Encore cette année, le mot d’ordre de « grève sociale » est prononcé ici et là dans les instances syndicales et dans les mouvements sociaux. Cette fois-ci, c’est dans le cadre de la campagne « Faire front » de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), notamment au Conseil central du Montréal métropolitain, que l’idée de faire une grève sociale pour le 1er mai s’est mise à se répandre. La grève sociale est une forme de grève politique qui a comme particularité d’impliquer massivement des personnes des classes laborieuses qui exercent un arrêt d’activité. Le Mouvement d’éducation populaire et d’action communautaire du Québec (MÉPACQ) la décrit comme une grève orchestrée simultanément par les mouvements syndical, communautaire et étudiant[1]. Pour les centrales syndicales, la grève sociale signifie aussi grève illégale, puisque la majorité des syndicats ne sont pas en négociation de convention collective lorsqu’elle est exercée.
Avec le tournant des années 2000, cette stratégie est devenue de plus en plus mise de l’avant par la gauche. On peut supposer que le taux de syndicalisation en décroissance et le peu d’implantation de la gauche dans le secteur privé ont contribué à cette volonté pour les mouvements progressistes de mettre des forces non syndiquées en action dans les tentatives de grève générale. Ainsi, lorsque la CSN et la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) recherchent un mandat de grève sociale contre le gouvernement libéral de Jean Charest en 2004, lançant le bal de ce type d’offensive, cela coïncide avec une légère diminution du taux de syndicalisation au Québec.
Les tentatives de lancer une grève sociale dans les 25 dernières années ont été le fait du mouvement syndical d’abord, puis du mouvement étudiant. Depuis 2014, le mouvement communautaire a aussi fait naitre une pratique de la grève qui l’a amené à appeler à la grève sociale à l’occasion. Se sont également mis de la partie certains mouvements sociaux moins institutionnalisés, notamment le mouvement écologiste. Ce texte vise à donner un aperçu des différentes tentatives de lancer une grève sociale, telles qu’orchestrées par ces quatre types d’acteurs sociaux.
Grèves du mouvement syndical
La CSN tente d’abord, en 2004, d’organiser une grève sociale d’une journée en opposition aux politiques de droite du gouvernement Charest. Récemment élu, celui-ci multiplie les réformes néolibérales et les attaques contre les syndicats. C’est vraiment le mouvement syndical qui est ici le fer de lance du mouvement qui se construit. La grève est sociale, parce que massive, mais le terme est synonyme de « grève politique », comme l’attestent certaines résolutions discutées localement[2]. Une volonté d’élargir le mouvement éventuel est cependant là puisqu’« une discussion a aussi été entamée au défunt Réseau de vigilance, coalition formée pour s’opposer aux orientations du gouvernement Charest, sur la pertinence d’étendre la grève à d’autres secteurs, comme le milieu communautaire, et d’en faire une grève sociale[3] ».
Environ deux mois après le début du processus de consultation entamé au printemps, la CSN annonce :
Le 17 mai, lors d’un conseil confédéral spécial, la CSN obtenait le mandat de déclencher une grève sociale de 24 heures, en intersyndicale, au moment jugé opportun. Cent soixante-quinze mille membres répartis dans tous les secteurs d’activité, tant public que privé, se sont prononcés en faveur de la tenue de cette journée de débrayage. Et la consultation se poursuit[4].
Toutefois, à ce moment-là, « les conditions nécessaires à l’exercice de cette grève ne sont pas encore toutes réunies[5] ». En effet, la CSN, ne veut pas s’engager seule dans la grève sociale, mais souhaite qu’elle soit menée par plusieurs centrales syndicales. La participation de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) à ce mouvement de grève était, de fait, une condition pour déclencher la grève – d’où l’expression « en intersyndicale » dans le libellé du mandat. Selon le comité exécutif de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ), ç’aurait été le secteur privé qui insistait sur cette condition[6]. Il se trouve malheureusement que la FTQ ne souhaitait pas rejoindre le mouvement. En juin, « le président de la FTQ n’a pas mâché ses mots pour annoncer qu’il ne serait pas de ce voyage[7] » selon la présidente de la CSN de l’époque. La centrale se réoriente donc vers une « guérilla politique », soit une série d’actions revendicatives. Référons-nous aux mots de Philippe de Grosbois : « En voulant rallier l’ensemble du mouvement syndical, on avait établi un plancher si élevé que le projet de grève sociale d’alors était mort avant même de naître. Avec les années, il est devenu une sorte de fantasme du syndicalisme de gauche[8] ».
En 2010, la Coalition contre la tarification et la privatisation des services publics se dote d’un mandat invitant toutes les organisations syndicales et communautaires qui la composent d’« amorcer une réflexion sur la grève sociale[9] ». Son but, dans la même lignée que la tentative de 2004, est de s’opposer aux mesures d’austérité du gouvernement Charest. En mai 2011, le congrès de la CSN adopte une résolution voulant que « la CSN développe un plan de mobilisation et d’action incluant la possibilité de tenir une grève générale et sociale avec nos alliés et visant à protester contre les mesures rétrogrades gouvernementales (incluses dans les derniers budgets de mars 2010 et de mars 2011) adoptées à l’Assemblée nationale[10] ».
Sûrement en partie sous l’impulsion de la grève étudiante alors en cours, la discussion prend des allures plus concrètes en 2012. La question est discutée dans plusieurs syndicats et fédérations, comme à la FNEEQ-CSN lors de ses instances d’août et de décembre ou au Syndicat des employé-es de magasins et de bureaux de la SAQ (CSN). Si la question est discutée à la base et dans certaines instances, l’idée ne pénètre cependant pas les dirigeantes et dirigeants cette année-là : « Les directions syndicales, dont la CSN, cherchent à jouer les médiateurs lors de la grève étudiante et promettent la paix sociale[11] ». De fait, les discussions sur la grève sociale semblent traverser la CSN par à-coups. On relate par exemple des discussions sur le sujet en 2014 dans un syndicat de la santé[12]. En dehors de la CSN, la discussion reste confinée à de petits cercles de gauche sans influence réelle sur le mouvement.
Toujours selon De Grosbois, la grève sociale du 1er mai 2015 mettra fin à l’utopie de la grande grève sociale syndicale au profit d’un projet plus modeste, mais réalisable[13]. Au lieu d’une grève générale de plusieurs secteurs et alliant privé et public, la grève sociale deviendra un arrêt de travail d’une trentaine de syndicats d’enseignantes et d’enseignants de cégep de la CSN et de la CSQ (FNEEQ-CSN et FEC-CSQ)[14], exécuté en concertation avec d’autres mouvements sociaux. Le mouvement étudiant joue alors un rôle crucial pour faire advenir cette grève.
Transformer la grève étudiante en grève sociale
L’idée de grève sociale qui fait le pont entre le mouvement étudiant et le mouvement syndical était présente durant le premier grand combat de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ), soit la grève générale de 2005 contre les coupes dans le programme gouvernemental de l’Aide financière aux études. Selon Claude Rioux du magazine À bâbord !, une idée commune dans le mouvement était que « si on dure encore quelques semaines, les syndicats vont embarquer et le gouvernement va tomber[15] ». Le Front commun du secteur public (composé uniquement de la CSN et de la FTQ à partir de mars 2005) était en effet en pleines négociations avec l’État. Les étudiantes et étudiants et quelque 200 000 travailleuses et travailleurs avaient donc le même ennemi et auraient pu profiter de cette synergie.
Cependant, des intérêts divergents de part et d’autre ont empêché pareille collaboration et, hormis des manifestations conjointes, rien de concret n’a allié l’ASSÉ et les centrales syndicales en négociation. Selon Rioux, le président de la FNEEQ-CSN justifiait alors la division entre les deux camps amis en proposant plutôt « une “lutte à relais” où le mouvement étudiant passe le flambeau aux syndicats de l’enseignement et de la fonction publique[16] ».
Lors de la grève étudiante de 2012 contre la hausse des frais de scolarité, l’idée de grève sociale est de nouveau mise de l’avant à l’été, alors que « [l]e mouvement étudiant devient peu à peu un mouvement social opposé au gouvernement Charest et à la gestion néolibérale[17] ». C’est en juillet 2012, à l’Université Laval, qu’un congrès de la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE) affirme la nécessité d’appeler à ce type de grève et ainsi à élargir formellement le mouvement étudiant en impliquant le monde syndical et communautaire[18].
Un texte publié sur le site de l’ASSÉ pour démarrer cette campagne déclare vouloir rallier « les travailleurs et travailleuses des secteurs de la santé, de l’éducation et des services sociaux, les lock-outés de Rio Tinto et les mis-à-pied de Aveos par un capitalisme sauvage, les travailleurs et travailleuses précaires des couche-tard [sic] auxquels on refuse le droit d’association, les femmes vivant des menaces conservatrices contre leurs droits, les aînés se faisant imposer de travailler plus longtemps, ou les autochtones voyant une nouvelle colonisation piller ce qui leur reste de territoire[19] ».
Bien que peut-être trop audacieuse pour l’état de la gauche d’alors, la proposition n’est pas totalement déconnectée de la pratique de certains groupes. Le 15 mai 2012, par exemple, les 45 centres de femmes affiliés à l’R du Centre des femmes avaient débrayé en soutien aux étudiantes et étudiants et en opposition à la brutalité policière. De même, la Fédération de l’enseignement collégial de la CSQ discutait, un mois plus tôt, de grève sociale à la suite de l’adoption de la loi 12 qui brimait le droit de manifester[20]. Le fort engouement derrière le mouvement des casseroles dans les rues et la popularité des différentes manifestations nationales ont dû participer à cette idée que l’implication formelle de groupes non étudiants pouvait advenir. Cet appel n’aura cependant que peu de répercussions. L’annonce d’élections, désamorçant le mouvement contre la hausse, limite notamment les possibilités de voir se développer une éventuelle grève sociale. Au bout du compte, en 2012, « les grandes centrales syndicales (CSN et FTQ) se sont contentées d’appuyer les étudiant.es en évitant soigneusement d’elles-mêmes se mettre en jeu ou de profiter du contexte pour menacer le gouvernement néolibéral[21] ».
Au printemps 2015, la grève étudiante contre l’austérité renoue elle aussi avec le rêve de grève sociale. Ici cependant, le mouvement est, dès ses débuts, planifié en vue d’être un mouvement large reposant sur des forces étudiantes de même que syndicales. « [L]es militant.es auront comme but de provoquer une grève étudiante au printemps 2015 ; cette grève devra porter sur des enjeux (relativement) spécifiques pour ensuite se transformer en grève sociale[22] ». Les « comités Printemps 2015 », formés sur des bases autonomes, non liés aux centrales étudiantes ou syndicales, visent ainsi à faire la jonction entre des milieux de travail et des milieux d’étude. Pour certains, le début des négociations dans le secteur public laissait, de fait, entrevoir la possibilité d’une lutte massive menée à la fois par le Front commun et par le mouvement étudiant.
Chez les étudiants et étudiantes, 55 000 personnes seront en grève générale illimitée pendant quelques semaines, mais l’élargissement de la lutte ne se produit pas vraiment. Le président de la FTQ d’alors, Daniel Boyer, indique : « Nous avons convenu que l’on ferait nos affaires chacun de notre côté, ce qui ne veut pas dire que nous ne sommes pas solidaires de nos luttes respectives[23] ». La CSN et la CSQ se tiennent elles aussi loin du mouvement Printemps 2015, au grand dam d’une partie de la base.
Une question stratégique importante aurait vraisemblablement participé à rendre ardue une alliance entre le Front commun et le mouvement Printemps 2015 : c’est à l’automne, et non au printemps, que les négociations du secteur public allaient être les plus antagoniques et que la grève de ces travailleuses et travailleurs était possible. Prenons à témoin le fait qu’en avril, le Front commun en était encore à amorcer « une réflexion sur les moyens d’action à déployer dans cette négociation avec l’État québécois[24] ». Cet enjeu avait d’ailleurs amené certains étudiants à lancer un appel à un « automne chaud » qui serait la suite du mouvement printanier après son « repli stratégique » d’avril. Hormis quelques jours épars de grève tenus pour appuyer le Front commun, l’automne fut cependant plutôt frisquet. Les comités Printemps 2015 réussirent par contre à organiser une journée de grève sociale le 1er mai, où une dizaine de syndicats d’enseignantes et d’enseignants de cégep affiliés à la CSN et à la CSQ ont débrayé illégalement, une vingtaine sur les 30 prévus ayant reculé face aux menaces de représailles du gouvernement. À leurs côtés, on retrouvait bien sûr des associations étudiantes, mais aussi 236 groupes communautaires, ainsi que deux cafés et un salon de tatouage qui ont suspendu leurs activités[25].
Les grèves du communautaire
Dans les dix dernières années, les organismes communautaires ont commencé à multiplier les grèves, parfois dans l’optique de se rendre à une grève sociale. Cette nouvelle tactique serait inspirée directement de la grève étudiante de 2012[26]. Précisons d’abord ce que le mouvement communautaire entend par grève : « cesser ou [interrompre] momentanément nos activités régulières, avec l’accord de nos membres et de notre conseil d’administration, pour faire valoir nos revendications et se consacrer à l’organisation d’actions collectives et à la mobilisation de nos membres, de nos alliés, de la population[27] ».
De telles grèves ont eu lieu en 2014, 2015, 2016, 2018, 2019, 2021, 2022, 2024 et 2025. Dans la majorité des cas, ce sont plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines, de groupes communautaires qui ont ainsi perturbé leurs activités régulières. La plus grosse a eu lieu en novembre 2016, alors que 1 400 organismes étaient impliqués dans le mouvement qui a duré trois jours. Selon le MEPACQ, ce type de grève est « un moyen :
- D’envoyer un message fort au gouvernement.
- De se donner le temps de faire avancer nos luttes.
- De se solidariser entre nous et avec nos alliés des autres mouvements sociaux.
- De rejoindre la population.
- D’amorcer une réflexion collective sur la société que nous voulons construire[28] ».
Bien qu’on ne peut être en désaccord avec la nécessité d’atteindre ces résultats, il ne s’agit pas de résultats spécifiques à une grève. Outre celui de se « donner le temps de faire avancer nos luttes », rien ne semble dépendre d’un arrêt de travail. Il n’y a pas besoin d’argumenter longtemps pour démontrer qu’il est possible d’amorcer des réflexions ou de rejoindre la population sans être en grève. En fin de compte, la grève du communautaire apparait ici surtout comme une façon de déployer différemment ses ressources : les membres votent pour suspendre leurs services temporairement afin de favoriser plus d’action politique.
Dans l’appel à la grève de 2024, relayé notamment par l’Organisation populaire des droits sociaux à Montréal et qui prévoyait dès le départ d’être une grève sociale, la chose était affirmée plutôt clairement : « Cette grève prendra la forme d’un arrêt ou d’un réaménagement des activités/services réguliers en vue de libérer du temps pour l’organisation et la participation à des activités/mobilisations/perturbations en lien avec nos objectifs communs[29] ». Dans le cas d’un journal communautaire comme le Droit de parole de Québec, les activités sont à peine modifiées : « Pour le journal, se joindre au mouvement de grève signifie surtout transmettre le plus d’information possible sur cette grève, encourager les grévistes et soutenir le mouvement. Et non pas cesser les activités[30] ».

La grève du communautaire ne se présente donc pas comme une action ayant un impact direct sur l’économie ou le monde politique, mais ce sont des actions de mobilisation permises par la libération de leurs activités des salarié·e·s qui auraient cet effet. Il faut cependant mentionner que certains militants croient, au contraire, que les grèves du communautaire ont un effet économique direct par leur fermeture. Ainsi un membre du Syndicat Industriel des Travailleuses et Travailleurs (SITT-IWW) décrivait la chose comme « un arrêt complet de la machine […] pour faire plier l’État et nos boss[31] ».
Malgré ces propos, un réel blocage de la machine dépend évidemment de grèves dans d’autres secteurs, puisque le communautaire ne participe que de façon marginale à la production capitaliste – la fameuse machine. L’appui de syndicats, mais aussi d’autres acteurs de la société, est recherché par les protagonistes d’une grève sociale débutée dans le communautaire. Quelques grèves étudiantes d’appui ont eu lieu dans le passé pour épauler le communautaire, mais du côté des centrales syndicales, on s’en tient à « affirmer sa solidarité » comme l’a fait la CSN durant la grève de 2016.
Grève de mouvement social
En décembre 2023, un appel à la « grève mondiale pour la Palestine » est lancé sur les réseaux sociaux. La publication interpelle ainsi tous les Québécois et Québécoises (et habitants de la Terre) : « Restez à la maison, pas de travail, pas d’école, pas d’achats, boycott[32] ». Cet appel à la grève, plutôt fantomatique, ne s’est traduit, sans surprise, en rien de concret. Si des individus isolés ont pu y participer, dans l’univers médiatique ou militant, rien de cette participation n’a été noté. Si l’exemple est peut-être anecdotique, il s’inscrit cependant dans une tendance plus générale des dernières années à lancer des appels à la grève sur des enjeux spécifiques sans avoir l’appui de syndicats, d’organisations étudiantes ou même de groupes communautaires prêts à débrayer.
Le site Web Organizing Work, qui se revendique du « syndicalisme de solidarité », décrit ainsi la chose : « Dans les années récentes, des militants de la classe moyenne ayant peu de liens avec les syndicats, les travailleurs ou les milieux de travail ont lancé de manière régulière des appels à la grève générale ». L’auteur ajoute que « contrairement aux vraies grèves qui demandent une tonne de travail, appeler à la grève générale est apparemment une affaire simple. Une date est choisie, une publication Facebook est créée, la presse libérale s’en empare et la grève générale est née[33] ».
Au-delà des exemples absurdes où on lance une invitation totalement ex nihilo, on compte dans les dernières années aussi plusieurs appels à la grève portant sur une cause politique précise et amorcée par des groupes de pression plutôt que par des syndicats ou groupes communautaires. Un exemple typique de ces grèves sociales au Québec est celui des grèves pour l’environnement. En septembre 2019, par exemple, un appel à la grève était lancé à l’occasion de la venue de Greta Thunberg à Montréal. Un organisateur de « La Planète s’invite au parlement » lançait alors « un appel plus large pour inviter tous les Québécois inquiets à utiliser un de leurs plus grands pouvoirs : celui de bloquer le système[34] ». Moins de 10 syndicats du secteur de l’éducation ont participé à cette journée de contestation, alors que 80 000 étudiants et étudiantes débrayaient.
Ce ne sont cependant pas seulement les syndicats qui étaient encouragés à participer à l’effort de mobilisation. Ainsi, « plusieurs commerces [annonçaient] sur les réseaux sociaux qu’ils fermeront le 27 septembre afin de permettre à leurs employés de participer à la grève pour le climat[35] » tandis que des écoles, dont celles de la Commission scolaire de Montréal, ont permis aux élèves de participer à la « grève » en ajoutant une journée pédagogique, les cours étant repris plus tard dans l’année[36]. Cette grève était ainsi récupérée par le régime en place, au point que le ministre de l’Environnement provincial Benoit Charette et le premier ministre du pétro-État canadien Justin Trudeau ont participé à la manifestation montréalaise.
Du côté des centrales syndicales, cette « grève sociale » fut bien perçue mais très peu de syndicats firent réellement la grève illégale. Ainsi, le Congrès du travail du Canada, peu enclin aux aventures révolutionnaires, approuvait le mouvement tout en se gardant d’encourager ses membres à débrayer : « Ce ne sont pas tous les travailleurs qui pourront joindre les marches et manifestations en personne, mais il y a plusieurs manières de démontrer sa solidarité […] notamment montrer sa solidarité sur les médias sociaux, participer à des actions sur sa pause-repas, lancer une conversation sur les réductions des émissions dans son propre milieu de travail ou amener le sujet de l’action climatique avec vos candidats locaux dans l’élection fédérale[37] ».
De manière analogue, durant la grève sociale pour l’environnement en 2021, le Syndicat des travailleurs et travailleuses des Postes (STTP) proposait de prendre les actions suivantes pour participer au mouvement : joindre un groupe écologiste, signer des pétitions, écouter des films, donner des conférences, écrire des lettres aux journaux, suivre des formations de l’organisation multimillionnaire 350.org, etc.[38] Autrement dit, on supporte la grève, mais on ne considère pas de faire un arrêt de travail et, ainsi, on participe à la perte de sens de la grève sociale. Au lieu d’une grève, c’est-à-dire la cessation coordonnée du travail par les travailleurs et travailleuses, appuyée par d’autres pans de la population, nous avons un mouvement coordonné de mise sur pause d’activités économiques peu ou pas productives, lesquelles incluent quelques grèves de travailleurs et travailleuses.
Hors du Québec, on peut donner l’exemple des Days Without Immigrants (journées pour la protection des immigrants) qui ont eu lieu à quelques reprises aux États-Unis (2006, 2017, 2025). La première journée avait lieu un premier mai et poussait tous les immigrants et immigrantes à cesser de travailler, d’aller à l’école, mais aussi de vendre et d’acheter des marchandises. Trois compagnies plutôt monopolistes ont « rejoint le mouvement » en fermant leurs portes, soit Cargill, géant du bœuf et du porc, Tyson Foods, la plus grande compagnie de viande au pays, ainsi que la chaine d’épicerie latino Goya Foods[39]. En 2017, on a rapporté que des petits commerces et franchises de restaurant ont aussi fermé leurs portes, dont certains McDonald’s[40].
L’élément manquant pour une grève sociale réussie
Peu importe qui tente de lancer la grève sociale, que ce soit le mouvement communautaire, étudiant ou un autre groupe de pression, on en vient toujours à ressentir l’absence d’un acteur décisif pour « bloquer la machine » : les centrales syndicales. La dernière grève sociale à laquelle les centrales ont participé remonte à 1976, en opposition aux politiques du gouvernement libéral canadien de Pierre Elliot Trudeau. S’il a été parfois possible de mobiliser certains syndicats du secteur public, comme ce fut le cas lors de la grève des étudiants le 1er mai 2015 ou de celle des écologistes le 27 septembre 2019, les syndicats sont restés somme toute minoritaires dans le mouvement.
Les syndicats des secteurs les plus productifs et stratégiques de l’économie capitaliste québécoise, soit la logistique, l’industrie lourde, l’extraction et la construction, n’ont été mobilisés qu’à l’occasion de discussions internes en 2004. La combativité que certains syndicats de ces domaines ont pu avoir, par exemple, le syndicat des travailleurs de l’aluminerie d’Arvida en 2004 ou celui de Rolls-Royce à Montréal en 2022, n’a jamais su se combiner avec la volonté d’autres secteurs de la population d’en découdre avec le gouvernement. Quant au capital commercial et aux entreprises de services, faiblement syndiqués et atomisés entre plusieurs petits syndicats, le mouvement syndical y est encore très peu présent et inapte à mobiliser massivement ses membres. Si un commerce était fermé durant une des récentes grèves sociales, il s’agissait d’une action de l’employeur et non des employé·e·s. Autrement dit, il s’agissait d’un « lockout politique ». La grève sociale, dans les années 2000, s’est donc bien souvent contentée d’être une mobilisation sociale large avec une participation marginale de certains syndicats de l’éducation.
L’exemple de la grève sociale italienne pour la Palestine, appelée en septembre 2025 par l’Union syndicale de base (USB), un syndicat radical, et par la Confédération générale italienne du travail (CGIL), la plus grande centrale syndicale du pays, nous montre cependant que la grève sociale est une possibilité bien réelle pour le mouvement ouvrier. En plus des fermetures d’école orchestrées par des étudiantes et étudiants ainsi que des enseignantes et enseignants participant au mouvement, cette grève a paralysé des ports et d’autres infrastructures logistiques. Dans un article de Jacobin, Tasnima Uddin a montré que cette synergie entre différents secteurs de la population se fonde en fait sur le militantisme des débardeurs et débardeuses, organisés en caucus de la base[41]. Ceux-ci et celles-ci ont gagné en expérience en bloquant, dans les dernières années, la livraison d’armes destinées aux guerres impérialistes, notamment à Israël. Le mouvement syndical combatif de ces employé·e·s de la logistique a ainsi permis que la grève sociale de septembre 2025 rejoigne le secteur privé et donne un grand coup à l’économie italienne.
On peut ainsi avancer, sans grand risque de se tromper, que la réussite d’une grève sociale éventuelle demandera qu’on s’attarde à organiser, éduquer et mobiliser les syndicats et les ouvriers du secteur privé. En 2004, c’est ce secteur qui avait poussé la CSN à refuser de faire front seul contre Charest, sachant bien que, sans la FTQ, l’économie du Québec ne serait pas paralysée bien longtemps. Pour convaincre cette centrale, il faudra aussi que ses membres travaillant dans la construction, dans les usines et dans les transports soient prêts à s’engager dans la lutte politique en débrayant.
Par André-Philippe Doré, boulanger et enseignant au Centre de formation politique
- MEPACQ, 14 questions et réponses sur la grève du communautaire, 2017, p. 5. ↑
- Syndicat des chargées et chargés de cours de l’Université du Québec à Montréal, SCCUQ@, nº 31, septembre 2004, p. 3. ↑
- Coalition contre la privatisation et la tarification des services publics, « Pourquoi discuter de grève sociale ? », Presse-toi à gauche, 24 avril 2012. ↑
- Michelle Filteau, « La CSN prête pour la grève sociale », Perspectives, nº 6, juin 2004, p. 5. ↑
- Ibid. ↑
- FNEEQ, Mot du comité exécutif de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (CSN), décembre 2004, p. 12. ↑
- Claudette Carbonneau, « La CSN est loin de tourner la page », Perspectives, nº 7, octobre 2004, p. 2. ↑
- Philippe De Grosbois, « Les profs à l’école de la grève », À bâbord !, nº 60, été 2015. ↑
- Coalition contre la privatisation et la tarification des services publics, Guide de consultation sur la grève sociale. ↑
- Alexandre Joly, « Avant de tout perdre, une journée de grève sociale! », Le Pionnier, vol. 47, nº 2, juin 2012, p. 5. ↑
- René Charest, « Perte de plus 20 000 membres à la CSN : que s’est-il passé ? », Presse-toi à gauche, 18 avril 2017. ↑
- Ibid. ↑
- De Grosbois, 2015, op. cit. ↑
- En fait, seulement 10 syndicats feront la grève. Voir plus loin. ↑
- Claude Rioux, « On peut rêver », À bâbord !, nº 10, été 2005. ↑
- Ibid. ↑
- Archives révolutionnaires, 2012. La plus grande grève de l’histoire du Québec, février 2022. ↑
- Le Devoir, « Chronologie de la crise étudiante 2011-2012 », juillet 2012. ↑
- ASSÉ, Vers une grève sociale, juillet 2012. ↑
- Propositions et positions de la FEC-CSQ vers la grève sociale, 18 juin 2012. ↑
- Archives Révolutionnaires, 2012. La plus grande grève de l’histoire du Québec, op. cit., note 9. ↑
- Archives Révolutionnaires, Post-situationnisme et appelisme au « Québec » – Fragments 2014-2019. Partie II, 30 août 2024. ↑
- Louise Leduc, « Les syndicats excluent la grève illégale », La Presse, 18 mars 2015. ↑
- Jacques Létourneau, « La grève », Perspectives, nº 49, avril 2015, p. 2. ↑
- Pour une liste complète des syndicats et organisations en grève : <https://grevecontrelausterite.wordpress.com/mandats-de-greve/>. ↑
- Valérie Beauchamp, « Le communautaire en grève! », À bâbord !, nº 73, mars 2018. ↑
- Engagez-vous pour le communautaire, Vous avez dit vague de grèves et fermetures ?, novembre 2021. ↑
- MEPACQ, 14 questions…, 2017, op. cit. ↑
- Organisation populaire des droits sociaux, Écoeuré.e.s d’être méprisé.e.s : Ensemble vers la grève sociale !, 2024. ↑
- « Le Journal Droit de parole vote pour la grève en décembre », Droit de parole, 20 novembre 2015. ↑
- SITT-IWW, À quand la grève ?, 28 avril 2019. ↑
- Partage Facebook par la page Science immortelle du maoïsme-duplessisme, 10 décembre 2023. ↑
- Joe Burns, « No More Fake Strikes », Organizing Work, août 2019. ↑
- Anne-Marie Lecomte, « Appel à la grève sociale au Québec aux côtés de Greta Thunberg le 27 septembre », Radio-Canada, 10 septembre 2019. ↑
- « Quatre commerçants nous expliquent pourquoi ils seront fermés pour participer à la grève climatique », Journal de Montréal, 25 septembre 2019. ↑
- Agence QMI, « La CSDM en journée pédagogique lors de la grève pour le climat », TVA Nouvelles, 17 septembre 2019. ↑
- « Le Congrès du travail du Canada se solidarise avec la grève mondiale pour le climat menée par les étudiants », 20 septembre 2019. ↑
- STTP, « Grève mondiale pour le climat. #DéracinerLeSystème le 24 septembre 2021 », 13 septembre 2021.↑
- Carlos Alvarez, « Lessons of the May 1 “Day Without Immigrants” », Liberation, 31 mai 2006. ↑
- Katharine Shilcutt, « In Photos : The Day Without Immigrants Rally in the East End », Houstonia, 16 février 2017. ↑
- Tasnima Uddin, « The Making of Italy’s Pro-Palestine General Strike », Jacobin, octobre 2025. ↑





