Ce que l’éthique communiste n’est pas

Par Mis en ligne le 19 septembre 2010

Saisi à tra­vers la sphère idéo­lo­gique bour­geoise, le com­mu­nisme se confond avec une doc­trine de renon­ce­ment et un éga­li­ta­risme gros­sier. Le socia­liste passe pour un être pri­mi­tif dépourvu de tout sens gus­ta­tif ou esthé­tique. Le com­mu­nisme prend, selon cette inter­pré­ta­tion tri­viale, la forme d’un prin­cipe de contrainte absolu menant à la stan­dar­di­sa­tion des esprits alors que le capi­ta­lisme est pré­senté comme un prin­cipe de jouis­sance infini.

L’argent, dans la société capi­ta­liste, est la mesure de toutes choses devant lequel tous les hommes s’inclinent, ceux qui en manquent comme ceux qui en abondent. L’argent, prin­cipe de puis­sance, est devenu sa propre norme.

Le renon­ce­ment est le sub­strat du capi­ta­lisme et non du socia­lisme comme l’écrit Karl Marx dans ses Manuscrits de 1844 : « le renon­ce­ment à soi-même, le renon­ce­ment à la vie et à tous les besoins humains est sa thèse prin­ci­pale. Moins tu manges, tu bois, tu achètes des livres, moins tu vas au théâtre, au bal, au caba­ret, moins tu penses, tu aimes, tu fais de la théo­rie, moins tu chantes, tu parles, tu fais de l’escrime, etc., plus tu épargnes, plus tu aug­mentes ton trésor que ne man­ge­ront ni les mites ni la pous­sière, ton capi­tal. Moins tu es, moins tu mani­festes ta vie, plus tu pos­sèdes, plus ta vie alié­née gran­dit, plus tu accu­mules de ton être aliéné. Tout ce que l’économiste te prend de vie et d’humanité, il te le rem­place en argent et en richesse et tout ce que tu ne peux pas, ton argent le peut : il peut manger, boire, aller au bal, au théâtre ; il connaît l’art, l’érudition, les curio­si­tés his­to­riques, la puis­sance poli­tique ; il peut voya­ger ; il peut t’attribuer tout cela ; il peut ache­ter tout cela ; il est la vraie capa­cité. Mais lui qui est tout cela, il n’a d’autre pos­si­bi­lité que de se créer lui-même, de s’acheter lui-même, car tout le reste est son valet et si je pos­sède l’homme, je pos­sède aussi le valet et je n’ai pas besoin de son valet. Toutes les pas­sions et toute acti­vité doivent donc som­brer dans la soif de richesse. L’ouvrier doit avoir juste assez pour vou­loir vivre et ne doit vou­loir vivre que pour pos­sé­der ».

L’ouvrier est asservi par la force des choses à ce culte de l’argent et de la pos­ses­sion. C’est le capi­ta­lisme qui en a fait ce qu’il est aujourd’hui. Le mar­xisme n’absolutise en rien cette tra­gique condi­tion et il sou­haite encore moins la géné­ra­li­ser en tant que norme uni­ver­selle. Au contraire, cette condi­tion, perçue par Marx comme la néga­tion même de la condi­tion humaine, ne pourra être dépas­sée que par une révo­lu­tion sociale qui sup­pri­mera le para­digme sala­riat-patro­nat, pro­lé­ta­riat-bour­geoi­sie.

Le com­mu­nisme se dis­tingue tout autant de l’indéterminisme et de la fuite dans l’intériorité du stoï­cisme que de la libé­ra­tion trans­cen­dante et abs­traite du judéo-chris­tia­nisme qui exclut les plai­sirs pro­saïques et érige la pau­vreté en idéal. La pensée reli­gieuse accorde à la souf­france et au dénue­ment une vertu sal­va­trice.

Friedrich Nietzsche, dans Généalogie de la morale, cri­ti­quait vigou­reu­se­ment la pos­ture ascé­tique comme prin­cipe contraire à la vie. Il ne s’agit pas de s’abstraire de la réa­lité par la force de l’imagination mais de s’y pro­je­ter corps et âme pour la trans­for­mer, pour deve­nir partie pre­nante de sa propre exis­tence.

La ser­vi­tude consu­mé­riste est l’aliénation du sujet aux choses c’est-à-dire le fait d’accorder aux objets des puis­sances magiques, de les per­son­ni­fier : la pos­ses­sion de tel pro­duit vous rendra heu­reux, plus libre, plus intel­li­gent, res­pecté ; telle marque vous cor­res­pond par­fai­te­ment,…

Le carac­tère bour­geois d’un pro­duit ou d’une acti­vité est atta­ché plus à son sens social qu’à son essence. Dépossédé de cette valeur dis­tinc­tive ou éli­tiste, celui-ci perd pour la bour­geoi­sie son attrait. La chasse (ou l’équitation) n’est pas en soi un passe-temps bour­geois mais elle en prend la forme dans un contexte défini.

La quête inin­ter­rom­pue de plai­sirs immé­diats, consu­més dans l’acte de consom­ma­tion même, ne peut que déchoir en un hédo­nisme nihi­liste. Un désir assouvi cède ipso facto sa place à un désir inas­souvi.

L’égoïsme, la fièvre acqui­si­tive, et l’individualisme acharné ont une base maté­rielle ; ils sont le reflet des condi­tions concrètes d’une matrice éco­no­mico-cultu­relle qui pres­crit, au béné­fice de sa propre ratio­na­lité, des conduites de consom­ma­tion pré­fi­gu­rées.

Un homme est libre s’il est sou­ve­rain de ses choix non pas dans leur déter­mi­na­tion libre mais dans la com­pré­hen­sion de leurs causes effi­cientes. Une pas­sion cesse d’être une pas­sion sitôt qu’elle devient intel­li­gible et trans­pa­rente. Pour être à pro­pre­ment parler libre, il ne s’agit pas de faire ce qu’on veut mais de gou­ver­ner sa volonté.

Pour le com­mu­niste, l’existence ne se réduit pas à l’addition de plai­sirs dis­lo­qués. Les besoins et les plai­sirs sont modu­lés par un prin­cipe d’unité et de conti­nuité : la mani­fes­ta­tion crois­sante des vir­tua­li­tés humaines, l’expansion des forces vitales, que seule l’émancipation col­lec­tive poten­tia­lise. Marx n’a cessé de mettre l’émancipation indi­vi­duelle au cœur de son projet, au point qu’il le conce­vait comme une asso­cia­tion où « le libre déve­lop­pe­ment de chacun est la condi­tion du libre déve­lop­pe­ment de tous ». Autrement dit, le Je et le Nous s’engendrent dans une union dia­lec­tique. L’être s’engage dans un mou­ve­ment fédé­ra­tif avec tout le dyna­misme de sa sub­jec­ti­vité, sans renon­cer à ce qui le carac­té­rise. Le diri­gisme éta­tique, la subor­di­na­tion de la créa­ti­vité, la coer­ci­tion intel­lec­tuelle sont donc abso­lu­ment étran­gers au projet mar­xiste.

Les valeurs éthiques du socia­lisme -la soli­da­rité, le dés­in­té­res­se­ment, l’engagement, etc.- consti­tuent la voie d’accès à une société fondée sur de nou­velles rela­tions humaines. La vertu du pro­lé­ta­riat ne réside pas dans sa condi­tion misé­reuse et dans son impuis­sance pré­su­mée mais dans la prise de conscience col­lec­tive de son des­sein his­to­rique. Le pro­lé­ta­riat est une classe condam­née à s’émanciper par ses seules forces.

Le socia­lisme est l’affirmation exal­tante de la vie, affir­ma­tion décons­truc­trice et créa­trice. Il revient à l’homme de se défi­nir et de défi­nir un hori­zon de sens en construi­sant son avenir. De tous les biens, notre destin est cer­tai­ne­ment la chose la plus impor­tante à s’approprier.

Emrah Kaynak

Les commentaires sont fermés.