À quoi peut servir Rio+20 ?

Par Mis en ligne le 13 juin 2012

Dans quelques jours, du 20 au 22 juin 2012, va se tenir la pro­chaine Conférence des Nations Unies pour le déve­lop­pe­ment durable, à Rio de Janeiro au Brésil. Cette confé­rence est aussi appe­lée « Rio+20 », parce qu’elle doit mar­quer le ving­tième anni­ver­saire d’une autre confé­rence, tenue au même endroit, avec un inti­tulé légè­re­ment dif­fé­rent (Conférence des Nations Unies pour l’Environnement et le Développement). La notion de « déve­lop­pe­ment durable » doit une part de son essor à cette confé­rence de juin 1992. Le « déve­lop­pe­ment durable » était censé deve­nir un nou­veau modèle, conci­liant déve­lop­pe­ment éco­no­mique, amé­lio­ra­tion des condi­tions de vie de l’humanité, et pré­ser­va­tion des res­sources et des équi­libres natu­rels.

20 ans après Rio, les bilans axés sur les aspects éco­lo­giques et la répar­ti­tion des « richesses » n’incitent guère à l’optimisme. D’où la ques­tion qui peut venir assez rapi­de­ment : à quoi sert ce type de confé­rence ? Question d’autant plus légi­time que les dif­fi­cul­tés des négo­cia­tions pré­pa­ra­toires amènent déjà beau­coup de com­men­ta­teurs à anti­ci­per un échec, ou au moins le dis­cours convenu dans ce type de situa­tion sté­rile, à savoir une réaf­fir­ma­tion mini­male de la néces­sité d’un enga­ge­ment col­lec­tif. Toutefois, pour répondre à ce genre d’interrogation, ce n’est pas for­cé­ment ou pas seule­ment le résul­tat direct qu’il faut immé­dia­te­ment consi­dé­rer.

Des lieux d’institutionnalisation des enjeux envi­ron­ne­men­taux…

Comme lieux de ras­sem­ble­ment, des som­mets tels que ceux de Rio en 1992 et de Johannesburg en 2002 (« Sommet Mondial sur le Développement Durable ») sont d’abord notables quan­ti­ta­ti­ve­ment par l’audience qu’ils réunissent : plu­sieurs dizaines de mil­liers de per­sonnes pro­ve­nant du vaste monde. Dans les mul­tiples réunions offi­cielles mais aussi paral­lèles, ils mettent ainsi ensemble une large gamme d’acteurs : des repré­sen­tants de gou­ver­ne­ments, d’institutions inter­na­tio­nales, d’ONG, de grandes entre­prises, de syn­di­cats… C’est une des rai­sons, avec l’éventail des enjeux abor­dés, pour les­quelles des ana­lystes comme Gill Seyfang et Andrew Jordan peuvent à juste titre parler de « méga-confé­rences » à propos de ce genre de réunions inter­na­tio­nales . De plus, ces « méga-confé­rences » envi­ron­ne­men­tales (Stockholm en 1972, Rio en 1992, New York en 1997, Johannesburg en 2002) sont larges dans leur ambi­tion, puisque les dis­cus­sions y sont pla­cées en rela­tion avec les enjeux de déve­lop­pe­ment, et qu’elles sont donc dis­tinctes de confé­rences aux thé­ma­tiques envi­ron­ne­men­tales plus res­treintes. Si l’on suit Gill Seyfang et Andrew Jordan, les effets de ces grosses confé­rences ne doivent d’ailleurs pas sim­ple­ment être lus à l’aune de l’avancée des dis­cus­sions. Ces « méga-confé­rences » peuvent effec­ti­ve­ment être vues aussi comme les marques d’un pro­ces­sus plus pro­fond, à tra­vers lequel s’institutionnalise une prise en charge inter­na­tio­nale pour les ques­tions tou­chant à l’environnement. Elles sont inves­ties comme un forum non seule­ment au moment où elles se déroulent, mais aussi dans la phase de pré­pa­ra­tion qui les pré­cède et dans les tra­vaux de res­ti­tu­tion qui peuvent les pro­lon­ger. Elles ont pu ainsi consti­tuer une contri­bu­tion impor­tante dans l’ancrage de la rhé­to­rique du « déve­lop­pe­ment durable », et pas seule­ment dans les sphères ins­ti­tu­tion­nelles, comme le montre la reprise de cette approche dans le monde des affaires et dans l’espace public. Elles par­ti­cipent à la construc­tion de prin­cipes d’action com­muns, tels ceux ras­sem­blés dans la « Déclaration sur l’environnement et le déve­lop­pe­ment » adop­tée lors de la Conférence de Rio (par exemple le prin­cipe d’information, ou le contro­versé prin­cipe de pré­cau­tion). En lais­sant entre­voir de pos­sibles canaux de par­ti­ci­pa­tion pour les groupes poten­tiel­le­ment inté­res­sés, l’apparente ouver­ture de ces confé­rences vers la « société civile » leur permet de sur­croît de gagner une forme de légi­ti­mité, par la pro­messe d’une « gou­ver­nance » plus « inclu­sive » (pour reprendre le lexique cir­cu­lant main­te­nant cou­ram­ment dans les milieux asso­ciés).

En défi­ni­tive, selon Gill Seyfang et Andrew Jordan, ces « méga-confé­rences » envi­ron­ne­men­tales tendent à s’organiser autour de six fonc­tions :

– l’établissement d’agendas glo­baux (d’autant plus confor­tés qu’ils peuvent alors béné­fi­cier d’une reprise média­tique) ;

– la faci­li­ta­tion d’une appré­hen­sion conjointe des enjeux d’environnement et de déve­lop­pe­ment ;

– la recon­nais­sance de prin­cipes com­muns, notam­ment pour l’action gou­ver­ne­men­tale ;

– la mise en avant d’une forme de lea­der­ship global, assi­mi­lable par les gou­ver­ne­ments natio­naux et locaux (et même pour l’Union euro­péenne qui, comme acteur col­lec­tif trouve ainsi un espace pour essayer de faire pré­va­loir son propre modèle) ;

– la construc­tion de capa­ci­tés ins­ti­tu­tion­nelles (par la créa­tion d’organes nou­veaux, comme la Commission du Développement Durable des Nations-Unies, et la pro­mo­tion de dis­po­si­tifs ori­gi­naux, comme les « agen­das 21 locaux ») ;

– la légi­ti­ma­tion d’une « gou­ver­nance glo­bale » grâce à l’installation d’un pro­ces­sus plus ouvert aux « par­ties pre­nantes ».
… Aux espaces de cadrage des dis­cours

Certes, il y a beau­coup de mise en scène poli­tique, presque théâ­trale, dans ces som­mets. Mais le poli­tiste sud-afri­cain Carl Death, dans les tra­vaux issus de sa thèse , a montré qu’il faut aussi les voir comme des tech­no­lo­gies de gou­ver­ne­ment, car par la même occa­sion, ce sont des espaces de dis­cus­sion qui sont orga­ni­sés et struc­tu­rés, et en l’occurrence en ren­dant dis­po­nibles des cadres dis­cur­sifs pou­vant jus­ti­fier des manières de gou­ver­ner les évo­lu­tions envi­ron­ne­men­tales.

Ce type de sommet est ainsi inté­res­sant comme moment de révé­la­tion des dis­cours domi­nants et des logiques qui en découlent. Celui qui vient s’inscrit dans une ten­dance à l’ »éco­no­mi­sa­tion » des enjeux qui se pour­suit main­te­nant depuis plu­sieurs décen­nies  et qui se pro­longe ainsi par une nou­velle étape sym­bo­lique. Parmi les quelques thèmes mis en avant dans les orien­ta­tions offi­cielles figure en effet notam­ment la pro­mo­tion d’une « éco­no­mie verte ». Cette struc­tu­ra­tion thé­ma­tique (for­te­ment contes­tée d’ailleurs dans le milieu des ONG éco­lo­gistes) est une manière de réaf­fir­mer la cen­tra­lité d’objectifs de « crois­sance », pré­sen­tés a for­tiori comme impé­rieux pour les pays « les moins avan­cés » et ceux au bord de la réces­sion. Le tout assorti bien sûr des cor­rec­tifs requis : la solu­tion pro­vi­den­tielle sem­ble­rait désor­mais connue, puisqu’il s’agirait ainsi de « sti­mu­ler une crois­sance sobre en car­bone et effi­cace en res­sources » . Logiquement, ce type de pro­po­si­tion paraît plutôt sédui­sant pour les dif­fé­rents inté­rêts qui pré­tendent cher­cher des solu­tions pour sortir de la « crise éco­no­mique » sans bou­le­ver­ser le sys­tème. Nouvelle échap­pa­toire ? Pas sûr en effet que les dis­cus­sions soient à la mesure des défis qui semblent attendre la pla­nète.

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