Xénophobie et islamophobie contre les salarié·e·s *

Mis en ligne le 05 décembre 2009

L’acceptation de l’initiative « contre les mina­rets » sus­cite de mul­tiples com­men­taires qui camouflent l’arrière-fond de ce vote.

Un ter­rain miné

A droite, le Conseil fédé­ral col­lé­gial, le Parlement dans sa large majo­rité, les asso­cia­tions patro­nales aux com­mandes ne cessent :

• de dési­gner à la vin­dicte popu­laire ceux qui abu­se­raient de l’assurance inva­li­dité, des allo­ca­tions de chô­mage, de l’«assistance sociale» ; l’immigré·e est une cible de choix. Le résul­tat est double : la dégra­da­tion des assu­rances sociales pour tous et toutes est mas­quée par « la lutte contre les abus » et une frac­tion des immigré·e·s est par­ti­cu­liè­re­ment visée (Kosovars, ex-Yougoslaves, Turcs…).

• de durcir les mesures de sur­veillance contre tous les salarié·e·s (chô­mage, AI, absen­téisme, etc.) et de police contre les salarié·e·s les plus pré­caires (requé­rants d’asile, sans-papiers), sans men­tion­ner les men­diants (répres­sion contre les Roms). Cette poli­tique sécu­ri­taire s’étend à diverses sphères de la vie sociale : de la télé­sur­veillance au contrôle sur le lieu de tra­vail, jusqu’à la récente Loi sur la sécu­rité inté­rieure (LMSI). Elle revi­vi­fie une tech­nique poli­cière : divi­ser un ensemble entre « ceux qui n’ont rien à se repro­cher » et « ceux qui pour­raient avoir quelque chose à se repro­cher ».

• de sciem­ment couper le lien indis­so­luble entre deux droits fon­da­men­taux : d’un côté, la libre cir­cu­la­tion des per­sonnes ; de l’autre, un droit pro­té­geant effec­ti­ve­ment les salarié·e·s (droits syn­di­caux sur les lieux de tra­vail, à tra­vail égal salaire égal, pro­tec­tion contre le dum­ping sala­rial et social, droit à la for­ma­tion et à la pro­tec­tion contre le chô­mage, droit à une retraite digne). Cette néga­tion de l’unité entre ces deux droits a été consa­crée par le type d’accords bila­té­raux avec l’UE et a sus­cité une mise en concur­rence des salarié·e·s, avec le désar­roi et le sen­ti­ment d’impuissance qui s’ensuivent. Tous deux se cou­lant dans la méfiance « du tous contre tous » et la xéno­pho­bie. Une xéno­pho­bie qui prend, aujourd’hui, les cou­leurs de l’islamophobie et vise de la sorte des salarié·e·s extra-com­mu­nau­taires, tout en réaf­fir­mant « les valeurs de l’Occident», sous la forme des « valeurs hel­vé­tiques ».

• de rece­voir avec la plus grande dis­cré­tion («valises pleines d’or » et de contrats) ou avec le plus grand faste (invi­tés aux fêtes hel­vé­tiques, comme celles orga­ni­sées par la Ville de Genève à majo­rité de gauche), les pro­prié­taires d’Etats escla­va­gistes tels que l’Arabie saou­dite, les Emirats arabes unis ou, il y a encore très peu de temps, la dic­ta­ture libyenne (dont le retour sera le bien­venu).

• d’accueillir à bras ouverts et même d’aller cher­cher les grands capi­ta­listes de la pla­nète entière et leur donner refuge dans « nos » banques, tout en par­ti­ci­pant direc­te­ment à la guerre quo­ti­dienne de Schengen contre les sala­riés extra-com­mu­nau­taires aux portes de l’Europe (par­ti­ci­pa­tion à la mise en place des camps de réfu­giés-pri­son­niers aux fron­tières de l’UE : de l’Ukraine à la Libye).

Nier la réa­lité

La gauche offi­cielle est pré­sente dans tous les exé­cu­tifs du pays. Le plus sou­vent avec les éco­lo­gistes, elle cogère donc, sur le fond, cette poli­tique avec les droites com­mu­nales, can­to­nales, fédé­rale. Austérité bud­gé­taire frap­pant les dépenses sociales, et de ce fait les sec­teurs popu­laires fra­gi­li­sés, ren­for­ce­ment de la poli­tique sécu­ri­taire.

Les appa­reils syn­di­caux gèrent méti­cu­leu­se­ment, avec « l’économie » (c’est-à-dire le patro­nat), les accords bila­té­raux, le 2e pilier, l’AI, la SUVA, l’assurance chô­mage, etc. Pour ce tra­vail, ils sont payés (par ce qui a pour nom, entre autres, « contri­bu­tion de soli­da­rité»). Leur presse laisse faus­se­ment entendre qu’il existe des contrôles effec­tifs des condi­tions de sécu­rité au tra­vail, une sur­veillance des salaires et que les conven­tions col­lec­tives de tra­vail ne sont pas sys­té­ma­ti­que­ment vio­lées. Ils acceptent, de fait, que la droite démo­lisse ce qui sub­siste de la pro­tec­tion légale contre les licen­cie­ments, ne fai­sant rien, par exemple, contre la révi­sion en cours de la loi fédé­rale sur les pour­suites et la faillite qui élar­git les pos­si­bi­li­tés de licen­cie­ments. Ces der­niers, nom­breux actuel­le­ment, sont au mieux cogé­rés sous forme de plans sociaux.

Cette gauche a renoncé, depuis long­temps, à recon­naître et à mettre en relief le véri­table cli­vage à l’œuvre dans la société : celui entre Capital et Travail. C’est-à-dire une repré­sen­ta­tion véri­fiée de la réa­lité socio-éco­no­mique, une repré­sen­ta­tion qui pour­rait struc­tu­rer la pensée, les pro­jets et l’imaginaire des salarié·e·s. Cette absence a fait que « cer­tains poly­trau­ma­ti­sés de la crise ont glissé dans l’urne un vote de pro­tes­ta­tion et de méfiance plus que de haine » (édi­to­rial de la Tribune de Genève, 30.11.2009).

La carte de l’islamophobie

Les divers élé­ments de la poli­tique de la droite sont éla­bo­rés et mis en œuvre soit en accord avec l’UDC, soit sous l’effet des pres­sions de cette der­nière. Dans ce cas, les pro­jets gou­ver­ne­men­taux sont pré­sen­tés comme un « moindre mal » pour jus­ti­fier l’appui – actif ou passif – d’un Parti socia­liste rivé à ses deux sièges au Conseil fédé­ral.

La cam­pagne même des partis gou­ver­ne­men­taux face à l’initiative contre la construc­tion des mina­rets tra­dui­sait les lignes de force de cette confi­gu­ra­tion poli­tique. Silence était fait, par la gauche offi­cielle, sur la jonc­tion entre l’initiative et l’ensemble de la poli­tique contre les migrant·e·s. Silence était fait sur les sou­bas­se­ments xéno­phobes de la « ges­tion des flux migra­toires » et une de leurs expres­sions, l’islamophobie. Par contre, les dis­cours pour trier les « bons » et les « mau­vais » musul­mans, les « inté­grés » et les « non inté­grés», les « inté­gristes » et les « modé­rés», sans parler des ter­ro­ristes, abon­daient dans les prises de posi­tion. Ce fut une véri­table aide aux ini­tiants, à laquelle s’ajouta la cen­sure de leurs affiches.

Lors de l’annonce des résul­tats, Freysinger & Co ont remer­cié leurs détrac­teurs qu’ils nomment à des­sein « les élites poli­tiques ». Ces « élites » n’ont rien trouvé de mieux que de dénon­cer « l’incompréhension » des votant·e·s, qui se trans­forme mira­cu­leu­se­ment en intel­li­gence lorsque ces der­niers sou­tiennent leurs pro­jets.

Quant à l’UDC, dans la tra­di­tion de la « droite patrio­tique » hel­vé­tique, elle ras­semble un éven­tail de forces allant de la droite néo­li­bé­rale éco­no­mique jusqu’à des sec­teurs ouver­te­ment d’extrême droite ; sans même men­tion­ner des liens avec des orga­ni­sa­tions fas­cistes. Cela permet à l’UDC de jouer diverses cartes pour conso­li­der une base élec­to­rale uti­li­sée comme bras de levier dans les négo­cia­tions au sein des exé­cu­tifs. L’initiative contre la construc­tion des mina­rets était une de ces cartes. L’UDC en uti­li­sera d’autres en cette période de crise.

En l’absence d’une dési­gna­tion claire de qui s’oppose à qui, et sur quoi, en ces temps de chô­mage et de régres­sion sociale, l’UDC, ces pro­fes­sion­nels de l’affichage de boucs émis­saires, aura le vent en poupe. Elle uti­li­sera d’autres facettes de l’islamophobie, avec ses traits racistes.

Réagir

Les réac­tions dans la rue, dès le 29 novembre, tra­duisent un poten­tiel de néces­saire désap­pro­ba­tion et révolte. Il est indis­pen­sable de leur donner un pro­lon­ge­ment autour de thèmes et reven­di­ca­tions.

• Chacun, indi­vi­dus ou groupes consti­tués, doit pou­voir expri­mer ouver­te­ment ses pra­tiques et valeurs reli­gieuses comme cultu­relles spé­ci­fiques.

• Multiplier les ini­tia­tives favo­ri­sant l’interculturalité (échanges et enri­chis­se­ments cultu­rels mutuels) et non pas l’assimilation forcée, nommée « inté­gra­tion » par la droite et la gauche gou­ver­ne­men­tales.

• Egalité des droits éco­no­miques, sociaux et poli­tiques pour tous les salarié·e·s («musul­mans», « koso­vars», « afri­cains», « lati­nos», « gene­vois», « vau­dois», « zuri­chois»…).

• Mettons en ques­tion la mul­ti­pli­ca­tion des sta­tuts et permis d’étrangers. Prolongeons les mou­ve­ments pour la régu­la­ri­sa­tion des sans-papiers, ainsi que pour la régu­la­ri­sa­tion de toute per­sonne tra­vaillant au moins 1 heure par semaine (défi­ni­tion offi­cielle de la popu­la­tion active) et de sa famille. Opposition active contre les ren­vois forcés d’étrangers.

• Controns la future cam­pagne xéno­phobe de l’UDC sur la « cri­mi­na­lité des étran­gers ». Les auto­ri­tés lui ont déjà ouvert un espace, entre autres avec les mesures racistes poli­cières et admi­nis­tra­tives anti-Roms.

• Face à réou­ver­ture du débat sur la libre cir­cu­la­tion – qui sera ins­tru­men­ta­li­sée par l’UDC – il faudra s’efforcer de forger l’unité des salarié·e·s en sou­dant droit à la libre cir­cu­la­tion et droits socio-éco­no­miques égaux pour tous et toutes.

Version pdf

* Ce tract a été dis­tri­bué par le MPS lors de deux mani­fes­ta­tions qui ont eu lieu le mardi 1er décembre, à Lausanne et à Genève. Elles ont regrooupé cha­cune plu­sieurs mil­liers de per­sonnes et ont relié la cathé­drale locale à la mos­quée.

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