Compte-rendu de la soirée Nouveaux Cahiers du socialisme sur le projet de charte

Vrais problèmes, faux débats

Par , Mis en ligne le 30 octobre 2013

Les Nouveaux Cahiers du socia­lisme avaient orga­nisé, jeudi le 24 octobre dernier,une soirée débat sur le thème « Comment penser une charte pour tout le monde ». Dans un pre­mier temps, Bochra Manaï, doc­to­rante à l’INRS, Sylvain Mallette de la FAE et Caroline Senneville de la FNEEQ-CSN ont brossé un por­trait des enjeux liés à la citoyen­neté et à l’enseignement. Dans un deuxième temps, Andrès Fontecilla, pré­sident et co porte-parole de Québec soli­daire, Daniel Baril, du Rassemblement pour la laï­cité et Francine Pelletier, chro­ni­queuse au jour­nal Le Devoir ont apporté leur contri­bu­tion sur la façon de repen­ser le débat.

La petite salle de l’UQÀM était rem­plie à capa­cité. Trois mois après le ballon d’essai lancé par le PQ, on se sur­prend à consta­ter à quel point ce débat sus­cite encore un vif inté­rêt et des dis­cus­sions pas­sion­nées.

Pour Bochra Manaï, Tunisienne d’origine qui pré­pare un doc­to­rat sur la com­mu­nauté magh­ré­bine de Montréal, constate que le projet de charte, alors qu’il devait réunir, aura des consé­quences sociales impor­tantes en raison de son aspect élec­to­ra­liste. Le regard sur les femmes voi­lées ne sera plus le même, que l’on soit dans la posi­tion d’appuyer ou non la démarche. La charte ren­voie aux citoyens une res­pon­sa­bi­lité de l’État. Toutefois, cette charte aura au moins une consé­quence « saine », celle d’obliger les arabo-musul­mans à se réor­ga­ni­ser, à se donner une voix et une place dans la société. On voit une aug­men­ta­tion de la pré­sence de toutes les ten­dances. Il faut consi­dé­rer le phé­no­mène de la charte en lien avec d’autres élé­ments, telle la Commission Bouchard-Taylor. « Les grands oubliés de ce débat : les jeunes de la deuxième géné­ra­tion. Si on prend le modèle sur la France, on aura les mêmes consé­quences : exclu­sion, hié­rar­chie », ajoute-t-elle.

Pour Sylvain Mallette, pré­sident de la Fédération auto­nome de l’enseignement, un débat est occulté, celui de l’école dont un des rôles est l’intégration sociale. Le débat sur la charte n’amène pas plus de cohé­sion sociale. Il sou­lève de plus des inco­hé­rences comme celle du finan­ce­ment public des écoles pri­vées dont la moitié sont confes­sion­nelles. Pour lui, la laï­cité s’exprime par l’institution et non par les indi­vi­dus. L’école est sur­tout aux prises avec des cas d’accommodement rai­son­nable. Le voile crée certes un malaise, mais il n’a observé aucun cas de pro­sé­ly­tisme. Il déplore tou­te­fois le fait que les com­mis­sions sco­laires aient recours aux enseignanTEs magrébinEs pour la sup­pléance (dépan­nage), sans mesures d’intégration alors que l’on sait que ces per­sonnes ont sou­vent une concep­tion plus répu­bli­caine de l’école. Il ajoute que si le voile est inter­dit aux ensei­gnantes logi­que­ment, il le sera plus tard aux élèves.

Pour sa part, Caroline Senneville, pré­si­dente de la Fédération natio­nale des ensei­gnantes et ensei­gnants du Québec (FNEEQ-CSN), a posé des ques­tions per­ti­nentes. Même si la fédé­ra­tion n’a pas encore de posi­tion ferme, elle y a quand même réflé­chi au moment de la Commission Bouchard-Taylor. Il y a consen­sus dans ses rangs sur l’interdiction de signes osten­ta­toires pour les juges, poli­ciers, etc. Il y a du mou concer­nant le sec­teur de la santé ainsi que pour les cégeps et les uni­ver­si­tés. Le cœur du débat se situe au niveau de la pro­fes­sion ensei­gnante et des ser­vices à la petite enfance.

Le voile est un sym­bole fort. On a beau­coup parlé des femmes voi­lées, mais peu de leur signi­fi­ca­tion pour celles et ceux qui voient le voile et ainsi qu’en regard des rela­tions hommes – femmes. Peut-on porter un regard cri­tique sur le voile sans l’interdire ? L’interdiction ne va pas bien avec l’éducation. La laï­ci­sa­tion est un pro­ces­sus, ce n’est pas une lutte à finir. Il faut des jalons. En ce sens, le débat en cours est néces­saire, car le contexte est dif­fé­rent de celui de la Révolution tran­quille.

Selon Andrès Fontecilla, le retour du PQ au natio­na­lisme iden­ti­taire a pour but de frei­ner la déser­tion de larges sec­teurs élec­to­raux des ban­lieues de Montréal et de larges sec­teurs du Québec du giron poli­tique du PQ. Il a expli­qué que le projet de charte crée un cli­vage impor­tant entre la popu­la­tion issue de la majo­rité cana­dienne-fran­çaise et les mino­ri­tés issues de l’immigration sur­tout la com­mu­nauté arabo-musul­mane et de ce fait exclut l’éventuel appui à l’indépendance du Québec d’une bonne partie de cette com­mu­nauté.

Pire encore, ce débat les confor­tera dans la croyance en un État fédé­ral pro­tec­teur des droits des mino­ri­tés vivant au Québec, a-t-il ajouté. « Les com­mu­nau­tés issues de l’immigration consi­dèrent cette charte comme une impo­si­tion de la majo­rité sur la mino­rité, exac­te­ment comme celle du Canada-anglais par rap­port au Québec. » La démarche d’accession à l’indépendance doit passer par une poli­tique d’addition des appuis dans toutes les com­po­santes de la col­lec­ti­vité qué­bé­coise. Il a pour­suivi en expli­quant que l’émancipation des femmes ne passe pas par une poli­tique d’exclusion sociale d’autant plus si on consi­dère que le taux de chô­mage est de 30% dans la com­mu­nauté magré­bine. Il a indi­qué qu’une telle poli­tique d’exclusion dans le sec­teur public pour­rait inci­ter le sec­teur privé à faire de même : « La dis­cri­mi­na­tion exis­tante qui ne se limite pas aux per­sonnes por­tant des signes reli­gieux sera accen­tuée par cette béné­dic­tion de l’État. »

Au cours de l’échange, Daniel Baril a affirmé que les musul­mans s’auto excluaient du marché du tra­vail. « Il y a deux fois plus de chô­mage chez les immi­grants par rap­port à la popu­la­tion du Québec alors qu’en Ontario c’est 2% de moins. Selon Cyrano c’est pro­ba­ble­ment dû au Québec à des fac­teurs cultu­rels et reli­gieux parce que la pro­ve­nance de l’immigration n’est pas la même « . Andrés Fontecilla en réponse a indi­qué que les gens de la com­mu­nauté latino amé­ri­caine dont il est issu, portent effec­ti­ve­ment un signe osten­ta­toire, le cru­ci­fix. Ils sont éga­le­ment tou­chés par un fort taux de chô­mage. Le réel  pro­blème, c’est la dis­cri­mi­na­tion à l’embauche. C’est la même chose pour les gens de cou­leur qui, dans leur cas, portent une cou­leur osten­ta­toire.

Daniel Baril pose quant à lui la ques­tion des limites à la liberté de reli­gion. : « Comment est-on arrivé dans le débat actuel à avoir entré dans la tête des gens à coup de décla­ra­tions déma­go­giques que l’interdiction des signes reli­gieux venait brimer la liberté de reli­gion ? » Selon lui, ce sont les choix indi­vi­duels reli­gieux qui briment les pos­si­bi­li­tés d’embauche, comme ceux qui refu­se­raient de tra­vailler le dimanche. Il ajoute que les employeurs ont le droit d’exiger un code ves­ti­men­taire pour coller à l’image de marque de leur entre­prise. Selon lui, il en va de même pour l’image de l’État qui veut véhi­cu­ler une image de neu­tra­lité.

Mais il ajoute que si tout le monde peut porter des signes osten­ta­toires, alors pour­quoi les chré­tiens ne le feraient-ils pas : « C’est déjà com­mencé, il y a des per­sonnes qui ont com­mencé à porter des croix osten­ta­toires dans les uni­ver­si­tés pour démon­trer leur appar­te­nance reli­gieuse. Et pour­quoi ce serait uni­que­ment les chré­tiens et les gens sans reli­gion qui assu­me­raient les exi­gences de la neu­tra­lité de l’État ? »

Selon lui, le port de signes reli­gieux relève sim­ple­ment d’une déci­sion indi­vi­duelle volon­taire : « Il n’y a aucune reli­gion qui oblige au port de signes reli­gieux. 100% des musul­mans mas­cu­lins ne portent pas de signes reli­gieux sauf pour aller à la Mosquée, mais ils ne le portent pas pour aller au tra­vail. 85% des musul­manes au Québec ne portent pas de signes reli­gieux. »

Au sujet des centres de la petite enfance (CPE), il explique qu’on n’est pas obligé de tenir un dis­cours d’une demi-heure pour entrer des choses dans la tête d’un enfant. Les signes reli­gieux osten­ta­toires portés en per­ma­nence véhi­culent un mes­sage. Il cite un cas où l’éducatrice aurait fait une prière devant des enfants et une autre où on a séparé les gar­çons des filles au moment du lunch. Il en conclut que « Le voile n’arrive jamais seul » et qu’il y a danger.

Francine Pelletier a quant à elle par­ti­cipé à remettre les élé­ments dans leur contexte. Partisane d’une vision large et inclu­sive, elle affirme que nous vivons le plus grand débat que le Québec moderne ait connu tout en s’inscrivant en faux sur la façon dont le débat a été mené : « Je suis d’accord à l’effet que le PQ a quelque-chose der­rière la tête et que par consé­quent le débat est un peu faussé ». Selon elle il n’y avait pas de crise sur la place des reli­gions au Québec mais pense que des balises sont bien­ve­nues et qu’il faut offi­cia­li­ser la sépa­ra­tion de l’Église et de l’État. Elle croit éga­le­ment qu’il y a un énorme consen­sus au Québec sur toutes ces ques­tions fon­da­men­tales de la laï­cité. « Et pour­tant nous n’avons jamais connu de divi­sion si impor­tante et si pro­fonde. » ajoute-t-elle.

Selon elle, cela est dû pour beau­coup à la façon dont le débat a été mené. On a moussé une crise qui n’existe pas : « On pré­tend que cette ques­tion touche l’égalité homme-femme alors que ça n’a rien à voir. La vraie éga­lité homme femme concerne tout d’abord la manière dont on traite les femmes dans la société au niveau éco­no­mique, puis sur le plan poli­tique et social. Cela a très peu à voir avec la ques­tion du fou­lard bien que ce soit une ques­tion qui cible les reli­gions plus osten­ta­toires. C’est de l’hypocrisie, à ne pri­vi­lé­gier une reli­gion qui a des signes moins osten­ta­toires. Deux poids, deux mesures et c’est de mau­vais augure. Cela montre, à mon avis, les inten­tions du gou­ver­ne­ment qué­bé­cois. Parce que la sou­ve­rai­neté ne se vend plus, il décide de prendre cette ques­tion oh ! com­bien impor­tante et com­bien sérieuse tel un pro­duit qui se ven­drait davan­tage. »

Francine Pelletier explique que le PQ est passé d’un natio­na­lisme qui était pro­gres­siste, ouvert sur le monde, « ce qui n’est pas le fait de tous les natio­na­lismes dans le monde » tient-elle à ajou­ter, à la créa­tion d’un mou­ve­ment de natio­na­lisme iden­ti­taire moussé par des intel­lec­tuels de droite. Elle ajoute : « Le natio­na­lisme iden­ti­taire, ça veut dire par défi­ni­tion « nous et eux », ça crée des divi­sions ins­tan­ta­nées dans la société qué­bé­coise, une société qui par ailleurs est extrê­me­ment accueillante et tolé­rante.

Elle relate le pro­ces­sus du film qu’elle a pro­duit où elle ten­tait de com­prendre les rai­sons du port du voile. Elle a réa­lisé que c’est pos­sible d’être une femme en faveur de la jus­tice sociale, tout à fait indé­pen­dante et de porter le voile : « Et j’ai com­pris que pour beau­coup de femmes, porter le voile cor­res­pond à une revanche iden­ti­taire, une consé­quence du 11 sep­tembre où il y a eu une vague isla­mo­phobe par­tout en Amérique du Nord et en Europe. Pour ces femmes, c’était impor­tant de défendre leur iden­tité. »

Elle conclut en disant qu’elle fait confiance à la société qué­bé­coise et qu’il faut reje­ter les poli­tiques d’exclusion qui, comme en France, créent des radi­ca­lismes dans des ghet­tos parce que ces gens-là n’ont pas de place dans la société. « Une société uni­forme où tout le monde est pareil, j’en veux pas, ça fait partie des liber­tés fon­da­men­tales » a-t-elle ajouté. Elle condamne les attaques contre les droits fon­da­men­taux qui ne défendent pas seule­ment le droit de reli­gion mais le droit à la conscience : « Ce n’est pas juste dom­ma­geable pour eux, c’est dom­ma­geable pour notre démo­cra­tie, pour la liberté pour laquelle les femmes se sont bat­tues. »

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