà des spéculations, une certitude. C’est souvent dans la période de transition suite au départ de son chef fondateur qu’un parti joue son avenir. Qui se souvient des circonstances de la disparition du parti civique de Montréal suite au départ de Jean Drapeau ? Mais le PQ a su, non sans difficultés, poursuivre sa route après René Lévesque. Pour l’ADQ les prochains mois seront déterminants.