Victor Serge vit

Pierre Beaudet

Pourquoi un obscur écrivain à la nationalité douteuse et mort dans la plus totale indifférence à Mexico il y a 60 ans devrait-il vous intéresser ? En tout cas, le pari est que vous lirez Serge bientôt, puisque l’un de ses principaux romans, «L’affaire Toulaév», vient d’être réédité par Lux Éditeur qui devrait aussi, à l’automne prochain, republier son autobiographie, «Mémoires d’un révolutionnaire».

Une génération à l’assaut du pouvoir

L’histoire de Serge croise celle d’une révolution qui traverse la première moitié du vingtième siècle et qui implique des mouvements sociaux gigantesques, des insurrections, des guerres, des victoires et des défaites, et qui s’éparpille entre Paris, Barcelone, Moscou, Shanghai, Berlin. Des millions d’hommes et de femmes sont en mouvement et ils veulent changer le monde ! Des petites poches de révoltés et anarchistes français, Serge tout en admirant les coups de tête et de cœur connaît ses premières déceptions devant les maladies «congénitales» de l’extrême gauche (aventurisme, substituisme, mépris de la réalité). Après la dure expérience de la prison, il se retrouve encore avec des minorités actives qui combattent la boucherie de la Première Guerre Mondiale (1914), pourtant endossée par la majorité des socialistes de l’époque qui ont facilement abandonné l’internationalisme pour la «défense de la patrie» comme leur demandaient les dominants.

Moscou capitale du monde

C’est alors que Serge aboutit à Moscou dans une révolution qui semble désespérée (1919). Petrograd et Moscou sont aux mains des révolutionnaires. Les villes sont affamées, encerclées par les armées blanches et impérialistes. Autour de Lénine et de Trotski se regroupe un prolétariat héroïque, comme dans un film d’Eisenstein. La détermination des Bolchéviques, et aussi la chance, fait en sorte que cette révolution triomphe. Moscou devient la capitale d’un nouveau monde. Les réunions de la Troisième Internationale, regroupement hétéroclite de toutes sortes de révoltés, se font en 14 langues. Les anarcho-syndicalistes états-uniens de l’IWW se retrouvent avec Rosa Luxembourg et les insurgés de Berlin et de Canton. Des mouvements sans nom qui confrontent les pouvoirs aux quatre coins de la terre discutent le défi titanesque de penser la révolution mondiale. Serge est au cœur de cette effervescence et il perçoit, bien avant d’autres, que les victoires des Soviets (comités populaires et ouvriers mis en place pendant la révolution) portent en germes les défaites qui s’en viennent. Sous l’influence de la guerre, les révolutionnaires se militarisent. La «terreur rouge» qui au début se veut une réponse nécessaire aux massacres des armées blanches s’institutionnalise. Les Bolchéviques qui avaient promis le pouvoir aux Soviets accaparent les rouages du gouvernement et de l’armée, malgré l’utopie exposée par Lénine dans L’«État et la révolution» et qui promettait de construire, comme la Commune de Paris, un «non-État» et ni plus ni moins, de «changer le monde» sans reconstruire l’«effroyable machine». Le rêve devient cauchemar lorsque les ouvriers et les matelots rouges se révoltent contre le nouveau pouvoir à Kronstadt (1921).

La défaite de la victoire

Serge observe tout cela de l’intérieur. À la mort de Lénine (1924), le nouvel État soviétique bascule aux mains d’une nouvelle classe de bureaucrates, d’«experts et compétents». Ce sont souvent d’ex révolutionnaires fatigués, aspirants à un peu de confort et surtout, certains de détenir la vérité, même lorsque celle-ci contredit les faits. La révolution mondiale piétine, peu importe, on affirme qu’elle est sur le point de triompher. Envoyé à Berlin dans l’imminence d’une insurrection, Serge constate que du chaos allemand, c’est la droite (les fascistes) qui avancent, et non une gauche de plus en plus sclérosée. L’Internationale, au début un immense espace de réflexion de tous les mouvements, devient un appareil de plus dans l’arsenal du pouvoir soviétique. À l’intérieur de la nouvelle URSS, l’opposition tente de se réorganiser autour de Trotski et de la génération de 1917. Malgré les conseils de ses amis et proches, Serge revient à Moscou pour appuyer la dissidence affaiblie par des divisions internes et une certaine nostalgie de l’époque «héroïque». L’intolérance d’un pouvoir de plus en plus arrogant se retourne contre tout le monde. Au tournant des années 1930, c’est le début de la débâcle. Comme tant d’autres, Serge est arrêté et exilé. C’est le «voyage dans la défaite», que Serge justement raconte dans l’Affaire Toulaév. Un «système» est mis en place pour bâillonner la population par la terreur certes, mais aussi, et c’est ce qui désole Serge, par le jeu plus ou moins subtil de la bureaucratie, qui «récompense» les uns, punit les autres. C’est le règne de l’inertie, de la routine, du mensonge. Des intellectuels, des militants syndicaux, des anciens insurgés acceptent de fermer les yeux, quand ils ne sont pas eux-mêmes transformés en gardiens de prison, en attendant leur tour d’être écrasés par l’univers concentrationnaire qu’ils ont eux-mêmes mis en place.

Un siècle sans pardon

Serge, qui profite d’une campagne internationale de la part d’écrivains bien connus, est finalement libéré (1936) et devient l’un des très rares survivants des massacres staliniens. Il revient sur Paris et Barcelone pour constater, à une moindre échelle, le même aplatissement du militantisme. La colère des masses est immense, mais les partis et mouvements tournent en rond, pour préserver l’infime pouvoir de la caste inamovible qui «préside» la gauche. La défaite est dans l’air et effectivement, elle survient quand la «démocratie» s’écroule devant le fascisme. Serge part alors vers son dernier exil au Mexique (1941) et se retrouve encore plus isolé. Sa critique du dévoiement de la gauche et de la terreur en URSS est mal reçue par l’opinion. L’intuition dominante est que seul Staline peut mettre en échec le projet génocidaire d’Hitler et qu’il faut en attendant se taire sur les goulags. Pris entre l’arbre et l’écorce, l’élan d’émancipation est rapetissé, émietté. Après la mort de Serge (1947), les fils ténus de la lutte s’éparpillent un peu partout dans le monde. Dans les années 1960, la combativité renaît avec les luttes ouvrières et populaires en France, en Italie, au Québec. Des intellectuels cherchent à relire l’expérience du siècle et François Maspéro, à Paris, republie Serge. Sa critique sans pitié de la défaite de la révolution soviétique revient d’actualité. Des mouvements révolutionnaires en Asie, en Afrique, en Amérique latine, réinventent le socialisme et le marxisme en dépoussiérant d’autres textes des Gramsci, Mariategui, Kollontai, Nin, Chen Po Tah, Le Duan et d’autres de la génération de Serge, dont beaucoup ont été emportés par l’histoire, mais qui restent pertinents pour comprendre ce qui s’est passé.

Le fil est retissé

Car pour relancer la lutte, il faut plus que du courage et de la détermination. Il faut aussi de la mémoire. En effet, les mouvements d’émancipation ne sont jamais écrits sur des pages blanches. Les leçons de l’histoire sont assez déterminantes pour inventer le présent, d’où la fascination, d’ailleurs, des révolutionnaires de la génération de Serge pour les grandes luttes du siècle précédent, la Commune de Paris notamment. Pourquoi ont-ils échoué ? Qu’est-ce que nous faisons, aujourd’hui, pour éviter les mêmes pièges, les mêmes impasses, les mêmes bifurcations inutiles ? Que faut-il retenir de ces efforts gigantesques, de ces confrontations immenses par lesquels des hommes et des femmes, sans relâche, sont «montés à l’assaut du ciel» ? Serge avait beaucoup de réflexions sur ces questions, que l’on aperçoit dans ses romans magnifiques comme l’Affaire Toulaév, mais aussi dans ses essais et son autobiographie. Je retiens de tout cela deux points essentiels.

Construire le neuf sur l’ancien

L’élan de l’émancipation est un processus de longue durée. Il n’y a pas de «projet» socialiste tout fin prêt et qu’on peut «mettre en œuvre» une fois le pouvoir d’état «conquis» et les dominants renversés. Les dominés portent aussi, dans leur conscience accumulée au fil des siècles, les germes de l’ancienne société. L’idée du pouvoir, de commander, de contrôler et d’exploiter fait partie du «patrimoine génétique» des humains, pas au sens «biologique» du terme, mais dans une perspective historique, construite sur des milliers d’années de luttes sociales et culturelles. Les ruptures révolutionnaires sont nécessairement partielles, elles ouvrent une porte à d’autres portes, à d’autres transformations. Pendant cette interminable transition, l’ancien se reproduit dans le nouveau. Et pas seulement dans l’expérience soviétique. Regardons autour de «nous».  Les révolutions contemporaines, celle de Cuba par exemple, sont traversées de contradictions similaires. Certes, il n’y a pas de comparaison entre les massacres staliniens et la répression exercée par le Parti communiste cubain contre des dissidents. Mais est ce que cela justifie que des écrivains soient jetés en prison pour avoir douter du lider maximo ? Est-ce que le volontarisme exacerbé de Fidel et de ses compagnons n’est pas, en partie au moins, responsable des nombreux échecs de cette révolution, ce qui ne doit pas occulter, non plus, ses indéniables acquis ? Au bout de la ligne cependant, la tendance autoritaire s’enfonce dans un trou noir. Les chefs, «nos» chefs, qui nous inspirent, qu’on adule, doivent dépasser l’indépassable, briser le cercle vicieux du je-sais-tout-isme qui exclut, qui dénigre la pensée critique. Cela arrive rarement.

Au-delà des micro oppressions

À une très petite échelle, n’est-ce pas la même chose qui se produit dans «nos» mouvements populaires québécois, où pour une raison ou pour une autre, on «déclare» parfois la fin du débat, l’établissement d’une «ligne de parti» impossible à contester. Il y a quelques années à la CSN, par ailleurs un mouvement syndical extraordinairement créatif, les «chefs» avaient décidé que le syndicalisme de combat était passé d’âge, qu’il fallait s’allier au PQ, et que toute dissidence ne pouvait être tolérée ! Au point où le «troisième étage» (où loge la direction de la centrale) du 1601 De Lorimier (siège de la CSN), «surveillait» les assemblées syndicales pour voir à ce qu’elles respectent la «ligne» ! Dans la gauche aujourd’hui, au Québec comme ailleurs, le je-sais-tout-isme se porte encore bien. On a raison, parce que les autres ont tort. On s’invective facilement, on préfère attaquer les individus, ces «traîtres» plutôt que de débattre des idées. Consolons-nous cela était bien pire avant, Maintenant, tant mieux, on a appris à vivre différemment. Mais est-ce la fin de cet aveuglement ? Malheureusement, il y a des intérêts matériels, peut-être infimes quand on les met dans le contexte du «grand pouvoir», mais réels. On ne peut pas ne pas penser à certains «chefs» syndicaux (pas ceux de la CSN heureusement) qui font la fiesta sur les palaces flottants des entrepreneurs en construction. On ne peut pas ne pas penser à des «chefs» d’ONG dont les revenus dépassent de loin les «bénéficiaires» des projets dont ils sont censés être les garants (on ne les nommera pas parce qu’au bout de la ligne, ces individus relèvent de processus systémiques sont ils sont à la fois responsables et victimes !). Certes, ces micro pouvoirs, ces micro oppressions ne sont pas la cause, mais la conséquence du système pourri dans lequel on vit, et que nous devons combattre. Mais pour le combattre justement, il faut se regarder dans le miroir et avoir le courage de ses convictions dans sa propre vie.

Pas de substitut à la pensée critique

Face à cette tendance inhérente, il faut lutter, il faut résister. Et c’est la deuxième leçon de Serge. Il n’y a pas de «raccourci» ni de «formule magique» sinon que d’exercer ses capacités, ses efforts. Et au bout de la ligne, on retrouve une ligne d’horizon. Non pas dans l’isolement mais dans un élan collectif, porté par des millions de gens à la pensée différente, aux idées originales, qu’il ne s’agit pas de «discipliner» ni de meurtrir, mais au contraire, de valoriser. «Le pire quand on cherche la vérité» dit Serge, «c’est qu’au bout du compte, on la trouve». Rien ne peut justifier ni maintenant ni jamais la mutilation de la pensée critique. Rien n’explique la répression de cette pensée, ni même la guerre civile, encore moins l’«irritation» d’un «chef» ou d’un autre face à la critique ! En achevant sa vie sur les bancs épuisés d’une révolution échouée, Serge avouait son amour de la vie, son amour des autres, de ses camarades innombrables presque tous broyés par l’étau de l’histoire. Il résistait à tous ceux qui lui disaient que «c’est fini», que la révolution n’aboutira jamais, qu’il vaut mieux se replier et attendre. Il réitérait ce qu’il appelait sa conviction de «ne jamais renoncer à défendre l’homme contre les systèmes qui planifient l’anéantissement de l’individu» (Mémoires d’un révolutionnaire, Robert Laffont 2001, p. 816). Il disait clairement et simplement qu’il n’y pas d’autre choix que de s’engager dans cette lutte, soit de «se prononcer activement contre tout ce qui diminue les hommes et participer à toutes les luttes qui tendent à les libérer et à les grandir. Que cette participation soit inévitablement entachée d’erreurs n’en amoindrit pas l’impératif catégorique : l’erreur est pire de ne vivre que pour soi».

Victor Serge, L’Affaire Toulaév, Lux Éditeur, 2010