Vers un accord à Copenhague ?

Par Mis en ligne le 16 décembre 2009

Il y a deux ans, le cli­ma­to­logue belge Jean-Pascal van Ypersele s’entretenait avec le maga­zine Globo et témoi­gnait de son opti­misme quant à la conclu­sion d’un accord inter­na­tio­nal plus ambi­tieux que celui de Kyoto. A quelques semaines de Copenhague, nous avons décidé de reprendre la tem­pé­ra­ture auprès du vice-pré­sident du GIEC.

_____________

Les objec­tifs de réduc­tions d’émissions mis sur table par l’UE et les États-Unis ne sont-ils pas insuf­fi­sants pour rester sous la barre des 2° de réchauf­fe­ment ?

Jean-Pascal van Ypersele – En effet, ce qui est annoncé en ce moment est insuf­fi­sant, d’autant que les pays ne prennent pas la même année de réfé­rence pour cal­cu­ler leurs objec­tifs de réduc­tion. Toutefois, des pays comme la Norvège et le Japon ont ren­forcé leurs objec­tifs, il y a donc des choses qui vont dans la bonne direc­tion. Mais si on fait la somme de tous les enga­ge­ments annon­cés par les pays déve­lop­pés, on n’arrive pas à une réduc­tion suf­fi­sante. Elle est même net­te­ment en-des­sous des 35% à 40% prônés par le GIEC.

Dès lors, vers quel réchauf­fe­ment se dirige-t-on aujourd’hui ?

C’est dif­fi­cile à éva­luer avec pré­ci­sion. Si on ne fait rien, les scé­na­rios éva­lués par le GIEC tablent sur des aug­men­ta­tions de tem­pé­ra­ture allant de 1,1° à 6,4° en 2100 par rap­port à 1990. Cette gamme est large car il règne encore une double incer­ti­tude : d’une part, on ne sait pas, en un siècle, com­ment vont évo­luer la tech­no­lo­gie, la poli­tique et la popu­la­tion. D’autre part, pour un scé­na­rio donné, les modèles cli­ma­tiques donnent une gamme de chiffres, et non un seul chiffre.

Ces scé­na­rios ne deviennent-ils pas de plus en plus pes­si­mistes ?

Non, les scé­na­rios d’émissions, qui sont des courbes ou tra­jec­toires d’émissions basées sur un ensemble cohé­rent d’hypothèses sont les mêmes depuis dix ans. Nous allons d’ailleurs bien­tôt les révi­ser. Par contre, là où il y a aggra­va­tion, c’est dans les scé­na­rios d’impact liés aux évo­lu­tions du climat. Entre les rap­ports de 2001 et 2007 du GIEC, l’évaluation de la gra­vité des impacts pour une aug­men­ta­tion de tem­pé­ra­ture donnée s’est clai­re­ment aggra­vée. Au prin­temps 2009, une étude du GIEC a conclu qu’il y aurait des impacts impor­tants pour tous dès 1,5° et non plus 2° comme nous le pen­sions en 2001.

On parle beau­coup des effets néfastes du réchauf­fe­ment cli­ma­tique pour les pays du Sud. Mais qu’en est-il pour les pays du Nord ?

Ce serait une grave erreur de penser que les impacts des chan­ge­ments cli­ma­tiques se limi­te­ront aux pays en déve­lop­pe­ment. Ceux-ci seront évi­dem­ment bien plus affec­tés car ils ont moins de moyens pour se pré­mu­nir ou s’adapter. Mais le Nord n’est pas à l’abri. Prenons l’exemple de la cani­cule de l’été 2003 : c’est bien en Europe qu’elle a tué 50.000 per­sonnes. Or, des cani­cules comme celles-là vont deve­nir beau­coup plus fré­quentes au cours de ce siècle. On sait aussi que le bassin médi­ter­ra­néen va s’assécher avec le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Les pro­blèmes de res­sources en eau dans cette région vont donc deve­nir de plus en plus impor­tants.

Le manque d’eau, n’est-ce pas le genre de pro­blème qui risque de causer de grands flux migra­toires au 21e siècle ?

Le manque d’eau, mais aussi l’élévation du niveau des mers. Dans le delta du Nil, par exemple, 10 mil­lions de per­sonnes habitent à moins d’un mètre au-dessus du niveau de la mer. Il est très dif­fi­cile d’évaluer les migra­tions qui seront cau­sées par les chan­ge­ments cli­ma­tiques. Elles se feront vrai­sem­bla­ble­ment d’abord à l’intérieur des régions concer­nées, comme cela se passe aujourd’hui. Migrer d’un conti­nent à l’autre n’est pas chose facile, et dire que nous serons enva­his par les habi­tants des pays en déve­lop­pe­ment relève du mythe.

A l’approche de Copenhague, les pays en déve­lop­pe­ment disent fer­me­ment « No money, no deal ». Vaut-il mieux pour eux accep­ter un mau­vais deal plutôt qu’aucun accord du tout ?

Difficile de se mettre à la place des dif­fé­rents acteurs autour de la table. Dans de grandes négo­cia­tions comme celles-ci, il y a tou­jours une part de théâtre et de jeu. C’est le jeu de la négo­cia­tion et de la dra­ma­ti­sa­tion. Il faut prendre avec un grain de sel les dif­fé­rentes posi­tions annon­cées. Elles chan­ge­ront d’ici à décembre et chan­ge­ront encore jusqu’aux trois der­nières heures de la der­nière réunion, quand les négo­cia­teurs sor­ti­ront leurs der­nières cartes. Et à ce moment-là, je suis convaincu qu’il y aura un accord.

Qu’est-ce qui vous rend si opti­miste ?

Je ne sais pas ce qu’il y aura dans l’accord, mais je ne peux pas ima­gi­ner qu’il n’y en ait pas, après l’énergie et le temps consa­crés par des dizaines de mil­liers de per­sonnes dans le monde ces trois der­nières années pour le pré­pa­rer. Du reste, sou­li­gnons que le chemin des négo­cia­tions ne s’arrête pas à Copenhague. Il a com­mencé trois années avant la confé­rence de Rio, s’est pour­suivi à Kyoto et aux som­mets de Marrakech et de Bali.

L’accord de Copenhague ne va pas résoudre tous les pro­blèmes et répondre à toutes les ques­tions. Dans les mois et années à venir, il faudra encore et encore reprendre les négo­cia­tions pour cla­ri­fier cer­tains points et aller plus loin.

On entend sou­vent : « Si on ne fait rien main­te­nant, on court à la catas­trophe ! » Qu’en pensez-vous ?

J’ai tou­jours été pru­dent vis-à-vis de ce dis­cours-là, car on ne peut pas crier éter­nel­le­ment au loup. Les gens se fatiguent et finissent par ne plus y croire.

Quand on dit pen­dant vingt ans : « Il faut qu’on ait un accord l’année pro­chaine, sinon c’est la fin du monde dans cinq ans », et que vingt ans plus tard la fin du monde n’est tou­jours pas là, cela finit par des­ser­vir la cause. Cela dit, arri­ver à un accord à Copenhague est extrê­me­ment impor­tant pour pro­té­ger le climat, les popu­la­tions et les éco­sys­tèmes. Tous les déci­deurs sérieux en sont aujourd’hui convain­cus. C’est pour cela que je crois à un accord à Copenhague.

L’aide à l’adaptation des pays en déve­lop­pe­ment doit-elle faire partie de l’aide publique au déve­lop­pe­ment ?

Pour moi, il est très clair que l’aide à l’adaptation doit être addi­tion­nelle à l’aide au déve­lop­pe­ment. Bien sûr, cette der­nière doit inté­grer la ques­tion des chan­ge­ments cli­ma­tiques, beau­coup plus qu’aujourd’hui d’ailleurs.

Mais les sommes néces­saires à l’adaptation des pays en déve­lop­pe­ment doivent leur per­mettre d’éviter des dégâts causés prin­ci­pa­le­ment par les pays indus­tria­li­sés du fait de leurs émis­sions pas­sées. De par cette res­pon­sa­bi­lité, et du fait qu’ils ont évi­dem­ment beau­coup plus de moyens, il me semble logique que les pays riches assurent des flux finan­ciers impor­tants vers le Sud. Il ne s’agit pas d’aide, mais de com­pen­sa­tion. Quand on cause des dégâts, on les répare. Ce prin­cipe est uti­lisé chaque jour chez nous. Compenser au niveau inter­na­tio­nal les dégâts de ses pol­lu­tions me semble donc rele­ver du bon sens.

Et si cela se passe par le biais de méca­nismes flexibles, la com­pen­sa­tion est-elle tou­jours aussi valable ?

La ques­tion qui se pose ici est celle de l’utilisation opti­male des bud­gets. Pour un budget donné, un État n’a-t-il pas inté­rêt à effec­tuer les réduc­tions là où cela coûte moins cher ? S’il lui revient plus cher de réduire ses propres émis­sions que d’investir dans une cen­trale de pro­duc­tion d’électricité en Tanzanie afin qu’elle puisse déve­lop­per des tech­no­lo­gies per­for­mantes per­met­tant d’effectuer des éco­no­mies d’énergie, pour­quoi pas ? Le climat ne s’occupe pas de savoir si la réduc­tion a eu lieu en Belgique ou en Tanzanie.

Tout de même, ce sys­tème n’a-t-il pas ses limites ?

Bien sûr. On ne va pas pou­voir réa­li­ser toutes les réduc­tions d’émissions de cette manière. Cela dit, je pense que le sys­tème se régule de lui-même. Ceux qui veulent émettre plus devront payer plus, et à ce moment-là ils se deman­de­ront si ce cela ne devient pas moins cher d’investir pour émettre moins chez eux.

Cela a l’air cynique, mais du point de vue éco­no­mique, cela relève du bon sens. Le pro­blème des méca­nismes flexibles n’est pas dans leur exis­tence, mais dans leur mise en appli­ca­tion : laxisme, manque de contrôle, etc. Le pays inves­tis­seur doit s’assurer de deux choses : d’une part que le projet a un impact béné­fique prouvé pour l’environnement – il y a déjà eu des cas dou­teux – et d’autre part, que ce projet n’aurait pas pu être réa­lisé sans inves­tis­se­ment inter­na­tio­nal, faute de moyens. Or, com­ment prou­ver que le pays hôte n’avait pas l’intention au départ d’investir lui-même dans ce projet ? Des tri­che­ries sont fort pos­sibles.

Enfin, la plus grande injus­tice se situe au niveau de la dis­tri­bu­tion des quotas d’émissions (émis­sions auto­ri­sées par pays, ndlr.) au niveau mon­dial. Cette répar­ti­tion peut se faire de deux façons. Soit en par­tant des émis­sions actuelles par per­sonne et par pays – ce qui auto­rise un habi­tant des États-Unis à émettre 25 tonnes par an, et un Africain une demi-tonne par an – soit sur une base plus équi­table : le même niveau pour tout le monde. A Kyoto, on est parti du pre­mier sys­tème, dit « grand­fa­the­ring » : on deman­dait ainsi aux Européens de réduire leurs émis­sions de 8% et aux Américains de 6%. Mais c’est absurde puisqu’un Américain émet deux fois plus qu’un Européen…

La Belgique peut-elle jouer un rôle sur le dos­sier climat, alors qu’en interne, les dif­fé­rents niveaux n’arrivent pas à s’accorder ?

C’est vrai que la struc­ture ins­ti­tu­tion­nelle et les majo­ri­tés poli­tiques dif­fé­rentes entre le régio­nal et le fédé­ral com­pliquent les choses, mais la Belgique a cer­tai­ne­ment un rôle à jouer.

Elle n’a d’ailleurs pas le choix, puisqu’en juillet débute la pré­si­dence belge du Conseil de l’Union euro­péenne. Elle devra notam­ment jouer ce rôle l’année pro­chaine, puisqu’elle pré­si­dera la Conférence des pays ayant rati­fié le Protocole de Kyoto. Elle a donc un rôle impor­tant à jouer sur ce dos­sier.

Propos recueillis par Julie Fueyo Fernandez

Les commentaires sont fermés.