AccueilNuméros des NCSNo. 35 - Printemps 2026Le Printemps 2015 et la grève sociale contre l’austérité

Le Printemps 2015 et la grève sociale contre l’austérité

DOSSIER - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 35 - Printemps 2026

Depuis quelques années, les appels à la grève sociale se multiplient au Québec. En 2019, le mouvement écologiste invite à une grève sociale pour le climat[1][2]. Un manifeste diffusé par la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE) en 2012 lance également un appel à ce moyen d’action, cette fois en faveur de l’éducation[3]. L’année précédente, le journal Le Devoir publie un texte en faveur de la grève sociale, rédigé par un citoyen outré face à la corruption libérale[4]. En 2004, les grandes centrales syndicales tentent d’organiser une grève sociale de 24 heures qui ne se concrétise pas, faute de cohésion entre les organisations[5].

Bref, l’appel à la grève sociale est fréquemment brandi et plusieurs groupes ou causes progressistes y vont, tour à tour, de leur propre tentative. Ces invitations restent généralement lettre morte et les débrayages souhaités ne se matérialisent pas. Toutefois, de toutes ces tentatives, une d’entre elles se démarque par le relatif degré de succès qu’elle a connu. Il s’agit du mouvement de grève sociale contre les mesures d’austérité qui a lieu en 2015 et qui est connu sous le nom de « Printemps 2015 », parfois aussi raccourci sous la forme « P15 ». Bien que portée avant tout par le mouvement étudiant, la campagne de grève sociale de 2015 est marquée par une tentative de convergence entre la mobilisation étudiante et le front syndical, auquel s’ajoute aussi le secteur communautaire. Elle se solde par une réussite partielle alors que des professeur·e·s de cégep adhèrent au mouvement et poussent l’audace jusqu’à réaliser le premier débrayage politique et illégal au Québec depuis 1976[6]. Du côté du mouvement étudiant, il s’agit également d’une première grève de nature à la fois politique et offensive depuis plusieurs décennies[7].

Je m’intéresserai dans cet article à cette campagne de grève sociale. Plus précisément, je traiterai de la recherche de convergence entre le mouvement étudiant et le mouvement syndical et ouvrier qui a marqué le Printemps 2015, et qui s’est soldée par la tenue d’une journée de grève sociale le 1er mai 2015. Cette analyse sera fondée sur ma propre expérience des événements, en tant que participant au sein du mouvement étudiant, ainsi que sur les publications et prises de parole des divers acteurs impliqués dans cette grève.

Les racines du printemps 2015

Les élections provinciales de 2014 ramènent au pouvoir le Parti libéral du Québec qui avait été chassé de l’Assemblée nationale en 2012. Dès lors, il met en place un programme d’austérité et les compressions budgétaires se multiplient. Les réductions de services menacent d’affecter de nombreux groupes sociaux, et nourrissent la grogne populaire. Sur le plan stratégique, les astres semblent s’aligner : les conventions collectives des employé·e·s du secteur public arrivent à échéance au printemps suivant. Les conditions semblent donc réunies pour un affrontement entre les divers acteurs sociaux et le gouvernement de Philippe Couillard.

C’est dans ce contexte que la section montréalaise du IWW, le Syndicat industriel des travailleuses et travailleurs (SITT), lance un appel à l’organisation d’une grève sociale dont la tenue est prévue pour le 1er mai 2015[8]. Ce projet de grève se caractérise par une opposition à l’austérité néolibérale ainsi que par un volet écologique critiquant l’extractivisme. L’invitation connait une résonance particulièrement forte auprès des factions les plus mobilisées du mouvement étudiant qui organisent, en réponse, les premiers comités Printemps 2015. La première rencontre d’un comité P15, le fait d’un groupe d’étudiants et d’étudiantes de l’UQAM, a lieu en septembre 2014. Les bases sont alors jetées pour la création d’un pôle d’opposition à l’austérité libérale qu’on pourrait qualifier de « radical »[9]. Il s’agit d’un mouvement offensif qui s’inscrit dans une longue tradition de luttes gauchistes et même révolutionnaires. Le but est d’organiser une grève sociale contre l’austérité dans son ensemble.

À côté des sphères étudiantes radicales, le monde syndical s’active également sur le front de la lutte contre les mesures d’austérité. La Confédération des syndicats nationaux (CSN), la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) ainsi que le Secrétariat intersyndical des services publics (un regroupement de trois syndicats nationaux) se regroupent sous la bannière du Front commun. D’autres syndicats représentant des employé·e·s du secteur public s’organisent aussi en vue des négociations à venir. Les revendications syndicales portent essentiellement sur les conditions de travail de leurs membres : « (P)our le Front commun […], la négociation porte sur les salaires, la retraite, les droits parentaux et les disparités régionales. L’amélioration des conditions d’exercice du métier est aussi au centre [des] revendications [10] ». Les considérations sociales, politiques et écologiques sont absentes du discours mis de l’avant par les exécutifs syndicaux. Les centrales jouissent également du soutien tacite de la frange du mouvement étudiant qui gravite autour de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ). Il s’agit ici d’un deuxième pôle du mouvement québécois d’opposition à l’austérité. Ce dernier s’inscrit dans une tendance plutôt « concertationniste[11] » qui vise à négocier avec le gouvernement. L’espoir est de convaincre ce dernier de reculer sur certaines mesures et d’adopter des politiques alternatives, notamment en s’appuyant sur un argumentaire de nature fiscale.

Les comités Printemps 2015

Issu du monde étudiant, le mouvement Printemps 2015 nait d’une double déception. D’abord, une déception face au « rendez-vous manqué de 2012 avec la grève sociale[12] » où les appels à l’élargissement de la lutte étudiante n’avaient pas réussi à convaincre les travailleurs et travailleuses de se joindre au mouvement de grève. Ensuite, cette mouvance est également marquée par un certain désenchantement face au bureaucratisme et à la centralisation du mouvement étudiant traditionnel[13]. Il s’agit donc, pour les adhérents et adhérentes de P15, de lancer un mouvement de grève sociale qui serait fondé sur des bases organisationnelles décentralisées et autonomes.

Ce mode d’organisation, sans adhésion formelle et ne visant aucune forme de redevabilité, fait figure « d’ovni[14] » face aux structures syndicales et étudiantes habituelles. Dépourvu de chefs ou de porte-paroles, le mouvement du Printemps 2015 affirme d’emblée ne reconnaitre comme seule légitimité que celle que le mouvement s’attribue à lui-même[15]. Cette approche hétérodoxe se révèle étonnamment très populaire et les comités Printemps 2015 essaiment à travers la province. Bien que particulièrement présents à Montréal, où le mouvement est le plus actif, des comités Printemps 2015 apparaissent également hors de la métropole. On en trouve à Québec, en Estrie et en Montérégie. Des comités et groupes thématiques prennent également forme : Éducation populaire, Bien-être, Féministes unies contre l’austérité (FUCA) et plusieurs autres. Les tentatives de mettre sur pied des regroupements liés à P15, tant fructueuses qu’infructueuses, sont trop nombreuses pour faire l’objet d’un dénombrement exhaustif. Ces différents comités Printemps 2015 deviennent alors « centraux » au sein du pôle « radical » du mouvement anti-austérité[16]. Si les comités Printemps 2015 sont nombreux et sans hiérarchisation entre eux – bien que des « comités larges » visant à regrouper les divers comités soient tentés à quelques reprises –, ils sont toutefois unis par une même mission : « leur raison d’être est d’organiser un mouvement de grève générale illimitée, de grève sociale, pour (le) printemps[17] ».

C’est d’ailleurs là une singularité qui distingue P15 des campagnes étudiantes et syndicales habituelles. Plutôt que de chercher à simplement défendre les intérêts d’un membership bien défini, par exemple en s’opposant à une hausse des frais de scolarité ou en réclamant de meilleurs salaires, il s’agit d’un mouvement de débrayage politique assumé. Le but est de déclencher une offensive directe contre l’austérité et l’extractivisme. À l’approche corporatiste usuelle, on oppose l’espoir d’une convergence entre grève étudiante et grève des travailleurs et travailleuses.

Cette démarche est fondée sur une lecture stratégique de la situation. On diagnostique, au sein de la société québécoise, un fort sentiment d’opposition aux politiques d’austérité. Selon le matériel de mobilisation produit par P15, « la base syndicale elle-même semble en avoir assez de la passivité[18] » et serait prête à se joindre à un assaut frontal contre le modèle « austère » proposé par le gouvernement Couillard. En somme, aux yeux des adhérentes et adhérents au projet du Printemps 2015, une révolte latente couve au sein de la société québécoise. Cette révolte n’attend qu’un contexte favorable pour se matérialiser et se joindre au combat contre l’austérité. C’est cette révolte que veut libérer le mouvement en créant les conditions nécessaires à son éclosion : « Partout on attend un mot d’ordre, que quelque chose soit mis en branle. À nous de mettre le feu aux poudres, à nous de lancer la grève[19] ».

Vers la grève sociale de 2015

Dès leur naissance, les divers comités Printemps 2015 tentent de dépasser le cadre estudiantin afin de rejoindre les travailleuses et travailleurs syndiqués. À Montréal, à l’automne 2014, des membres d’un comité Printemps 2015 vont présenter leur projet au Conseil central du Montréal métropolitain de la CSN (CCMM-CSN). Ces interactions avec les instances des grandes centrales syndicales restent toutefois l’exception, car les centrales sont généralement considérées comme impuissantes et vouées « à une défaite écrite dans les étoiles[20] ». Fidèles à l’approche informelle et décentralisée qui caractérise le mouvement, les comités P15 favorisent les contacts directs avec les syndicats locaux, voire avec les travailleuses et travailleurs eux-mêmes.

Les comités Printemps 2015 organisent donc des contingents autonomes lors des manifestations syndicales. C’est alors l’opportunité de déployer des bannières, de diffuser des tracts et d’entrer en contact direct avec les syndiqué·e·s afin de leur partager l’appel à la grève sociale. Les comités ciblent également les corps de métier en lutte afin de bâtir une convergence entre les différents combats. Sont notamment visés les postiers et les postières de Postes Canada, les infirmiers et infirmières ainsi que les éducateurs et éducatrices de CPE[21], des emplois tous aux prises avec les conséquences des politiques d’austérité.

Outre les employé·e·s syndiqués du secteur public, la grève sociale que veut construire le Printemps 2015 vise l’ensemble de la société. On cherche à fédérer les chômeurs et chômeuses, les groupes communautaires ainsi que les employé·e·s d’entreprises privées[22]. Se borner à faire convergence exclusivement avec les syndicats du secteur public est perçu comme une erreur stratégique.

Sans surprise, de grands efforts sont également déployés afin de déclencher une grève étudiante. Le mouvement étudiant étant là où la campagne du Printemps 2015 est la plus implantée, ces tentatives connaissent un succès respectable. Au plus fort de la grève, déclenchée symboliquement le 21 mars 2015 pour coïncider avec la venue du printemps, 60 000 étudiants et étudiantes sont en grève générale reconductible. Le but du mouvement est de créer les conditions pour un élargissement de la lutte et d’ainsi inciter les travailleurs et travailleuses à rejoindre le mouvement de grève sociale.

Il faut toutefois soulever ici les lectures contradictoires de la situation qui traversent le mouvement à l’époque. Comme en témoigne le matériel de mobilisation produit par P15, une partie des militants et militantes semble croire que les syndicats du secteur public québécois pourront entrer en grève légalement dès le moment où leurs conventions collectives arriveront à échéance[23]. Cette lecture est cependant erronée d’un point de vue juridique. Pour pouvoir débrayer de façon légale, les employé·e·s de l’État québécois doivent d’abord passer par un long processus de médiation, ce qui repousse la date d’une grève légale à l’automne 2015[24]. En témoignage de la décentralisation qui caractérise cette campagne, on trouve également dans le matériel de mobilisation une reconnaissance de l’illégalité de la grève à laquelle sont conviés les travailleurs et travailleuses. Cette autre lecture affirme d’emblée que l’objectif n’est pas de lancer un débrayage qui s’inscrirait dans le cadre légal habituel : « La grève mise de l’avant par les comités Printemps 2015 se veut sauvage et illégale, en continuité avec les pratiques de grève historiques du mouvement ouvrier combatif[25] ». Bref, si une partie de la base du Printemps 2015 appelle à la grève sociale, c’est parce qu’elle la croit possible sur des bases juridiques. Une autre partie de cette même base, quant à elle, souhaite cette grève précisément parce que son illégalité témoignerait de sa nature offensive. Ces deux positions, radicalement opposées, illustrent bien la nature décentralisée et hétéroclite qui caractérise cette campagne de grève sociale. La singularité de cette approche est d’autant plus notable qu’elle marque une rupture avec les pratiques usuelles des centrales syndicales et des organisations étudiantes, qui ont l’habitude de structurer leurs propres campagnes autour de discours centralisés et uniformes.

Le 1er mai 2015

La journée du premier mai 2015 est la clé de voûte de la campagne du Printemps 2015. La majorité des efforts du mouvement de grève sociale est tournée vers cette date qui doit marquer un « point tournant dans le paysage politique du Québec[26] » avec le déclenchement d’une grève sociale.

Bien que les grandes centrales syndicales excluent d’emblée de lancer un mouvement de grève aux côtés des étudiants et étudiantes[27], l’appel à la grève sociale trouve tout de même un certain écho chez les travailleurs et travailleuses. Plus précisément, ce sont les professeur·e·s de cégep qui se joignent au mouvement « radical » d’opposition à l’austérité. Près d’une trentaine de syndicats de l’enseignement collégial adoptent, au printemps, des mandats de grève pour la journée du 1er mai, bien que celle-ci ne respecte pas le cadre juridique concernant les employé·e·s du secteur public. La réponse patronale ne se fait pas attendre et un recours à la Commission des relations du travail donne raison aux directions des collèges : la grève est déclarée illégale et les syndicats sont sommés de ne pas mettre en application leurs mandats[28]. La CSN, qui représente la majorité de ces syndiqué·e·s, s’empresse d’ailleurs de recommander aux travailleurs et travailleuses de se plier au jugement[29]. Une dizaine de syndicats de cégep restent toutefois fidèles aux mandats de grève votés par leurs membres et effectuent une journée de grève sociale. En accord avec les idéaux de solidarité entre les divers acteurs sociaux qui caractérisent le mouvement P15, certaines associations étudiantes collégiales votent des levées de cours afin d’assurer l’effectivité de cette journée de grève des professeur·e·s[30].

Aux travailleurs et travailleuses en grève se joignent également nombre de regroupements communautaires. Dans les régions de Québec et de Chaudière-Appalaches, de nombreux groupes membres du Regroupement d’éducation populaire en action communautaire (REPAC) tiennent une journée de grève pour la première fois de leur histoire. En Estrie, des dizaines d’organisations communautaires et féministes se joignent aussi à la grève sociale. Le mouvement est également présent à Montréal où de nombreux comités logement participent à la journée du 1er mai.

Le 1er mai marque le point culminant du mouvement de grève sociale de 2015, qui périclite ensuite. Après une journée de débrayage, les enseignants et enseignantes des cégeps retournent au travail. Le mouvement étudiant, qui compte encore plusieurs milliers de grévistes, doit quant à lui se replier vers des positions défensives face à la répression qu’il subit. Celle-ci prend plusieurs formes : une répression policière envers les manifestants et manifestantes ainsi qu’une répression juridique s’attaquant au droit de grève étudiant lui-même. À l’UQAM, une répression administrative particulièrement sévère tente de briser la grève. Cette situation donne lieu à des confrontations brutales entre étudiants et étudiantes d’une part, avec le soutien ponctuel de membres du corps professoral, face à des gardiens de sécurité et des policiers qui n’hésitent pas à faire usage d’une force démesurée.

Le projet d’une grève étudiante à l’automne 2015 en soutien aux syndiqué·e·s du secteur public, proposé par l’ASSÉ, ne voit jamais le jour. Quant aux grandes centrales, une partie des journées de grève votées par la base est reportée par le Front commun et n’a finalement pas lieu. Certains dénoncent la nature autoritaire et dirigiste de la gestion de la grève par les exécutifs syndicaux[31]. Malgré ce refroidissement, les organismes communautaires gardent en vie le projet de grève sociale et lancent un débrayage de deux journées à l’automne.

Critiques et legs du Printemps 2015

La campagne de grève sociale démarrée par le mouvement Printemps 2015 fait polémique dès ses débuts. Une fois la grève étudiante lancée, sa couverture médiatique est presque uniquement négative. À l’exception de Québec solidaire, l’ensemble de la classe politique dénonce le mouvement[32]. Les grandes centrales syndicales, quant à elles, maintiennent une certaine ambigüité face au mouvement mais n’offrent aucun support concret. Au sein même du mouvement étudiant, P15 est perçu négativement par certains acteurs. C’est notamment le cas de l’ASSÉ, dont le comité exécutif de l’époque outrepasse ses mandats de démocratie directe pour diffuser un texte appelant à la fin de la grève étudiante[33].

Le mouvement se solde par la production de plusieurs réflexions critiques sur la tentative de grève sociale. On soulève notamment les désavantages amenés par la culture de l’informel et l’absence de structure qui définissent le mouvement. Bien que les divers comités soient par définition ouverts à tous et à toutes, dans les faits, certaines réunions importantes se tiennent en privé de façon plutôt affinitaire[34]. Un bilan autocritique est également produit par le Comité Printemps 2015[35]. Au premier rang des regrets exprimés se trouve la nature principalement étudiante du mouvement. Malgré de nombreux efforts pour en élargir la portée, la campagne du Printemps 2015 peine à réellement s’implanter chez les travailleurs et les travailleuses. On retrouve aussi dans les témoignages des personnes ayant participé au mouvement les doléances suivantes : l’absence de ressources en région, le manque de coordination et de communication entre les diverses cellules du Printemps 2015 ainsi que les difficultés lorsque vient le temps de communiquer les buts du mouvement à l’ensemble de la population[36].

Par ailleurs, P15 laisse également derrière lui un héritage positif. Il y a d’abord, et principalement, la tenue d’une journée de grève sociale organisée pour des raisons avant tout politiques. Celle-ci n’aurait sans aucun doute pas été possible sans les efforts déployés par les divers comités Printemps 2015. Fort de la mobilisation de milliers de personnes, ce mouvement permet également à certains sujets de s’imposer dans le discours public[37] : l’opposition à l’extractivisme, la grève offensive comme vecteur de changement politique, une critique radicale du système économique en place ou encore la solidarité avec les luttes autochtones. Autant de sujets que le pôle concertationniste d’opposition aux mesures d’austérité, incarné par les centrales syndicales, passait sous silence. Au sein du mouvement étudiant, l’influence du Printemps 2015 est perceptible dans la campagne pour la rémunération des stages menée par les Comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE) de 2016 à 2019. L’appel à la formation des premiers comités, bien que reprenant certaines des critiques énoncées précédemment, cite d’emblée les comités Printemps 2015 comme un exemple de la possibilité de créer un mouvement autonome se situant hors des instances nationales[38].

Conclusion et leçons pour l’avenir

Pour reprendre les mots du Collectif de débrayage : « Le Printemps 2015, malgré l’abandon des bureaucrates, a bel et bien eu lieu[39] ». Plus d’une décennie plus tard, ce dernier semble toutefois occulté dans l’histoire des mouvements sociaux et politiques qui ont marqué le Québec. Pourtant, l’expérience tentée par ce mouvement de grève sociale est porteuse de nombreux enseignements pour l’organisation future de grèves politiques.

D’abord, la forme décentralisée qu’a prise le Printemps 2015, bien qu’ayant fait l’objet de critiques, s’inscrivait dans un contexte particulier. Si tant de personnes ont choisi de s’organiser sur des bases locales et parfois même affinitaires, c’est que l’échelle nationale, qu’elle soit syndicale ou étudiante, n’était pas considérée comme une option viable pour l’organisation d’un mouvement de masse[40]. Ce doute a de nombreuses sources : le refus des dirigeants et dirigeantes d’être à l’écoute des membres de la base, le manque d’imagination face aux buts et méthodes à privilégier, ou encore la frilosité des organisations à entrer en affrontement direct avec l’État. Cette crise de confiance doit être résolue, car elle ne peut que continuer à repousser les militantes et militants les plus engagés.

Cette expérience démontre aussi la résilience dont peut faire preuve une organisation décentralisée et informelle. Malgré la répression policière, politique et légale subie par le mouvement, ainsi qu’une couverture médiatique défavorable, la campagne a su perdurer et rejoindre différents groupes et syndicats. Cette résistance née de la décentralisation peut être un atout non négligeable si elle est exploitée adéquatement. Il faut toutefois accepter la nécessité d’aller à l’encontre de certains dogmes organisationnels chers à la gauche traditionnelle.

Le succès relatif du Printemps 2015 démontre également l’importance déterminante des synergies entre les acteurs sociaux. Bien qu’il aspirait à réunir l’ensemble de la société, le mouvement est resté essentiellement étudiant. Ainsi, la principale faiblesse de cette campagne réside probablement moins dans l’approche choisie que dans un certain échec à créer des liens qui transcendent l’appartenance syndicale et même le statut social (étudiant, travailleur, chômeur, etc.). Ce qui nous est révélé ici est l’importance de mobiliser tous les acteurs sociaux dans le cadre de l’élaboration d’un mouvement de masse aussi ambitieux. Se limiter à un seul groupe ou secteur d’activité – étudiant, travailleur ou autre – restreint grandement l’étendue potentielle d’un mouvement de grève sociale.

Finalement, malgré les difficultés rencontrées, le Printemps 2015 a démontré par la pratique la faisabilité d’une grève politique et offensive. La grève sociale, évoquée et souhaitée par de nombreux mouvements de gauche (et d’extrême gauche) est bel et bien possible. Sa réalisation dépend toutefois de deux conditions : l’existence d’une masse critique de personnes mobilisées et prêtes à s’engager dans un débrayage historique, et le courage de la part des organisations, syndicales et autres, de se lancer dans un tel mouvement.

Par Jasmin Cormier, archiviste


  1. L’auteur est un participant du mouvement Printemps 2015. ↑
  2. Anne Marie Lecomte, « Appel à la grève sociale au Québec aux côtés de Greta Thunberg le 27 septembre », Radio-Canada Info, 10 septembre 2019. ↑
  3. CLASSE, Nous sommes avenir. Le manifeste de la CLASSE, 2012. ↑
  4. Stéphane Lessard, « Ce n’est qu’un début », Le Devoir, 27 septembre 2011, p. A7. ↑
  5. Presse canadienne, « La CSN renonce à sa grève de 24 heures », TVA Nouvelles, 22 septembre 2004. ↑
  6. Anarchive, « Printemps 2015 : retour sur une grève étudiante et sociale. Entrevue », Archives Révolutionnaires, 18 avril 2025. ↑
  7. À la différence des grèves étudiantes précédentes, comme celle de 2012, la grève étudiante de 2015 ne porte « ni sur les frais de scolarité, ni sur les prêts et bourses ». Il s’agit plutôt d’une campagne de débrayage qui s’inscrit dans le cadre de luttes sociales plus larges telles que l’opposition aux mesures d’austérité et à l’extractivisme. En ce sens, cette grève se distingue par sa portée politique élargie.Ibid. ↑
  8. Syndicat industriel des travailleuses et des travailleurs (SITT-IWW), 1er mai 2015 : APPEL POUR UNE JOURNÉE NATIONALE DE GRÈVE ET DE PERTURBATION, Site Web de la Coalition du 1er mai 2015, 30 juillet 2014. ↑
  9. Désirée Nore Duchesne, Récits de défaite : raconter le mouvement radical contre l’austérité, mémoire de maitrise en sociologie, Montréal, Université du Québec à Montréal, 2022, p. 1-2. ↑
  10. Ghislaine Raymond, « Les négociations dans le secteur public en 2015 », LE QUORUM, Journal du Syndicat des chargées et chargés de cours de l’Université de Montréal, Printemps 2015, p. 6. ↑
  11. Nore Duchesne, 2022, op. cit., p. 1. ↑
  12. Anarchive, « Printemps 2015… », 2025, op. cit. ↑
  13. Annabelle Berthiaume, Amélie Poirier, Valérie Simard, Camille Tremblay-Fournier et Étienne Simard, Grève des stages, grève des femmes, Montréal, Remue-ménage, 2021. ↑
  14. Collectif de débrayage et consorts, Fuck toute ! Quelques flèches tirées du Printemps 2015, Montréal, Sabotart, 2016, p. 6. ↑
  15. Comités Printemps 2015, Qui sommes-nous ?. ↑
  16. Nore Duchesne, 2022, op. cit., p. 35. ↑
  17. Anonyme, « Que sont les comités Printemps 2015 ? », HŌS MĒ. Bulletin de liaison Printemps 2015, n° 1, novembre 2014, p. 6. ↑
  18. Printemps 2015, Proposition de Campagne. ↑
  19. Ibid. ↑
  20. Anonyme, « Prévision météo : l’hiver sera-t-il chaud ? », HŌS MĒ. Bulletin de liaison Printemps 2015, n° 2, janvier 2015, p. 1. ↑
  21. Anonyme, « Que sont les comités Printemps 2015 ? », op. cit., p. 7. ↑
  22. Comité Printemps 2015, L’ASSÉ ne fait pas le printemps, 2015. ↑
  23. Voir, notamment, la proposition de campagne publiée sur le site du Printemps 2015 : Comité Printemps 2015, Proposition de Campagne ; ainsi qu’un tract produit par le mouvement : Comité Printemps 2015, La grève est avenir, 2015. ↑
  24. Raymond, 2015, op. cit., p. 6-7. ↑
  25. Anonyme, « Que sont les comités Printemps 2015 ? », op. cit., p. 6. ↑
  26. Comité Printemps 2015, Vive le printemps, vive la grève, 2015. ↑
  27. Louise Leduc, « Les syndicats excluent la grève illégale », La Presse, 18 mars 2015, p. A2. ↑
  28. Agence QMI, « La grève du 1er mai des enseignants de cégep déclarée illégale », Journal de Montréal, 30 avril 2015. ↑
  29. Radio-Canada, « L’austérité, au cœur de toutes les manifestations en ce 1er mai », Radio-Canada Info, 1er mai 2015. ↑
  30. Philippe de Grosbois, « Les profs à l’école de la grève », À bâbord !, n° 60, été 2015. ↑
  31. Benoit Lacoursière, « Le Front commun 2015 et la démocratie syndicale », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 16, automne 2016, p. 203-208. ↑
  32. Pierre Beaudet, « La grève à l’UQAM », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 14, automne 2015, p. 196-202. ↑
  33. Jean-Michel Laforce, Félix Dumas-Lavoie, Samuel Nolet, La Crues : naviguer sur une épave, Raz de marée, 20 septembre 2023. ↑
  34. Ibid. ↑
  35. Comité Printemps 2015, Bilan d’un printemps, 2015. ↑
  36. Nore Duchesne, 2022, op. cit., p. 47. ↑
  37. Marco Fortier, « Autopsie d’un printemps qui a dit “Fuck toute !” », Le Devoir, 10 mars 2016. ↑
  38. Anonyme, « Appel à la formation de Comités Unitaires sur le Travail Étudiant », CUTE Magazine, n° 0, automne 2016, p. 2-5. ↑
  39. Collectif de débrayage et consorts, Fuck toute !, 2016, op. cit., p. 9. ↑
  40. Le traitement réservé par le camp concertationniste à la mouvance radicale de contestation de l’austérité tend à valider cette posture de doute face aux bureaucraties syndicales et étudiantes. ↑

 

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