En bref: qu’est-ce que l’écosocialisme ?

L’écosocialisme constitue la synthèse des impératifs écologique et des impératifs d’équité sociale. C’est la prise de conscience de l’importance de ménager les rapports de l’être humain à la nature tout en transformant les rapports des êtres humains entre eux.

Selon Ian Angus, le rédacteur de Climate and Capitalism, un des sites Web les plus respectés dans le domaine, le but de l’écosocialisme est de remplacer le capitalisme par une société dans laquelle les moyens de production seront détenus en commun et la préservation ainsi que de la restauration des écosystèmes seront une preoccupation centrale de toutes ses activités.

L’écosocialisme s’articulerait sur trois grands axes :

1. La croissance infinie favorisée par le capitalisme est insoutenable à long terme.

Comme le dit John Bellamy Foster dans son livre Ecology Against Capitalism, le système capitaliste est incompatible avec la préservation de la nature. L’essence même de ce système est la recherche du profit maximum par l’expansion continue. Très simplement, pour le capital, s’arrêter, c’est mourir. Cette course effrénée à la croissance l’amène fatalement à se buter à la nature dont les ressources sont limitées. L’expansion infinie du système se bute donc aux limites de la biosphère.

Dans son dernier livre Écologica, André Gorz affirme qu’il est impossible d’éviter une catastrophe climatique sans rompre radicalement avec un systéme économique fondé sur la consommation effrénée et le gaspillage maximum. La sortie du capitalisme financier aura lieu, nous dit-il, d’une façon ou d’une autre, civilisée ou barbare. À nous de repérer les pratiques et les forces sociales, qui feront en sorte que cette sortie sera une affirmation de la vie et non de la barbarie.

2. Les socialismes de la première vague ont tous échoués tant sur le plan écologique que sur celui de l’équité sociale.

Comme le soutient Joel Kovel dans The Enemy of Nature, ces premiers socialismes

ont été marqués par les conditions de leur genèse. Venus au monde dans la guerre et les tourmentes, ils ont pris un pli militariste, hiérarchique et élitiste dont ils ne se sont jamais débarrassés. De plus, ils ont confondu nationalisation et socialisation. Le socialisme de Marx ne prônait pas la nationalisation, mais plutôt la socialisation des moyens de production, c’est-à-dire leur mise en commun par la société. L’étatisation n’est qu’une seule des formes que peut prendre la socialisation, contrairement à ce que nous avons vu dans les « socialismes » inspirés de l’URSS.

L’écosocialisme, lui, se doit d’être pluraliste, démocratique, autogestionnaire et égalitaire. Il doit chercher à révolutionner les rapports sociaux ainsi que les forces productives. En d’autres termes, il se doit de changer la façon de travailler et de vivre (ce qui constitue les rapports sociaux) ainsi que la façon de produire et d’agir sur la nature (autrement dit, les forces productives).

3. L’unité des mouvements sociaux anti-systémiques doit être réalisée.

Une préoccupation majeure des écosocialistes est d’unir le mouvement ouvrier aux nouveaux mouvements sociaux, comme le mouvement des femmes, le mouvement écologique, le mouvement anti-guerre et le mouvement altermondialiste.

Que ce soit dans les années 70 et 80 avec André Gorz, ou plus récemment avec Joel Kovel, Michael Löwy ou John Bellamy Foster, tous les penseurs de ce courant prônent l’unité des mouvements anti-systémiques et s’opposent à la division artificielle que certains cherchent à entretenir entre les diverses forces de changement social.

Comme le dit si bien Michael Löwy dans Qu’est-ce que l’écosocialisme , la défense de l’environnement, la résistance à la dictature des multinationales ainsi que  le combat anti-impérialiste, sont tous intimement liés dans la lutte commune contre la mondialisation capitaliste/libérale.

Pourquoi reprendre le terme de socialisme?

Le socialisme est un mouvement de lutte bicentenaire pour la justice sociale. C’est le premier mouvement à avoir affirmé qu’un autre monde était possible et qu’il fallait se battre ici et maintenant pour l’atteindre. C’est un mouvement qui a voulu fonder une utopie réalisable et dont nous pouvons apprendre énormément, tant de ses erreurs que de ses succès.

Aujourd’hui, tout en se réclamant de la continuité historique de ce mouvement, il faut le refonder, le renouveler, en s’inspirant, entre autres, de l’écosocialisme.

En son temps, Karl Marx a réalisé une synthèse magistrale qui a permis au mouvement socialiste de prendre son envol pendant près d’un siècle. Ce grand penseur a fusionné l’objectif de l’aile libertaire du mouvement, « la société sans classes dans laquelle les producteurs associés mettent en commun les moyens de production », avec la stratégie prônée par l’aile politique qui était de « prendre le pouvoir pour transformer la société ».

Il s’agit aujourd’hui de refaire cette grande synthèse entre le pôle libertaire et le pôle politique des mouvements anti-capitaliste modernes et de fonder ainsi un projet social émancipateur pour le XXIe siècle. L’écosocialisme, qui est lui-même la synthèse de la volonté d’émancipation des classes populaires et de l’impératif de préserver la nature, est bien placé pour contribuer à cette tâche historique.

Pour en savoir plus

Version abrégée et remaniée du texte Capitalisme de désastre ou écosocialisme”, rédigé par Roger Rashi en novembre 2007

Löwy, Michael. «Écosocialisme et planification démocratique», 2009

Le genre de système de planification démocratique envisagée dans le présent essai concerne les principaux choix économiques et non pas l’administration des restaurants locaux, des épiceries, des boulangeries, des petits magasins, des entreprises artisanales ou des services. De même, il est important de souligner que la planification n’est pas en contradiction avec l’autogestion des travailleurs dans leurs unités de production. Alors que la décision de transformer, par exemple, une usine de voitures en unité de production de bus ou de tramways reviendrait à l’ensemble de la société, l’organisation et le fonctionnement internes de l’usine seraient gérés démocratiquement par les travailleurs eux-mêmes. On a débattu longuement sur le caractère «centralisé» ou «décentralisé» de la planification, mais l’important reste le contrôle démocratique du plan à tous les niveaux, local, régional, national, continental – et, espérons-le, planétaire puisque les thèmes de l’écologie tels que le réchauffement climatique sont mondiaux et ne peuvent être traités qu’à ce niveau. Cette proposition pourrait être appelée «planification démocratique globale»…

Il y aurait, bien entendu, des tensions et des contradictions entre les établissements autogérés et les administrations démocratiques locales et d’autres groupes sociaux plus larges. Les mécanismes de négociation peuvent aider à résoudre de nombreux conflits de ce genre, mais en dernière analyse, il reviendra aux groupes concernés les plus larges, et seulement s’ils sont majoritaires, d’exercer leur droit à imposer leurs opinions….

La planification socialiste doit être fondée sur un débat démocratique et pluraliste, à chaque niveau de décision. Organisés sous la forme de partis, de plates-formes ou de tout autre mouvement politique, les délégués des organismes de planification sont élus et les diverses propositions sont présentées à tous ceux qu’elles concernent. Autrement dit, la démocratie représentative doit être enrichie – et améliorée – par la démocratie directe qui permet aux gens de choisir directement – au niveau local, national et, en dernier lieu, international – entre différentes propositions…

Une question se pose: quelle garantie a-t-on que les gens feront les bons choix, ceux qui protègent l’environnement, même si le prix à payer est de changer une partie de leurs habitudes de consommation? Une telle «garantie» n’existe pas, seulement la perspective raisonnable que la rationalité des décisions démocratiques triomphera une fois aboli le fétichisme des biens de consommation. Il est certain que le peuple fera des erreurs en faisant de mauvais choix, mais les experts, ne font-ils pas eux-mêmes des erreurs? Il est impossible de concevoir la construction d’une nouvelle société sans que la majorité du peuple ait atteint une grande prise de conscience socialiste et écologique grâce à ses luttes, à son auto-éducation et à son expérience sociale. Alors il est raisonnable d’estimer que les erreurs graves – y compris les décisions incompatibles avec les besoins en matière d’environnement – seront corrigées.

Kovel, Joel et Löwy, Michael. Manifeste écosocialiste international, 2001

L’écosocialisme conserve les objectifs émancipateurs du socialisme première version et rejette les buts atténués, réformistes, de la social-démocratie et les structures productivistes du socialisme bureaucratique. Il insiste sur une redéfinition des voies et du but de la production socialiste dans un cadre écologique.

Il le fait non pour imposer la rareté, la rigueur, et la répression, mais pour respecter les limites de croissance essentielles pour une société durable. Son but est plutôt de transformer les besoins et de substituer une dimension qualitative à ce qui était quantitatif. Du point de vue de la production des biens, cela se traduit par la priorité des valeurs d’usage par rapport aux valeurs d’échange, projet lourd de conséquences pour l’activité économique immédiate.

La généralisation d’une production écologique dans des conditions socialistes peut permettre de remporter une victoire sur les crises présentes. Une société de producteurs librement associés ne s’arrête pas à sa propre démocratisation. Elle doit insister sur la libération de tous les êtres comme son fondement et son but.

L’Écosocialisme sera international, universel, ou ne sera pas. Les crises de notre époque peuvent et doivent être comprises comme des opportunités révolutionnaires que nous devons faire éclore.

Gorz, André. Capitalisme, Socialisme, Écologie, Éds. Galilée, Paris, 1991, pg 145

Les nouveaux mouvements sociaux ne pourront devenir les acteurs d’une transformation socialiste de la société qu’alliés avec, à la fois, les travailleurs des secteurs avancés et la masse des précaires et des exclus qui sont l’équivalent de ce que j’ai appelé le “prolétariat post-industriel”.

Livres et articles

Foster, John Bellamy, The Ecological Revolution, Monthly Review Press, New York, 2009

Foster, John Bellamy, Ecology Against Capitalism, Monthly Review Press, New York, 2002

Gorz, André, Ecologica , Éditions Galilée. Paris, 2008

Löwy, Michael, De Marx et Engels à l’écosocialisme, dans Contre Temps no.4, Paris, Syllepse, fin 2009

Löwy, Michael, Qu’est-ce que l’écosocialisme?, 2005.

Kempf, Hervé, Comment les riches détruisent la planète, Édition du Seuil, Paris, 2007

Kovel, Joel, The Enemy of Nature. The End of Capitalism Or The End Of The World ?, Zed Books, 2007