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Les luttes ouvrières dans les années 1970 au Québec : entrevue avec Martin Pâquet

DOSSIER - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 35 - Printemps 2026

Martin Pâquet est professeur d’histoire à l’Université Laval à Québec, spécialiste de la culture politique au Québec et dans l’Amérique du Nord francophone. Il a publié de nombreux livres consacrés à des enjeux sociaux et politiques tels que la langue française, l’immigration, la place de la religion, la Révolution tranquille et, bien sûr, les luttes populaires et ouvrières. Son travail inclut une réflexion sur la pratique de la discipline historique et son rôle dans notre société. À la jonction de ses différents intérêts, il a par exemple codirigé l’ouvrage Mémoires et mobilisations[1] et, plus récemment, coécrit une Brève histoire de la Révolution tranquille en collaboration avec Stéphane Savard[2]. De manière générale, il adopte une approche marquée par le temps long, avec une sensibilité particulière pour les évolutions structurelles et politiques, ainsi que pour les éléments culturels qui perdurent. Nous nous sommes entretenus avec lui pour discuter de l’évolution du mouvement ouvrier québécois après la Seconde Guerre mondiale et comprendre comment, au courant des années 1970, il a pu devenir le mouvement le plus combatif en Amérique du Nord.

Alexis Lafleur-Paiement – Pour commencer, peux-tu présenter l’évolution du mouvement ouvrier québécois et sa radicalisation progressive jusqu’aux années 1960 ?

Martin Pâquet – En tant qu’historien, j’observe les transformations sur le long terme, par exemple l’évolution du rapport entre le capital et le travail, les mutations du mouvement ouvrier ou encore les changements qui affectent la place des ouvriers dans la société. Ainsi, avant le XIXe siècle et l’expansion du capitalisme, on observe une politisation ancienne et rapide des ouvriers avec l’expérience de la plèbe. Pour reprendre l’analyse du politologue canadien Martin Breaugh[3], la plèbe, composée d’hommes et de femmes, s’émancipe dès l’Antiquité des pesanteurs du travail et de la quête continue de la subsistance pour se constituer comme des acteurs politiques à part entière. Pour ce faire, ils et elles usent de la prise de parole comme résistance à l’autorité établie.

Cette politisation se poursuit avec le développement des syndicats et des premiers partis ouvriers. Certains députés vont se réclamer du monde ouvrier, comme Alphonse-Télesphore Lépine qui est élu à la Chambre des communes en 1888. En contrepartie, l’État cherche à légiférer pour encadrer le mouvement ouvrier. Les travailleurs se politisent notamment par l’affrontement avec les patrons, mais la « question ouvrière » est aussi politisée par les gouvernements successifs, libéraux et conservateurs. Il y a une nette volonté de régulation sociale à l’époque des gouvernements provinciaux de Lomer Gouin (1905-1920) et de Louis-Alexandre Taschereau (1920-1936). Lorsqu’il arrive au pouvoir et qu’il s’en prend au mouvement ouvrier, Maurice Duplessis n’invente rien. Les autorités étatiques adoptent des lois qui contraignent le mouvement ouvrier, avec l’objectif proclamé d’assurer la paix sociale et l’ordre public. La classe ouvrière est donc engagée dans une bataille politique dès son émergence.

Les premières grandes batailles des travailleurs visent à faire reconnaitre leurs droits civiques et politiques : droit d’association, droit de grève, liberté d’expression. Et ce n’est pas une mince affaire à l’époque. Juste pour te dire, le droit de grève dans la fonction publique au Québec n’est acquis qu’en 1965. Durant toute la période avant et après la Deuxième Guerre mondiale, l’influence des États-Unis joue aussi à fond. L’interventionnisme du gouvernement américain durant la Crise des années 1930 est repris par les gouvernements canadien et québécois.

Une certaine tolérance envers le mouvement syndical se développe dans les années 1940, plus rapidement à l’échelle fédérale qu’à l’échelle provinciale dans le cas du Canada. Dans un contexte encore plus large, la reconfiguration du système international après 1945 a aussi des répercussions sur le Québec. La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 protège, à son article 23, le libre choix de son travail et le droit de défendre ses intérêts par l’entremise d’un syndicat. Tous ces gains ne tombent pas du ciel, ils sont dus aux luttes que les travailleurs et travailleuses ont menées partout dans le monde et au Canada en particulier. Dès son émergence, le mouvement ouvrier est entré en lutte pour faire valoir ses intérêts. Malgré les résistances patronales et celles des gouvernements, il a réussi à obtenir une série de droits. C’est la situation qui se présente dans les années 1950.

A. L.-P. – Pour revenir aux luttes des travailleuses et travailleurs québécois, quelles stratégies adoptent-ils dans les années 1960 et pourquoi leurs demandes s’élargissent-elles ?

M. P. – Les travailleuses et les travailleurs s’interrogent toujours sur leurs conditions de vie : ils regardent ce qu’ils ont, ce qu’ils pourraient avoir, qu’est-ce qui fait obstacle. Nous retrouvons le même comportement depuis la révolution industrielle et c’est la même chose dans le Québec des années 1960. Les gens remarquent qu’ils ont obtenu certains droits, mais ils constatent aussi que le chômage demeure et que beaucoup de personnes travaillant à temps plein n’arrivent pas à joindre les deux bouts. La question de l’accès au travail, ainsi qu’à des emplois décents et bien rémunérés, va beaucoup jouer dans le développement et la radicalisation des syndicats au Québec. Il n’est plus possible comme avant de partir aux États-Unis pour se trouver « une bonne job ». À cette époque, le marché de l’emploi est saturé. Les employeurs en profitent pour rejeter les demandes d’amélioration de la part des travailleurs. En contrepartie, ces derniers cherchent de nouvelles stratégies pour établir un rapport de force favorable. Ils vont investir les syndicats et leur donner une nouvelle impulsion dans les années 1960. En parallèle, la qualification des ouvriers augmente, et cet élément leur permet aussi d’avoir un meilleur rapport de force. On ne peut pas remplacer aussi facilement un ouvrier qualifié qu’une personne sans formation. Le marché de l’emploi est peut-être saturé, mais les travailleurs et travailleuses ont aussi des cartes dans leur jeu.

C’est aussi l’époque où les syndicats se déconfessionnalisent. En 1960, la Confédération des travailleurs catholiques du Canada devient la Confédération des syndicats nationaux (CSN). Ce n’est plus la question confessionnelle qui trace une ligne de démarcation. En même temps, la question nationale québécoise devient de plus en plus centrale. La question de la langue rejoint la question des inégalités économiques vécues par les Québécois et les Québécoises. Ainsi, la question nationale politise de larges secteurs de la société, mais dans une perspective de gauche en ce qui concerne le mouvement ouvrier, une perspective qui inclut les enjeux économiques mais qui, d’une certaine manière, les rend même centraux. Le mouvement ouvrier québécois va beaucoup se politiser et se radicaliser autour de l’enjeu national, en se demandant pourquoi les travailleurs québécois n’ont pas accès aux mêmes salaires et aux mêmes conditions que les travailleurs anglophones ou américains. Les différents éléments que j’évoque – les transformations du monde du travail, le nouveau souffle syndical, la montée du nationalisme – offrent le ferment de la Révolution tranquille et des mouvements plus radicaux qui émergent. Il ne faut pas oublier que la Révolution tranquille ouvre les vannes des demandes ouvrières et populaires, mais elle n’en présente pas l’aboutissement.

Pour répondre à ces nouvelles réalités, les militants et militantes vont chercher des réponses dans les mouvements de libération actifs sur la scène internationale : les décolonisations, les idées marxistes, la combativité syndicale comme celle en France en 1968 et en Italie en 1969. À la fin des années 1960, les syndicats commencent à utiliser la grille d’analyse marxiste et leur discours a des connotations socialistes. Il y avait une radicalisation des militants dans plusieurs secteurs comme les hôpitaux ou le taxi. Les directions syndicales suivent le mouvement et elles adoptent aussi un discours revendicatif. On le constate avec le document Une société bâtie pour l’homme, sous la plume de Marcel Pepin, le président de la CSN, en 1966. Il appelle ouvertement à ce que les ouvriers participent à la gestion des entreprises et qu’ils puissent occuper un rôle dirigeant dans la société. Même s’il se réclame de la démocratie, c’est un discours plutôt socialiste.

Crédit : Fonds Antoine Desilets, BAnQ.

A. L.-P. – À la fin des années 1960, il y a une grande activité militante, qu’elle soit étudiante, ouvrière, socialiste ou indépendantiste. Par contre, ça reste assez éclectique, voire spontané. Avec la crise d’Octobre et l’occupation du Québec par l’armée canadienne, la gauche est passablement assommée par la répression. Comment le mouvement ouvrier réagit-il et comment se recompose-t-il à l’orée des années 1970 ?

M. P. – Il y a plusieurs éléments qui expliquent la résilience du mouvement ouvrier après 1970 et même le développement de sa puissance dans la décennie suivante. D’abord et avant tout, la politisation du mouvement ouvrier et sa volonté de lutter constituent un phénomène qui s’inscrit dans le temps long, qui dure depuis plusieurs décennies et qui s’est cristallisé dans les années 1960. Malgré la répression et les arrestations, un grand nombre de militantes et militants expérimentés demeurent actifs. Plutôt que de se décourager après 1970, ces militants vont concevoir la crise d’Octobre comme une leçon : pour eux et elles, il faut mieux se préparer et mieux s’organiser, la lutte doit aussi passer à la vitesse supérieure. Pas dans le sens d’une fuite en avant, mais dans le sens qu’il faut développer un mouvement plus vaste, plus puissant, plus combatif, ce qui va mener au Front commun intersyndical de 1972. Il y a deux autres éléments importants : l’intégration à un réseau international et la syndicalisation de la fonction publique.

D’abord, le mouvement ouvrier québécois n’est pas isolé. Même si on a beaucoup reproché au syndicalisme international d’inféoder les syndicaux régionaux, comme ceux du Québec, c’est une organisation qui implique une fraternité et un appui transnational. C’est particulièrement vrai pour la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) qui rassemble des syndicats locaux par ailleurs affiliés à des syndicaux internationaux, les Teamsters américains par exemple. Dès lors, des syndicats internationaux dénoncent la répression en 1970, et ils ouvrent ainsi un espace de solidarité. L’organisation des travailleurs de plusieurs pays, qui luttent dans les mêmes industries ou contre les mêmes patrons, désenclave ce qui se vit au Québec. En parallèle, les réseaux militants sont très liés avec d’autres groupes en Europe ou aux États-Unis, et même dans les Caraïbes, en Amérique latine ou en Afrique du Nord. Ce réseau amène une circulation des idées et des pratiques qui permettent au mouvement québécois de respirer et de s’inscrire dans une perspective plus large.

Le deuxième élément qui compte beaucoup touche à la syndicalisation du secteur public québécois depuis les années 1960. Désormais, plusieurs centaines de milliers de personnes sont maintenant syndiquées, et on ne peut pas les mettre en lockout ou les licencier collectivement sans fermer la province. L’État provincial, le plus important employeur, est maintenant obligé de négocier avec ses employé·e·s. Ceux-ci sont très combatifs, ce qui leur a permis de gagner le droit de grève en 1965, droit qu’ils vont continuer d’utiliser dans les années 1970. La fonction publique comprend aussi plusieurs secteurs où les femmes représentent la grande majorité des employé·e·s, comme dans l’éducation et la santé. Elles sont aux prises avec de faibles salaires et de mauvaises conditions de travail, et elles sont prêtes à lutter. Il y a une lame de fond de luttes féministes qui monte depuis le début du XXe siècle et depuis le mouvement des suffragettes, et cette lame de fond rejoint les travailleuses du secteur public qui réclament des conditions égales à celles des hommes.

Je te dirais encore, de manière générale, qu’une culture démocratique, une culture de débats et de participation, est présente dans les syndicats et dans plusieurs secteurs de la classe ouvrière, par l’entremise de nombreuses initiatives, comme les comités d’action politique, les CAP, actifs dans plusieurs quartiers de Montréal. On a donc une pensée critique qui s’est ancrée au fil des années et des mécanismes qui font en sorte que les gens se sentent partie prenante de la lutte. La lutte syndicale, c’est leur lutte à eux et à elles. Tout ça, ce dont je parle, la culture militante, les liens internationaux, la syndicalisation qui s’étend, ce sont des militantes et des militants d’ici qui en sont les protagonistes. Il faut arrêter avec la caricature des « agents étrangers ». Ce sont les travailleuses et les travailleurs eux-mêmes qui ont construit leur mouvement. Certains sont canadiens-français, d’autres immigrants, mais ils sont ici et ils construisent des outils de lutte ensemble. C’est très concret, très terre à terre. C’est donc très solide et difficile à déraciner.

A. L.-P. – À partir des bases que tu exposes, le mouvement ouvrier québécois va lancer de grandes mobilisations dans les années 1970, dont la première et une des plus combatives sera le Front commun intersyndical du printemps 1972. Peux-tu m’en parler ?

M. P. – Clairement, la répression d’Octobre 1970 n’atteint pas ses objectifs, parce que moins de deux ans plus tard, au printemps 1972, les syndicats forment le premier front commun, et ils affrontent de manière assez carrée le gouvernement libéral de Robert Bourassa. C’est quoi le Front commun de 1972 ? Je vais te raconter une anecdote personnelle pour te dire d’abord ce que le Front commun a représenté pour moi quand j’étais enfant. Mon père était un employé de la construction, il travaillait sur les grands chantiers pour construire les barrages hydroélectriques, à la Manic, sur la rivière aux Outardes, à la Baie-James. Ma mère, elle, était infirmière-chef à l’Hôtel-Dieu de Québec. Quand le Front commun a démarré sa grève en avril 1972, mon père était à la maison, et il n’est pas retourné sur les chantiers du Nord pendant 45 jours. Ma mère, comme infirmière-chef, était considérée comme une cadre. Alors elle a dû choisir : soit elle restait à l’intérieur de l’hôpital le temps du conflit, soit elle ne pouvait plus du tout y retourner pendant la grève. Elle a choisi de rester, et je ne l’ai pas revue pendant des semaines. Qu’est-ce que cette anecdote révèle ? Ça montre deux choses : l’intensité du conflit qui a paralysé la province, et la détermination des grévistes qui bloquaient hermétiquement les lieux de travail comme les hôpitaux, sauf pour les services essentiels bien sûr.

À l’époque, les contradictions sociales étaient élevées. On avait un État-providence qui voulait fournir des services et des soins de qualité à tous les citoyens et citoyennes, mais qui, en même temps, sous-payait ses employé·e·s. De plus, le degré de conscience des travailleurs – et ça, c’est vrai dans le secteur privé comme dans le secteur public – était très élevé. La solution d’un front commun apparait à ce moment-là comme une solution évidente pour établir un rapport de force favorable contre l’État. Les travailleurs se rappellent des événements récents de 1970, avec plus de 500 arrestations. Mais si tous et toutes sont en grève, qu’est-ce que l’État peut faire ? Va-t-il procéder à l’arrestation des 210 000 employé·e·s du secteur public qui ont cessé leur travail ? L’État québécois ne sait pas trop comment réagir face à une mobilisation aussi forte et aussi large. En Amérique du Nord, il n’y a pas d’équivalent sur le plan de la mobilisation, c’est inédit. Pour mémoire, il y a plus de 200 000 travailleurs et travailleuses du secteur public en grève en avril 1972. Quand les chefs syndicaux sont emprisonnés, en mai, plus de 300 000 personnes enclenchent la grève et paralysent la province. Ce sont des travailleuses et des travailleurs du secteur public, mais beaucoup sont aussi des entreprises privées, par exemple de la construction. Il y a même des villes qui sont occupées par les travailleurs, comme Saint-Jérôme et Sept-Îles.

À partir de 1972, le mouvement syndical trouve une formule, le Front commun, qui est assez puissante pour instaurer un véritable rapport de force avec l’État, et pour obtenir des gains économiques mais aussi politiques[4]. Il faut dire que la lutte dans le secteur public est pensée en regard de toute la société. Les centrales veulent instaurer un rapport de force favorable avec l’État lors des négociations des employé·e·s du secteur public, mais aussi pour obtenir des gains qui deviendront la norme pour tous les travailleurs et travailleuses de la province, comme le salaire minimum hebdomadaire de 100 dollars. L’étape suivante est d’exiger des lois et des changements dans la prestation du travail, en matière de normes du travail. C’est ainsi que le mouvement syndical obtient la loi « anti-scabs » en 1977 : elle réduira le potentiel de violence dans les conflits de travail. En parallèle, et en interrelation avec le mouvement syndical, il y a aussi d’autres forces qui alimentent la combativité ouvrière et qui servent, si je puis dire, de force de frappe pour le mouvement ouvrier. Ce sont de multiples organisations marxistes et révolutionnaires qui s’activent à l’intérieur et à côté du mouvement syndical. Elles entretiennent l’idée d’une révolution socialiste.

Pour revenir au Front commun de 1972, on peut dire que l’État a été ébranlé. L’enjeu le plus complexe pour l’État provincial a été de faire face à un refus des travailleurs d’obéir aux injonctions et de rentrer au travail. Parce que, comme je le disais plus tôt, l’État cherche à être un agent de régulation et à instaurer une paix sociale. Toutefois, quand les travailleurs et travailleuses désobéissent massivement et poursuivent leur lutte malgré la répression de l’État, celui-ci se trouve dans une position difficile : il perd de sa légitimité et de son autorité. Enfin, un compromis s’est dégagé. Il y a eu des négociations qui ont donné des gains aux travailleurs, même si ces gains ne correspondent pas nécessairement aux objectifs de la mobilisation historique du printemps 1972. Cependant, le mouvement syndical s’est doté de tout un outil avec le Front commun. Il va reproduire l’expérience en 1976 et en 1979, chaque fois avec des gains importants sur le plan du salaire, mais aussi des conditions de travail. Par exemple, le Front commun de 1979 permet un gain substantiel concernant les congés de maternité.

A. L.-P. – Le mouvement syndical est donc au faîte de sa puissance. Comment les centrales, mais aussi d’autres organisations syndicales, font-elles usage de cette force ? Comment les groupes révolutionnaires participent-ils à ce vent de révolte ouvrière ?

M. P. – Au cours des années 1970, la société québécoise n’est pas une société homogène, elle ne l’a d’ailleurs jamais été. Notre société est traversée par des contradictions, notamment entre les élites, souvent propriétaires des moyens de production, et les travailleurs. Ces contradictions s’expriment ouvertement dans les années 1970, ce qui en fait une spécificité de cette période. De plus, le mouvement ouvrier assume une position offensive, à la fois dans son combat contre l’État employeur, dans son opposition au patronat et dans sa critique face à l’ingérence économique américaine au Québec. Dans la première moitié des années 1970, de larges segments de la classe dirigeante se réorganisent dans le Parti libéral du Québec dirigé par Robert Bourassa. Ce parti rassemble des groupes d’entrepreneurs, des propriétaires, etc., s’opposant au « désordre syndical » qui menacerait le progrès économique. De l’autre côté, il y a le mouvement ouvrier dont la force se canalise dans les centrales syndicales et, dans une moindre mesure, dans une constellation de petits groupes politiques et révolutionnaires. Les syndicats jouent alors un rôle majeur pour instaurer un rapport de force qui est favorable dans le secteur public – je pense aux Fronts communs de 1976 et de 1979 – mais aussi dans le secteur privé, comme avec l’obtention de la loi « anti-scabs » en décembre 1977.

L’autre joueur important de l’époque, c’est le Parti québécois (PQ). Ce parti, issu de dissidents du Parti libéral, souhaite incarner un nationalisme progressiste et cherche à obtenir l’appui des travailleurs et travailleuses. Les liens sont forts entre la gauche du PQ et le mouvement syndical. Dans cette perspective, le PQ se targue d’avoir un « préjugé favorable envers les travailleurs », ce qui rompt avec l’attitude de l’Union nationale de Maurice Duplessis et de ses successeurs, mais aussi avec le comportement du gouvernement Bourassa qui s’était acharné contre les syndicats en 1972. Cette affinité entre les syndicats et le PQ va engendrer des effets paradoxaux. D’un côté, avec l’élection du PQ en novembre 1976, plusieurs demandes des syndicats – concernant les briseurs de grève, la sécurité au travail, etc. – vont être prises en compte par le nouveau gouvernement. Les négociations dans le secteur public vont aussi être facilitées dans un premier temps. Toutefois, d’un autre côté, le PQ va canaliser une partie des énergies syndicales ; il va rattacher plusieurs militants à son projet. De fait, le PQ lui-même va devenir un pôle d’attraction et d’organisation pour beaucoup de militants et militantes, avec comme projet central l’indépendance du Québec plutôt que le pouvoir ouvrier. Finalement, après l’échec référendaire de 1980, la romance entre le PQ et les syndicats a fait long feu. Et en 1982-1983, on voit un affrontement brutal entre le gouvernement de René Lévesque et les centrales syndicales, affrontement qui laisse des traces profondes.

Pour revenir au mouvement ouvrier dans les années 1970 et à ses moyens d’action, je dirais que le point le plus marquant, ce sont les grèves qu’il mène, très nombreuses, souvent longues et intenses. La décennie 1970 est celle qui voit le plus de grèves de l’histoire du Québec, avec le plus haut taux de journées de grève au prorata de la population. Le Québec établit même un record quant à la quantité, l’importance et la durée des grèves pour l’Amérique du Nord. Les grèves dans les secteurs privé et public sont souvent longues, mais les travailleuses et les travailleurs tiennent leur bout et obtiennent souvent gain de cause. Et même s’ils ne gagnent pas immédiatement, l’intensité de leur combat donne parfois des résultats a posteriori. Ainsi, la grève à la United Aircraft à Longueuil, une grève qui s’étale sur 11 mois, ne débouche pas sur une victoire immédiate pour les travailleurs. Par contre, on considère généralement qu’elle marque un tournant et qu’elle mène à l’adoption de la fameuse loi anti-briseurs de grève de 1977. Un autre exemple : la Baie-James. En mars 1974, les travailleurs à la Baie-James entrent en conflit avec la société qui gère le chantier. Les tensions tournent à l’affrontement. Les travailleurs déclenchent une grève spontanée, certains commencent à saccager le chantier. Il faut évacuer l’installation pour arrêter le mouvement. Une commission d’enquête suit et va finir par instaurer un nouveau régime légal dans le secteur de la construction. Ce conflit intersyndical montre la capacité d’action des travailleurs et l’impact qu’ils peuvent avoir : le gouvernement doit réagir rapidement pour assurer la reprise des travaux et la relance d’un chantier jugé stratégique pour l’économie québécoise.

Dans les années 1970, le mouvement syndical est en mesure d’associer plusieurs éléments qui font son succès. Il est ample et ses membres sont mobilisés. Les travailleurs comprennent les enjeux, ils participent à l’élaboration de la stratégie, puis aux luttes et aux grèves. Le degré de compréhension et de détermination est élevé. L’expérience de grèves assez longues et dures permet d’établir un rapport de force global favorable à la classe ouvrière. Puis les Fronts communs intersyndicaux cristallisent un peu ces impulsions : l’unité, la mobilisation, la ténacité. On le voit dans le secteur public, mais aussi dans le secteur privé, comme c’est le cas avec le front commun des ferrailleurs en 1974-1975. Cette force du mouvement ouvrier, qui vient de la base, met de la pression sur les dirigeants syndicaux qui se font le relais des demandes – parfois radicales – des travailleurs. Le PQ subit lui aussi cette pression populaire, même s’il va finir par entrer en conflit avec les syndicats. Il y a un point que je veux souligner : les éléments de lutte sont encore plus efficaces puisqu’ils découlent d’une discussion collective des membres de la base du mouvement ouvrier, et qu’ils sont mis en pratique par les membres eux-mêmes.

A. L.-P. – Au tournant des années 1970-1980, le mouvement ouvrier québécois subit un brusque ressac. Qu’est-ce qui explique ce phénomène ?

M. P. – D’abord, il y a des éléments macroéconomiques qui expliquent ce changement. L’économie mondiale est en train de changer sous l’impulsion du néolibéralisme, une doctrine qui prône le libre-échange avec le moins de contraintes possible, la diminution des droits collectifs au profit du primat des droits individuels et la réduction des services sociaux. De fait, le capital transnational utilise à fond les délocalisations, ce qui fragilise le rapport de force des travailleurs du Nord. Les syndicats perdent alors de leur force et les droits socioéconomiques sont amenuisés. L’inflation galopante provoquée par les chocs pétroliers de 1973 et de 1979, engendrés par les turbulences entre les capitalistes eux-mêmes, vient diminuer le pouvoir d’achat des travailleurs. Ce qui aurait pu être une occasion de luttes entraine, en concomitance avec les autres facteurs que j’ai nommés, une atomisation et une déprime parmi beaucoup de citoyens et citoyennes. Les organisations ouvrières font également l’objet d’attaques qui visent à les discréditer. De plus, étant chacun dans leur coin, bon nombre de citoyens et de citoyennes s’appauvrissent. Dans ce contexte, le discours néolibéral va trouver un certain écho parmi les travailleurs et les travailleuses, en touchant une corde sensible : celle de l’endettement. Beaucoup vont se dire que, si l’État n’est pas capable de faire son travail, alors à quoi servent mes taxes et mes impôts ? Dès lors, plusieurs vont intérioriser le discours sur le danger de la dette gouvernementale, alors qu’ils s’endettent personnellement. C’est un retournement paradoxal, quand on sait que la solution proposée par les capitalistes néolibéraux, celle de la diminution des revenus de l’État par la réduction des impôts, entraine une grande partie des problèmes rencontrés par les citoyens et citoyennes.

Au Québec, ces enjeux vont se cristalliser lors du Front commun intersyndical de 1982-1983. René Lévesque est au pouvoir depuis sept ans, son gouvernement a perdu le référendum de 1980, la plupart de ses ministres progressistes sont partis. C’est un gouvernement aigri devant l’échec de son projet souverainiste et désemparé devant la situation économique ; il adhère de plus en plus au discours néolibéral. Et là, en pleine récession, les travailleurs et travailleuses du secteur public mènent un grand mouvement de grève pour améliorer leurs conditions. Le gouvernement choisit de répondre par la répression la plus importante de l’histoire du Québec contre les travailleuses et les travailleurs. Dans notre ouvrage sur la Révolution tranquille[5], Stéphane Savard et moi-même identifions ce moment comme la fin de la Révolution tranquille au Québec. Pourquoi ? Parce que le gouvernement rompt avec les idées sociales-démocrates qui caractérisent la conception de l’État au cours de la Révolution tranquille depuis 1959, en adoptant une posture résolument de droite, marquée par l’idéologie néolibérale. Avec la loi 111, adoptée le 17 février 1983, il y a une rupture. C’est un moment symbolique, mais pas seulement. Parce que cette loi de retour au travail vient toucher directement les droits collectifs des travailleurs en faisant reposer les mesures répressives sur le dos des individus. L’État employeur coupe le salaire des individus, il retire des années d’ancienneté aux individus. C’est un bris avec la négociation de groupe à groupe, entre le gouvernement et les syndicats. C’est une première forme de négation des syndicats eux-mêmes comme instance collective représentant les travailleurs et les travailleuses.

Les gouvernements d’un peu partout, et le gouvernement Lévesque au Québec, veulent réduire la place de l’État comme garant du bien commun et circonscrire les citoyens à leur seule individualité. Pour ce faire, quel meilleur moyen que de sabrer dans les droits collectifs ? On promeut l’individualisme en individualisant les travailleurs, si je puis dire. En résumé, cette période voit la transformation de l’économie au profit des entreprises, tout en refoulant les problèmes sur le dos des citoyens, la dette notamment, et tout ce qui relève des enjeux sociaux. Durant cette période, et cela vaut encore pour notre société aujourd’hui, le patronat et les gouvernements ont imposé des structures économiques et politiques axées sur l’entreprise managériale et la réussite personnelle, qui marginalisent les droits et les services collectifs. C’est un modèle qui ne sert pas les besoins du plus grand nombre.

A. L.-P. – Pour terminer, que peut-on retenir du cycle des luttes des années 1970 ?

M. P. – Pour moi, la leçon la plus fondamentale concerne l’intensité des motivations des travailleurs et des travailleuses : ils veulent être reconnus comme tels. Cette intensité à faire valoir leurs droits s’accompagne de leur volonté à prendre les moyens nécessaires pour que ces droits, eh bien, s’appliquent réellement. Il y a une conscience qui s’établit selon laquelle les travailleurs sont au cœur de la société et qu’ils doivent être traités avec dignité, qu’ils doivent pouvoir vivre et pas seulement survivre, et qu’ils doivent pouvoir se réaliser pleinement comme êtres humains. Dans le même sens, je remarque la vigueur avec laquelle les citoyennes et citoyens sont prêts à lutter pour obtenir ces droits, pour les obtenir concrètement. Ils veulent de bonnes écoles, de bons hôpitaux, des salaires décents, une sécurité au travail, une bonne retraite, des garderies. L’ensemble de ces revendications peut être considéré comme un programme global pour reprendre le contrôle de son existence, et pour que cette existence corresponde aux attentes légitimes d’un être humain dans la vie.

L’autre point important, c’est l’enjeu de la démocratie et de la participation. À mon avis, les luttes des années 1970 ont été aussi intéressantes et porteuses parce qu’elles étaient, dans le discours et dans la pratique, foncièrement démocratiques. Les syndicats, s’ils remplissent bien leur mission, sont des espaces démocratiques par excellence. Ils sont des lieux de formation civique : que l’on pense à toutes les initiatives d’éducation populaire mises sur pied par les organisations syndicales et qui habilitent les travailleurs à exercer leurs droits. Ils sont aussi des lieux où les travailleuses et les travailleurs peuvent discuter, débattre, prendre des décisions collectivement, choisir ensemble ce qu’ils veulent et quels moyens ils désirent prendre pour atteindre leurs objectifs. Les années 1970 voient une poussée de la base militante, à la fois radicale et démocratique, qui prend l’initiative et qui impose sa volonté aux directions syndicales et aux gouvernements. C’est une grande leçon des années 1970 : le lien intrinsèque entre le caractère démocratique des luttes et leur capacité de mobilisation, et leur capacité d’entrainer de larges secteurs de la société dans des luttes souvent victorieuses.

Par Alexis Lafleur-Paiement, doctorant en philosophie politique et chargé de cours à l’Université de Montréal, membre du collectif Archives Révolutionnaires


  1. Martin Pâquet, Michèlle Landry et Anne Gilbert (dir.), Mémoires et mobilisations, Québec, Presses de l’Université Laval, 2015. ↑
  2. Martin Pâquet et Stéphane Savard, Brève histoire de la Révolution tranquille, Montréal, Boréal, 2021. ↑
  3. Martin Breaugh, L’expérience plébéienne. Une histoire discontinue de la liberté politique, Paris, Payot, 2007. Voir aussi Martin Pâquet, « Du temps des groupes de pression », dans Stéphane Savard et Jérôme Boivin (dir.), De la représentation à la manifestation. Groupes de pression et enjeux politiques au Québec, XIXe et XXe siècles, Québec, Septentrion, 2014, p. 428-438. ↑
  4. On pourra se référer à l’article d’Yvan Perrier, « Fronts communs dans les secteurs public et parapublic au Québec : quid de leur impact politique ? » dans ce numéro 35 des Nouveaux Cahiers du socialisme. ↑
  5. Brève histoire de la Révolution tranquille, op.cit., 2021. ↑

 

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