Vrais problèmes, faux débats

Les Nouveaux Cahiers du socialisme avaient organisé, jeudi le 24 octobre dernier,une soirée débat sur le thème « Comment penser une charte pour tout le monde ». Dans un premier temps, Bochra Manaï, doctorante à l’INRS, Sylvain Mallette de la FAE et Caroline Senneville de la FNEEQ-CSN ont brossé un portrait des enjeux liés à la citoyenneté et à l’enseignement. Dans un deuxième temps, Andrès Fontecilla, président et co porte-parole de Québec solidaire, Daniel Baril, du Rassemblement pour la laïcité et Francine Pelletier, chroniqueuse au journal Le Devoir ont apporté leur contribution sur la façon de repenser le débat.

La petite salle de l’UQÀM était remplie à capacité. Trois mois après le  ballon d’essai lancé par le PQ, on se surprend à constater à quel point ce débat suscite encore un vif intérêt  et des discussions passionnées.

Pour Bochra Manaï, Tunisienne d’origine qui prépare un doctorat sur la communauté maghrébine de Montréal, constate que le projet de charte, alors qu’il devait réunir, aura des conséquences sociales importantes en raison de son aspect électoraliste. Le regard sur les femmes voilées ne sera plus le même, que l’on soit dans la position d’appuyer ou non la démarche. La charte renvoie aux citoyens une responsabilité de l’État. Toutefois, cette charte aura au moins une conséquence « saine », celle d’obliger les arabo-musulmans à se réorganiser, à se donner une voix et une place dans la société. On voit une augmentation de la présence de toutes les tendances. Il faut considérer le phénomène de la charte en lien avec d’autres éléments, telle la Commission Bouchard-Taylor. « Les grands oubliés de ce débat : les jeunes de la deuxième génération. Si on prend le modèle sur la France, on aura les mêmes conséquences : exclusion, hiérarchie », ajoute-t-elle.

Pour Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome de l’enseignement, un débat est occulté, celui de l’école dont un des rôles est l’intégration sociale. Le débat sur la charte n’amène pas plus de cohésion sociale. Il soulève de plus des incohérences comme celle du financement public des écoles privées dont la moitié sont confessionnelles. Pour lui, la laïcité s’exprime par l’institution et non par les individus. L’école est surtout aux prises avec des cas d’accommodement raisonnable. Le voile crée certes un malaise, mais il n’a observé aucun cas de prosélytisme. Il déplore toutefois le fait que les commissions scolaires aient recours aux enseignanTEs magrébinEs pour la suppléance (dépannage), sans mesures d’intégration alors que l’on sait que ces personnes ont souvent une conception plus républicaine de l’école. Il ajoute que si le voile est interdit aux enseignantes logiquement, il le sera plus tard aux élèves.

Pour sa part, Caroline Senneville, présidente de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN), a posé des questions pertinentes. Même si la fédération n’a pas encore de position ferme, elle y a quand même réfléchi au moment de la Commission Bouchard-Taylor. Il y a consensus dans ses rangs sur l’interdiction de signes ostentatoires pour les juges, policiers, etc. Il y a du mou concernant le secteur de la santé ainsi que pour les cégeps et les universités. Le cœur du débat se situe au niveau de la profession enseignante et des services à la petite enfance.

Le voile est un symbole fort. On a beaucoup parlé des femmes voilées, mais peu de leur signification pour celles et ceux qui voient le voile et ainsi qu’en regard des relations hommes –  femmes. Peut-on porter un regard critique sur le voile sans l’interdire ? L’interdiction ne va pas bien avec l’éducation. La laïcisation est un processus, ce n’est pas une lutte à finir. Il faut des jalons. En ce sens, le débat en cours est nécessaire, car le contexte est différent de celui de la Révolution tranquille.

Selon Andrès Fontecilla, le retour du PQ au nationalisme identitaire a pour but de freiner la désertion  de larges secteurs électoraux des banlieues de Montréal et de larges secteurs du Québec du giron politique du PQ. Il a expliqué que le projet de charte crée un clivage important entre la population issue de la majorité canadienne-française et les minorités issues de l’immigration surtout la communauté arabo-musulmane et de ce fait exclut l’éventuel appui à l’indépendance du Québec d’une bonne partie de cette communauté.

Pire encore, ce débat les confortera dans la croyance en un État fédéral protecteur des droits des minorités vivant au Québec, a-t-il ajouté. « Les communautés issues de l’immigration considèrent cette charte comme une imposition de la majorité sur la minorité, exactement comme celle du Canada-anglais par rapport au Québec.» La démarche d’accession à l’indépendance doit passer par une politique d’addition des appuis dans toutes les composantes de la collectivité québécoise. Il a poursuivi en expliquant que l’émancipation des femmes ne passe pas par une politique d’exclusion sociale d’autant plus si on considère que le taux de chômage est de 30% dans la communauté magrébine. Il a indiqué qu’une telle politique d’exclusion dans le secteur public pourrait inciter le secteur privé à faire de même : « La discrimination existante qui ne se limite pas aux personnes portant des signes religieux sera accentuée par cette bénédiction de l’État. »

Au cours de l’échange, Daniel Baril a affirmé que les musulmans s’auto excluaient du marché du travail. « Il y a deux fois plus de chômage chez les immigrants par rapport à la population du Québec alors qu’en Ontario c’est 2% de moins. Selon Cyrano c’est probablement dû au Québec à des facteurs culturels et religieux  parce que la provenance de l’immigration n’est pas la même « .  Andrés Fontecilla en réponse a indiqué  que les gens de la communauté latino américaine dont il est issu, portent effectivement un signe ostentatoire, le crucifix. Ils sont également touchés par un fort taux de chômage. Le réel  problème, c’est la discrimination à l’embauche. C’est la même chose pour les gens de couleur qui, dans leur cas, portent une couleur ostentatoire.

Daniel Baril pose quant à lui la question des limites à la liberté de religion. : « Comment est-on arrivé dans le débat actuel à avoir entré dans la tête des gens à coup de déclarations démagogiques que l’interdiction des signes religieux venait brimer la liberté de religion ? » Selon lui, ce sont les choix individuels religieux qui briment les possibilités d’embauche, comme ceux qui refuseraient de travailler le dimanche. Il ajoute que les employeurs ont le droit d’exiger un code vestimentaire pour coller à l’image de marque de leur entreprise. Selon lui, il en va de même pour l’image de l’État qui veut véhiculer une image de neutralité.

Mais il ajoute que si tout le monde peut porter des signes ostentatoires, alors pourquoi les chrétiens ne le feraient-ils pas : « C’est déjà commencé, il y a des personnes qui ont commencé à porter des croix ostentatoires dans les universités pour démontrer leur appartenance religieuse. Et pourquoi ce serait uniquement les chrétiens et les gens sans religion qui assumeraient les exigences de la neutralité de l’État ? »

Selon lui, le port de signes religieux relève simplement d’une décision individuelle volontaire : « Il n’y a aucune religion qui oblige au port de signes religieux. 100% des musulmans masculins ne portent pas de signes religieux sauf pour aller à la Mosquée, mais ils ne le portent pas pour aller au travail. 85% des musulmanes au Québec ne portent pas de signes religieux. »

Au sujet des centres de la petite enfance (CPE), il explique qu’on n’est pas obligé de tenir un discours d’une demi-heure pour entrer des choses dans la tête d’un enfant. Les signes religieux ostentatoires portés en permanence  véhiculent un message. Il cite un cas où l’éducatrice aurait fait une prière devant des enfants et une autre où on a séparé les garçons des filles au moment du lunch. Il en conclut que « Le voile n’arrive jamais seul » et qu’il y a danger.

Francine Pelletier a quant à elle participé à remettre les éléments dans leur contexte. Partisane d’une vision large et inclusive, elle affirme que nous vivons le plus grand débat que le Québec moderne ait connu tout en s’inscrivant en faux sur la façon dont le débat a été mené : « Je suis d’accord à l’effet que le PQ a quelque-chose derrière la tête et que par conséquent le débat est un peu faussé ». Selon elle il n’y avait pas de crise sur la place des religions au Québec mais pense que des balises sont bienvenues et qu’il faut officialiser la séparation de l’Église et de l’État. Elle croit également qu’il y a un énorme consensus au Québec sur toutes ces questions fondamentales de la laïcité. « Et pourtant nous n’avons jamais connu de division si importante et si profonde. » ajoute-t-elle.

Selon elle, cela est dû pour beaucoup à la façon dont le débat a été mené. On a moussé une crise qui n’existe pas :    « On prétend que cette question touche l’égalité homme-femme alors que ça n’a rien à voir. La vraie égalité homme femme concerne tout d’abord la manière dont on traite les femmes dans la société au niveau économique, puis sur le plan politique et social. Cela a très peu à voir avec la question du foulard bien que ce soit une question qui cible les religions plus ostentatoires. C’est de l’hypocrisie, à ne privilégier une religion qui a des signes moins ostentatoires. Deux poids, deux mesures et c’est de mauvais augure. Cela montre, à mon avis, les intentions du gouvernement québécois. Parce que la souveraineté ne se vend plus, il décide de prendre cette question oh! combien importante et combien sérieuse tel un produit qui se vendrait davantage. »

Francine Pelletier explique que le PQ est passé d’un nationalisme qui était progressiste, ouvert sur le monde, « ce qui n’est pas le fait de tous les nationalismes dans le monde » tient-elle à ajouter, à la création d’un mouvement de nationalisme identitaire moussé par des intellectuels de droite. Elle ajoute : « Le nationalisme identitaire, ça veut dire par définition « nous et eux », ça crée des divisions instantanées dans la société québécoise, une société qui par ailleurs est extrêmement accueillante et tolérante.

Elle relate le processus du film qu’elle a produit où elle tentait de comprendre les raisons du port du voile. Elle a réalisé que c’est possible d’être une femme en faveur de la justice sociale, tout à fait indépendante et de porter le voile : « Et j’ai compris que pour beaucoup de femmes, porter le voile correspond à une revanche identitaire, une conséquence du 11 septembre où il y a eu une vague islamophobe partout en Amérique du Nord et en Europe. Pour ces femmes, c’était important de défendre leur identité. »

Elle conclut en disant qu’elle fait confiance à la société québécoise et qu’il faut rejeter les politiques d’exclusion qui, comme en France, créent des radicalismes dans des ghettos parce que ces gens-là n’ont pas de place dans la société. « Une société uniforme où tout le monde est pareil, j’en veux pas, ça fait partie des libertés fondamentales » a-t-elle ajouté. Elle condamne les attaques contre les droits fondamentaux qui ne défendent pas seulement le droit de religion mais le droit à la conscience : « Ce n’est pas juste dommageable pour eux, c’est dommageable pour notre démocratie, pour la liberté pour laquelle les femmes se sont battues. »