Université d'été des NCS

En bref : qu’est-ce que l’écosocialisme ?

Par Mis en ligne le 17 août 2010

L’écosocialisme consti­tue la syn­thèse des impé­ra­tifs éco­lo­gique et des impé­ra­tifs d’équité sociale. C’est la prise de conscience de l’importance de ména­ger les rap­ports de l’être humain à la nature tout en trans­for­mant les rap­ports des êtres humains entre eux.

Selon Ian Angus, le rédac­teur de Climate and Capitalism, un des sites Web les plus res­pec­tés dans le domaine, le but de l’écosocialisme est de rem­pla­cer le capi­ta­lisme par une société dans laquelle les moyens de pro­duc­tion seront déte­nus en commun et la pré­ser­va­tion ainsi que de la res­tau­ra­tion des éco­sys­tèmes seront une preoc­cu­pa­tion cen­trale de toutes ses acti­vi­tés.

L’écosocialisme s’articulerait sur trois grands axes :

1. La croissance infinie favorisée par le capitalisme est insoutenable à long terme.

Comme le dit John Bellamy Foster dans son livre Ecology Against Capitalism, le sys­tème capi­ta­liste est incom­pa­tible avec la pré­ser­va­tion de la nature. L’essence même de ce sys­tème est la recherche du profit maxi­mum par l’expansion conti­nue. Très sim­ple­ment, pour le capi­tal, s’arrêter, c’est mourir. Cette course effré­née à la crois­sance l’amène fata­le­ment à se buter à la nature dont les res­sources sont limi­tées. L’expansion infi­nie du sys­tème se bute donc aux limites de la bio­sphère.

Dans son der­nier livre Écologica, André Gorz affirme qu’il est impos­sible d’éviter une catas­trophe cli­ma­tique sans rompre radi­ca­le­ment avec un sys­téme éco­no­mique fondé sur la consom­ma­tion effré­née et le gas­pillage maxi­mum. La sortie du capi­ta­lisme finan­cier aura lieu, nous dit-il, d’une façon ou d’une autre, civi­li­sée ou bar­bare. À nous de repé­rer les pra­tiques et les forces sociales, qui feront en sorte que cette sortie sera une affir­ma­tion de la vie et non de la bar­ba­rie.

2. Les socialismes de la première vague ont tous échoués tant sur le plan écologique que sur celui de l’équité sociale.

Comme le sou­tient Joel Kovel dans The Enemy of Nature, ces pre­miers socia­lismes

ont été mar­qués par les condi­tions de leur genèse. Venus au monde dans la guerre et les tour­mentes, ils ont pris un pli mili­ta­riste, hié­rar­chique et éli­tiste dont ils ne se sont jamais débar­ras­sés. De plus, ils ont confondu natio­na­li­sa­tion et socia­li­sa­tion. Le socia­lisme de Marx ne prô­nait pas la natio­na­li­sa­tion, mais plutôt la socia­li­sa­tion des moyens de pro­duc­tion, c’est-à-dire leur mise en commun par la société. L’étatisation n’est qu’une seule des formes que peut prendre la socia­li­sa­tion, contrai­re­ment à ce que nous avons vu dans les « socia­lismes » ins­pi­rés de l’URSS.

L’écosocialisme, lui, se doit d’être plu­ra­liste, démo­cra­tique, auto­ges­tion­naire et éga­li­taire. Il doit cher­cher à révo­lu­tion­ner les rap­ports sociaux ainsi que les forces pro­duc­tives. En d’autres termes, il se doit de chan­ger la façon de tra­vailler et de vivre (ce qui consti­tue les rap­ports sociaux) ainsi que la façon de pro­duire et d’agir sur la nature (autre­ment dit, les forces pro­duc­tives).

3. L’unité des mouvements sociaux anti-systémiques doit être réalisée.

Une pré­oc­cu­pa­tion majeure des éco­so­cia­listes est d’unir le mou­ve­ment ouvrier aux nou­veaux mou­ve­ments sociaux, comme le mou­ve­ment des femmes, le mou­ve­ment éco­lo­gique, le mou­ve­ment anti-guerre et le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste.

Que ce soit dans les années 70 et 80 avec André Gorz, ou plus récem­ment avec Joel Kovel, Michael Löwy ou John Bellamy Foster, tous les pen­seurs de ce cou­rant prônent l’unité des mou­ve­ments anti-sys­té­miques et s’opposent à la divi­sion arti­fi­cielle que cer­tains cherchent à entre­te­nir entre les diverses forces de chan­ge­ment social.

Comme le dit si bien Michael Löwy dans Qu’est-ce que l’écosocialisme , la défense de l’environnement, la résis­tance à la dic­ta­ture des mul­ti­na­tio­nales ainsi que le combat anti-impé­ria­liste, sont tous inti­me­ment liés dans la lutte com­mune contre la mon­dia­li­sa­tion capitaliste/​libérale.

Pourquoi reprendre le terme de socialisme ?

Le socia­lisme est un mou­ve­ment de lutte bicen­te­naire pour la jus­tice sociale. C’est le pre­mier mou­ve­ment à avoir affirmé qu’un autre monde était pos­sible et qu’il fal­lait se battre ici et main­te­nant pour l’atteindre. C’est un mou­ve­ment qui a voulu fonder une utopie réa­li­sable et dont nous pou­vons apprendre énor­mé­ment, tant de ses erreurs que de ses succès.

Aujourd’hui, tout en se récla­mant de la conti­nuité his­to­rique de ce mou­ve­ment, il faut le refon­der, le renou­ve­ler, en s’inspirant, entre autres, de l’écosocialisme.

En son temps, Karl Marx a réa­lisé une syn­thèse magis­trale qui a permis au mou­ve­ment socia­liste de prendre son envol pen­dant près d’un siècle. Ce grand pen­seur a fusionné l’objectif de l’aile liber­taire du mou­ve­ment, « la société sans classes dans laquelle les pro­duc­teurs asso­ciés mettent en commun les moyens de pro­duc­tion », avec la stra­té­gie prônée par l’aile poli­tique qui était de « prendre le pou­voir pour trans­for­mer la société ».

Il s’agit aujourd’hui de refaire cette grande syn­thèse entre le pôle liber­taire et le pôle poli­tique des mou­ve­ments anti-capi­ta­liste modernes et de fonder ainsi un projet social éman­ci­pa­teur pour le XXIe siècle. L’écosocialisme, qui est lui-même la syn­thèse de la volonté d’émancipation des classes popu­laires et de l’impératif de pré­ser­ver la nature, est bien placé pour contri­buer à cette tâche his­to­rique.

Pour en savoir plus

Version abré­gée et rema­niée du texte Capitalisme de désastre ou éco­so­cia­lisme”, rédigé par Roger Rashi en novembre 2007

Löwy, Michael. « Écosocialisme et pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique», 2009

Le genre de sys­tème de pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique envi­sa­gée dans le pré­sent essai concerne les prin­ci­paux choix éco­no­miques et non pas l’administration des res­tau­rants locaux, des épi­ce­ries, des bou­lan­ge­ries, des petits maga­sins, des entre­prises arti­sa­nales ou des ser­vices. De même, il est impor­tant de sou­li­gner que la pla­ni­fi­ca­tion n’est pas en contra­dic­tion avec l’autogestion des tra­vailleurs dans leurs unités de pro­duc­tion. Alors que la déci­sion de trans­for­mer, par exemple, une usine de voi­tures en unité de pro­duc­tion de bus ou de tram­ways revien­drait à l’ensemble de la société, l’organisation et le fonc­tion­ne­ment internes de l’usine seraient gérés démo­cra­ti­que­ment par les tra­vailleurs eux-mêmes. On a débattu lon­gue­ment sur le carac­tère « cen­tra­lisé » ou « décen­tra­lisé » de la pla­ni­fi­ca­tion, mais l’important reste le contrôle démo­cra­tique du plan à tous les niveaux, local, régio­nal, natio­nal, conti­nen­tal – et, espé­rons-le, pla­né­taire puisque les thèmes de l’écologie tels que le réchauf­fe­ment cli­ma­tique sont mon­diaux et ne peuvent être trai­tés qu’à ce niveau. Cette pro­po­si­tion pour­rait être appe­lée « pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique glo­bale»…

Il y aurait, bien entendu, des ten­sions et des contra­dic­tions entre les éta­blis­se­ments auto­gé­rés et les admi­nis­tra­tions démo­cra­tiques locales et d’autres groupes sociaux plus larges. Les méca­nismes de négo­cia­tion peuvent aider à résoudre de nom­breux conflits de ce genre, mais en der­nière ana­lyse, il revien­dra aux groupes concer­nés les plus larges, et seule­ment s’ils sont majo­ri­taires, d’exercer leur droit à impo­ser leurs opi­nions….

La pla­ni­fi­ca­tion socia­liste doit être fondée sur un débat démo­cra­tique et plu­ra­liste, à chaque niveau de déci­sion. Organisés sous la forme de partis, de plates-formes ou de tout autre mou­ve­ment poli­tique, les délé­gués des orga­nismes de pla­ni­fi­ca­tion sont élus et les diverses pro­po­si­tions sont pré­sen­tées à tous ceux qu’elles concernent. Autrement dit, la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive doit être enri­chie – et amé­lio­rée – par la démo­cra­tie directe qui permet aux gens de choi­sir direc­te­ment – au niveau local, natio­nal et, en der­nier lieu, inter­na­tio­nal – entre dif­fé­rentes pro­po­si­tions…

Une ques­tion se pose : quelle garan­tie a-t-on que les gens feront les bons choix, ceux qui pro­tègent l’environnement, même si le prix à payer est de chan­ger une partie de leurs habi­tudes de consom­ma­tion ? Une telle « garan­tie » n’existe pas, seule­ment la pers­pec­tive rai­son­nable que la ratio­na­lité des déci­sions démo­cra­tiques triom­phera une fois aboli le féti­chisme des biens de consom­ma­tion. Il est cer­tain que le peuple fera des erreurs en fai­sant de mau­vais choix, mais les experts, ne font-ils pas eux-mêmes des erreurs ? Il est impos­sible de conce­voir la construc­tion d’une nou­velle société sans que la majo­rité du peuple ait atteint une grande prise de conscience socia­liste et éco­lo­gique grâce à ses luttes, à son auto-édu­ca­tion et à son expé­rience sociale. Alors il est rai­son­nable d’estimer que les erreurs graves – y com­pris les déci­sions incom­pa­tibles avec les besoins en matière d’environnement – seront cor­ri­gées.

Kovel, Joel et Löwy, Michael. Manifeste éco­so­cia­liste inter­na­tio­nal, 2001

L’écosocialisme conserve les objec­tifs éman­ci­pa­teurs du socia­lisme pre­mière ver­sion et rejette les buts atté­nués, réfor­mistes, de la social-démo­cra­tie et les struc­tures pro­duc­ti­vistes du socia­lisme bureau­cra­tique. Il insiste sur une redé­fi­ni­tion des voies et du but de la pro­duc­tion socia­liste dans un cadre éco­lo­gique.

Il le fait non pour impo­ser la rareté, la rigueur, et la répres­sion, mais pour res­pec­ter les limites de crois­sance essen­tielles pour une société durable. Son but est plutôt de trans­for­mer les besoins et de sub­sti­tuer une dimen­sion qua­li­ta­tive à ce qui était quan­ti­ta­tif. Du point de vue de la pro­duc­tion des biens, cela se tra­duit par la prio­rité des valeurs d’usage par rap­port aux valeurs d’échange, projet lourd de consé­quences pour l’activité éco­no­mique immé­diate.

La géné­ra­li­sa­tion d’une pro­duc­tion éco­lo­gique dans des condi­tions socia­listes peut per­mettre de rem­por­ter une vic­toire sur les crises pré­sentes. Une société de pro­duc­teurs libre­ment asso­ciés ne s’arrête pas à sa propre démo­cra­ti­sa­tion. Elle doit insis­ter sur la libé­ra­tion de tous les êtres comme son fon­de­ment et son but.

L’Écosocialisme sera inter­na­tio­nal, uni­ver­sel, ou ne sera pas. Les crises de notre époque peuvent et doivent être com­prises comme des oppor­tu­ni­tés révo­lu­tion­naires que nous devons faire éclore.

Gorz, André. Capitalisme, Socialisme, Écologie, Éds. Galilée, Paris, 1991, pg 145

Les nou­veaux mou­ve­ments sociaux ne pour­ront deve­nir les acteurs d’une trans­for­ma­tion socia­liste de la société qu’alliés avec, à la fois, les tra­vailleurs des sec­teurs avan­cés et la masse des pré­caires et des exclus qui sont l’équivalent de ce que j’ai appelé le “pro­lé­ta­riat post-indus­triel”.

Livres et articles

Foster, John Bellamy, The Ecological Revolution, Monthly Review Press, New York, 2009

Foster, John Bellamy, Ecology Against Capitalism, Monthly Review Press, New York, 2002

Gorz, André, Ecologica , Éditions Galilée. Paris, 2008

Löwy, Michael, De Marx et Engels à l’écosocialisme, dans Contre Temps no.4, Paris, Syllepse, fin 2009

Löwy, Michael, Qu’est-ce que l’écosocialisme ?, 2005.

Kempf, Hervé, Comment les riches détruisent la pla­nète, Édition du Seuil, Paris, 2007

Kovel, Joel, The Enemy of Nature. The End of Capitalism Or The End Of The World ?, Zed Books, 2007

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