2010, annus horribilis pour Haïti

Par Mis en ligne le 14 janvier 2011

Il y a tout juste un an, à 16 h 53, heure locale, un trem­ble­ment de terre d’une magni­tude de 7 sur l’échelle de Richter dévas­tait Haïti. En une minute, le séisme avait trans­formé la capi­tale Port-au-Prince et sa région en un champ de ruines. Des chiffres effroyables résument en partie ce désastre : 222 570 morts, 300 000 bles­sés, plus de 2,3 mil­lions de per­sonnes dépla­cées ; plus de 390 000 bâti­ments détruits, dont 180 000 mai­sons, ainsi que le palais pré­si­den­tiel, le Sénat, l’Assemblée natio­nale et la quasi-tota­lité des minis­tères ; des dégâts esti­més à plus de 8 mil­liards de dol­lars.

Un homme sur les ruines de Port-au-Prince, le 27 janvier 2010.

Un homme sur les ruines de Port-au-Prince, le 27 jan­vier 2010.AFP/FRED DUFOUR

Ce séisme a été de loin la catas­trophe natu­relle la plus meur­trière en 2010. Mais la petite île des Caraïbes, pays le plus pauvre d’Amérique, a éga­le­ment dû faire face à une épi­dé­mie « bru­tale et mas­sive » de cho­léra qui a fait plus de 3 600 morts, au pas­sage de l’ouragan Tomas et à une crise poli­tique ayant abouti à une flam­bée de vio­lences et à la para­ly­sie du pro­ces­sus élec­to­ral.

Pour rendre hom­mage aux vic­times, les auto­ri­tés haï­tiennes ont décrété que le 12 jan­vier sera un « jour natio­nal du sou­ve­nir et du recueille­ment ». Les dra­peaux seront mis en berne, ce qu’il reste des admi­nis­tra­tions et des écoles sera fermé et un mémo­rial sera érigé près des ruines du palais pré­si­den­tiel. Ce sombre anni­ver­saire est l’occasion pour les très nom­breuses ONG pré­sentes sur le ter­rain de faire un bilan de leur action. Beaucoup sou­lignent que la vie au quo­ti­dien pour beau­coup d’Haïtiens reste effroyable et que le chemin de la recons­truc­tion sera extrê­me­ment long. Une situa­tion due autant à l’accumulation de catas­trophes natu­relles qu’aux dys­fonc­tion­ne­ments des struc­tures offi­cielles, qu’elles soient locales ou inter­na­tio­nales.

« La recons­truc­tion pren­dra un temps indé­fini ». Comment recons­truire un pays dont les infra­struc­tures cen­trales ont été qua­si­ment détruites ? Par où com­men­cer ? Un an après, les auto­ri­tés haï­tiennes et le mil­liers d’ONG pré­sentes sur place n’ont tou­jours pas de réponse claire. « La tâche de recons­truc­tion d’Haïti sera lourde et pren­dra du temps, un temps indé­fini », a lâché Jacques Gabriel, ministre des tra­vaux publics, des trans­ports et de la com­mu­ni­ca­tion. Pour pou­voir agir, nous atten­dons le plan. Dans cinq ans, on com­men­cera à voir appa­raître le nou­veau visage de la capi­tale ».

Pour l'ONU, 650 000 personnes seront toujours sinistrées à la fin 2011.

Pour l’ONU, 650 000 per­sonnes seront tou­jours sinis­trées à la fin 2011.AFP PHOTO / Hector RETAMAL

Actuellement, 800 000 per­sonnes, dont plus de 300 000 enfants, vivent tou­jours dans les ruines de Port-au-Prince et dans les 1 150 camps pré­caires bâtis aux alen­tours de la capi­tale et dans le sud de l’île. L’Organisation inter­na­tio­nale pour les migra­tions (OIM) sou­ligne que la construc­tion de nou­veaux loge­ments a béné­fi­cié à plus de 200 000 sinis­trés ces der­niers mois. Une ten­dance posi­tive qu’il faut tou­te­fois atté­nuer : seuls 5 % des 20 mil­lions de m3 de débris ont été éva­cués jusqu’ici et l’ONU estime que 650 000 per­sonnes seront tou­jours sinis­trées à la fin 2011.

Pointée du doigt, la Commission inté­ri­maire pour la recons­truc­tion d’Haïti (CIRH). Cet orga­nisme, copré­sidé par l’ancien pré­sident amé­ri­cain Bill Clinton et le pre­mier ministre haï­tien, Jean-Max Bellerive, est censé coor­don­ner la dis­tri­bu­tion d’aide inter­na­tio­nale et de ratio­na­li­ser les opé­ra­tions de recons­truc­tion. « Jusqu’à pré­sent, la com­mis­sion n’a pas été à la hau­teur de son mandat », a constaté Roland Van Hauwermeiren, direc­teur de l’ONG Oxfam en Haïti. Il déplore notam­ment le manque de coor­di­na­tion entre les pays dona­teurs et le gou­ver­ne­ment haï­tien, qui « a eu pour effet d’affaiblir très sérieu­se­ment la capa­cité du gou­ver­ne­ment à pla­ni­fier et à tenir ses enga­ge­ments ».

Un exemple parmi d’autres : « la plu­part des pays dona­teurs ont déblo­qué des fonds pour des loge­ments de tran­si­tion mais très peu d’argent pour déblayer les décombres ou répa­rer les mai­sons ». Or, sans déblaie­ment préa­lable, « la construc­tion des mai­sons à grande échelle ne peut pas com­men­cer », explique M. Van Hauwermeiren. L’arrivée des fonds promis par la com­mu­nauté inter­na­tio­nale pose éga­le­ment pro­blème. Sur 2,1 mil­liards de dol­lars atten­dus en 2010, seuls 882 000 dol­lars ont été uti­li­sés (42 %). La com­mu­nauté inter­na­tio­nale a promis 5,3 mil­liards de dol­lars pour les années 2010 et 2011, et le mon­tant devrait grim­per à 10 mil­liards d’ici à 2012.

Un « élan de géné­ro­sité extra­or­di­naire », de l’aveu même de Médecins du monde, qui n’a pas for­cé­ment porté ses fruits. Action contre la faim, autre ONG pré­sente sur place, met en cause l’absence de « vision stra­té­gique » du gou­ver­ne­ment haï­tien, qui oblige « à main­te­nir des actions d’urgence non pérennes et extrê­me­ment coû­teuses dans l’objectif d’offrir une réponse mini­male ». Les Nations unies ont affirmé que la recons­truc­tion d’Haïti « sera la prio­rité abso­lue pour 2011 », tout en rap­pe­lant que le pro­ces­sus devrait prendre « des mois, si ce n’est des années ».

Le cho­léra, deuxième catas­trophe. Neuf mois après le séisme, les habi­tants d’Haïti ont du faire face à un autre fléau : une épi­dé­mie « bru­tale et mas­sive » de cho­léra, qui a touché 171 304 per­sonnes et en a tué 3 651, selon un der­nier bilan de l’Organisation mon­diale de la santé (OMS). Pire : l’organisation estime que le pic de pro­pa­ga­tion du cho­léra n’a pas encore été atteint et qu’il pour­rait y avoir jusqu’à 400 000 cas dans les douze pro­chains mois. Toutefois le taux de léta­lité est en baisse.

L'épidémie de choléra a coûté la vie à 3 651 personnes et touché 171 304 autres, selon un dernier bilan de l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

L’épidémie de cho­léra a coûté la vie à 3 651 per­sonnes et touché 171 304 autres, selon un der­nier bilan de l’Organisation mon­diale de la santé (OMS).AFP/HECTOR RETAMAL

Ce télé­sco­page de catas­trophes natu­relles – l’ouragan Tomas a éga­le­ment frappé le sud de l’île en novembre – a for­te­ment per­turbé les opé­ra­tions de secours et de recons­truc­tion, chaque catas­trophe aggra­vant les consé­quences de la sui­vante. « L’épidémie est appa­rue avant le pas­sage de Tomas, a confié au Monde​.fr Violaine Dory, du Comité catho­lique contre la faim et pour le déve­lop­pe­ment [CCFD]. Mais avec l’ouragan, tout s’est accé­léré. »

Plus grave, cette épi­dé­mie a créé une cas­sure entre les per­son­nels étran­gers et la popu­la­tion, qui accu­sait ces der­niers d’avoir importé la mala­die, à tel point qu’un centre de MSF a été caillassé par des mani­fes­tants fin octobre au nord de Port-au-Prince. Un rap­port confi­den­tiel réa­lisé par le pro­fes­seur Renaud Piarroux, révélé et dif­fusé (PDF) par Le Monde, est venu confir­mer cette hypo­thèse. Il affirme que la bac­té­rie mor­telle à l’origine de l’épidémie pro­ve­nait du camp de sol­dats népa­lais de la Mission des Nations unies pour la sta­bi­li­sa­tion en Haïti (Minustah).

Grégory Bulit, de l’ONG Solidarités International, expli­quait au Monde​.fr qu’il exis­tait alors « un amal­game entre la Minutsah et les ONG ». « La popu­la­tion pense que les Blancs ont apporté le cho­léra. Il y a comme un malaise vis-à-vis de l’étranger. On éprouve donc des dif­fi­cul­tés à sen­si­bi­li­ser la popu­la­tion est à faire accep­ter le fait qu’un centre de trai­te­ment du cho­léra ne va pas impor­ter la mala­die mais aider à la pré­ve­nir », confiait-il.

Une insta­bi­lité poli­tique néfaste. Dans le chaos de la recons­truc­tion, l’instabilité poli­tique a été la goutte d’eau qui a fait débor­der le vase. Les dif­fé­rends sont d’abord appa­rus entre les auto­ri­tés locales et orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales. D’un côté, les ONG devaient contour­ner les blo­cages au sein des ins­tances gou­ver­ne­men­tales tout en béné­fi­ciant de la confiance des bailleurs de fonds qui redou­taient la cor­rup­tion des élus locaux. De l’autre, le gou­ver­ne­ment redou­tait que ces orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales ne finissent par diri­ger le pays.

Un partisan de Michel Martelly, en décembre à Petion-Ville.

Un par­ti­san de Michel Martelly, en décembre à Petion-Ville.AFP/HECTOR RETAMAL

« On a fait ce qu’on devait faire », a assuré Stefano Zannini, chef de la mis­sion de MSF en Haïti, à propos de l’attitude de son ONG juste après le séisme. A ses yeux, il est désor­mais « temps de mettre en place des efforts à long terme et que d’autres acteurs inter­viennent », notam­ment le gou­ver­ne­ment du pré­sident René Préval. Or, la classe poli­tique haï­tienne ne semble pas avoir les moyens de prendre seule en main la situa­tion. Elle a passé les der­niers mois à s’entredéchirer, exa­cer­bant la désor­ga­ni­sa­tion dans le pays.

L’Union euro­péenne se dit « extrê­me­ment pré­oc­cu­pée par la situa­tion poli­tique » sur l’île, esti­mant que « l’instabilité actuelle empêche l’aide huma­ni­taire de l’UE d’atteindre les per­sonnes dans le besoin et ralen­tit et com­plique le pro­ces­sus de recons­truc­tion ». Bruxelles, pre­mier bailleur de fonds en faveur de Haïti, s’est engagé à hau­teur de 1,2 mil­liard d’euros.

Après le pre­mier tour de l’élection pré­si­den­tielle, le 28 novembre, l’île a été le théâtre de mani­fes­ta­tions vio­lentes. Les par­ti­sans de Michel Martelly, can­di­dat arrivé troi­sième der­rière Mirlande Manigat (31 %) et Jude Célestin (22 %), contes­taient ces résul­tats pro­vi­soires qui éli­mi­naient leur can­di­dat. Les prin­ci­paux can­di­dats ont évoqué des fraudes mas­sives en faveur de Jude Célestin, dau­phin du pré­sident René Préval. Plusieurs semaines d’incertitude et de vio­lence spo­ra­dique ont suivi, lais­sant craindre le pire. L’ancien pré­sident Boniface Alexandre n’hésitait pas a évo­quer la pos­si­bi­lité d’« une guerre civile ».

Alors que le deuxième tour oppo­sant Célestin et Mirlande Manigat doit avoir lieu le 16 jan­vier, l’Organisation des Etats amé­ri­cains (OEA) vient tout juste de dif­fu­ser un rap­port pré­co­ni­sant le retrait du pre­mier au béné­fi­cie de Michel Martelly. Le pré­sident Préval a refusé de com­men­ter le docu­ment, ajou­tant que dans ces condi­tions il ne « pou­vait plus » quit­ter le pou­voir le 7 février, date à laquelle il devait théo­ri­que­ment lais­ser son poste.

Luc Vinogradoff

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