Victor Serge vit

Mis en ligne le 16 juin 2010

Pierre Beaudet

Pourquoi un obscur écri­vain à la natio­na­lité dou­teuse et mort dans la plus totale indif­fé­rence à Mexico il y a 60 ans devrait-il vous inté­res­ser ? En tout cas, le pari est que vous lirez Serge bien­tôt, puisque l’un de ses prin­ci­paux romans, « L’affaire Toulaév», vient d’être réédité par Lux Éditeur qui devrait aussi, à l’automne pro­chain, repu­blier son auto­bio­gra­phie, « Mémoires d’un révolutionnaire ».

Une géné­ra­tion à l’assaut du pouvoir

L’histoire de Serge croise celle d’une révo­lu­tion qui tra­verse la pre­mière moitié du ving­tième siècle et qui implique des mou­ve­ments sociaux gigan­tesques, des insur­rec­tions, des guerres, des vic­toires et des défaites, et qui s’éparpille entre Paris, Barcelone, Moscou, Shanghai, Berlin. Des mil­lions d’hommes et de femmes sont en mou­ve­ment et ils veulent chan­ger le monde ! Des petites poches de révol­tés et anar­chistes fran­çais, Serge tout en admi­rant les coups de tête et de cœur connaît ses pre­mières décep­tions devant les mala­dies « congé­ni­tales » de l’extrême gauche (aven­tu­risme, sub­sti­tuisme, mépris de la réa­lité). Après la dure expé­rience de la prison, il se retrouve encore avec des mino­ri­tés actives qui com­battent la bou­che­rie de la Première Guerre Mondiale (1914), pour­tant endos­sée par la majo­rité des socia­listes de l’époque qui ont faci­le­ment aban­donné l’internationalisme pour la « défense de la patrie » comme leur deman­daient les dominants.

Moscou capi­tale du monde

C’est alors que Serge abou­tit à Moscou dans une révo­lu­tion qui semble déses­pé­rée (1919). Petrograd et Moscou sont aux mains des révo­lu­tion­naires. Les villes sont affa­mées, encer­clées par les armées blanches et impé­ria­listes. Autour de Lénine et de Trotski se regroupe un pro­lé­ta­riat héroïque, comme dans un film d’Eisenstein. La déter­mi­na­tion des Bolchéviques, et aussi la chance, fait en sorte que cette révo­lu­tion triomphe. Moscou devient la capi­tale d’un nou­veau monde. Les réunions de la Troisième Internationale, regrou­pe­ment hété­ro­clite de toutes sortes de révol­tés, se font en 14 langues. Les anar­cho-syn­di­ca­listes états-uniens de l’IWW se retrouvent avec Rosa Luxembourg et les insur­gés de Berlin et de Canton. Des mou­ve­ments sans nom qui confrontent les pou­voirs aux quatre coins de la terre dis­cutent le défi tita­nesque de penser la révo­lu­tion mon­diale. Serge est au cœur de cette effer­ves­cence et il per­çoit, bien avant d’autres, que les vic­toires des Soviets (comi­tés popu­laires et ouvriers mis en place pen­dant la révo­lu­tion) portent en germes les défaites qui s’en viennent. Sous l’influence de la guerre, les révo­lu­tion­naires se mili­ta­risent. La « ter­reur rouge » qui au début se veut une réponse néces­saire aux mas­sacres des armées blanches s’institutionnalise. Les Bolchéviques qui avaient promis le pou­voir aux Soviets acca­parent les rouages du gou­ver­ne­ment et de l’armée, malgré l’utopie expo­sée par Lénine dans L’«État et la révo­lu­tion » et qui pro­met­tait de construire, comme la Commune de Paris, un « non-État » et ni plus ni moins, de « chan­ger le monde » sans recons­truire l’«effroyable machine ». Le rêve devient cau­che­mar lorsque les ouvriers et les mate­lots rouges se révoltent contre le nou­veau pou­voir à Kronstadt (1921).

La défaite de la victoire

Serge observe tout cela de l’intérieur. À la mort de Lénine (1924), le nouvel État sovié­tique bas­cule aux mains d’une nou­velle classe de bureau­crates, d’«experts et com­pé­tents ». Ce sont sou­vent d’ex révo­lu­tion­naires fati­gués, aspi­rants à un peu de confort et sur­tout, cer­tains de déte­nir la vérité, même lorsque celle-ci contre­dit les faits. La révo­lu­tion mon­diale pié­tine, peu importe, on affirme qu’elle est sur le point de triom­pher. Envoyé à Berlin dans l’imminence d’une insur­rec­tion, Serge constate que du chaos alle­mand, c’est la droite (les fas­cistes) qui avancent, et non une gauche de plus en plus sclé­ro­sée. L’Internationale, au début un immense espace de réflexion de tous les mou­ve­ments, devient un appa­reil de plus dans l’arsenal du pou­voir sovié­tique. À l’intérieur de la nou­velle URSS, l’opposition tente de se réor­ga­ni­ser autour de Trotski et de la géné­ra­tion de 1917. Malgré les conseils de ses amis et proches, Serge revient à Moscou pour appuyer la dis­si­dence affai­blie par des divi­sions internes et une cer­taine nos­tal­gie de l’époque « héroïque ». L’intolérance d’un pou­voir de plus en plus arro­gant se retourne contre tout le monde. Au tour­nant des années 1930, c’est le début de la débâcle. Comme tant d’autres, Serge est arrêté et exilé. C’est le « voyage dans la défaite», que Serge jus­te­ment raconte dans l’Affaire Toulaév. Un « sys­tème » est mis en place pour bâillon­ner la popu­la­tion par la ter­reur certes, mais aussi, et c’est ce qui désole Serge, par le jeu plus ou moins subtil de la bureau­cra­tie, qui « récom­pense » les uns, punit les autres. C’est le règne de l’inertie, de la rou­tine, du men­songe. Des intel­lec­tuels, des mili­tants syn­di­caux, des anciens insur­gés acceptent de fermer les yeux, quand ils ne sont pas eux-mêmes trans­for­més en gar­diens de prison, en atten­dant leur tour d’être écra­sés par l’univers concen­tra­tion­naire qu’ils ont eux-mêmes mis en place.

Un siècle sans pardon

Serge, qui pro­fite d’une cam­pagne inter­na­tio­nale de la part d’écrivains bien connus, est fina­le­ment libéré (1936) et devient l’un des très rares sur­vi­vants des mas­sacres sta­li­niens. Il revient sur Paris et Barcelone pour consta­ter, à une moindre échelle, le même apla­tis­se­ment du mili­tan­tisme. La colère des masses est immense, mais les partis et mou­ve­ments tournent en rond, pour pré­ser­ver l’infime pou­voir de la caste inamo­vible qui « pré­side » la gauche. La défaite est dans l’air et effec­ti­ve­ment, elle sur­vient quand la « démo­cra­tie » s’écroule devant le fas­cisme. Serge part alors vers son der­nier exil au Mexique (1941) et se retrouve encore plus isolé. Sa cri­tique du dévoie­ment de la gauche et de la ter­reur en URSS est mal reçue par l’opinion. L’intuition domi­nante est que seul Staline peut mettre en échec le projet géno­ci­daire d’Hitler et qu’il faut en atten­dant se taire sur les gou­lags. Pris entre l’arbre et l’écorce, l’élan d’émancipation est rape­tissé, émietté. Après la mort de Serge (1947), les fils ténus de la lutte s’éparpillent un peu par­tout dans le monde. Dans les années 1960, la com­ba­ti­vité renaît avec les luttes ouvrières et popu­laires en France, en Italie, au Québec. Des intel­lec­tuels cherchent à relire l’expérience du siècle et François Maspéro, à Paris, repu­blie Serge. Sa cri­tique sans pitié de la défaite de la révo­lu­tion sovié­tique revient d’actualité. Des mou­ve­ments révo­lu­tion­naires en Asie, en Afrique, en Amérique latine, réin­ventent le socia­lisme et le mar­xisme en dépous­sié­rant d’autres textes des Gramsci, Mariategui, Kollontai, Nin, Chen Po Tah, Le Duan et d’autres de la géné­ra­tion de Serge, dont beau­coup ont été empor­tés par l’histoire, mais qui res­tent per­ti­nents pour com­prendre ce qui s’est passé.

Le fil est retissé

Car pour relan­cer la lutte, il faut plus que du cou­rage et de la déter­mi­na­tion. Il faut aussi de la mémoire. En effet, les mou­ve­ments d’émancipation ne sont jamais écrits sur des pages blanches. Les leçons de l’histoire sont assez déter­mi­nantes pour inven­ter le pré­sent, d’où la fas­ci­na­tion, d’ailleurs, des révo­lu­tion­naires de la géné­ra­tion de Serge pour les grandes luttes du siècle pré­cé­dent, la Commune de Paris notam­ment. Pourquoi ont-ils échoué ? Qu’est-ce que nous fai­sons, aujourd’hui, pour éviter les mêmes pièges, les mêmes impasses, les mêmes bifur­ca­tions inutiles ? Que faut-il rete­nir de ces efforts gigan­tesques, de ces confron­ta­tions immenses par les­quels des hommes et des femmes, sans relâche, sont « montés à l’assaut du ciel » ? Serge avait beau­coup de réflexions sur ces ques­tions, que l’on aper­çoit dans ses romans magni­fiques comme l’Affaire Toulaév, mais aussi dans ses essais et son auto­bio­gra­phie. Je retiens de tout cela deux points essentiels.

Construire le neuf sur l’ancien

L’élan de l’émancipation est un pro­ces­sus de longue durée. Il n’y a pas de « projet » socia­liste tout fin prêt et qu’on peut « mettre en œuvre » une fois le pou­voir d’état « conquis » et les domi­nants ren­ver­sés. Les domi­nés portent aussi, dans leur conscience accu­mu­lée au fil des siècles, les germes de l’ancienne société. L’idée du pou­voir, de com­man­der, de contrô­ler et d’exploiter fait partie du « patri­moine géné­tique » des humains, pas au sens « bio­lo­gique » du terme, mais dans une pers­pec­tive his­to­rique, construite sur des mil­liers d’années de luttes sociales et cultu­relles. Les rup­tures révo­lu­tion­naires sont néces­sai­re­ment par­tielles, elles ouvrent une porte à d’autres portes, à d’autres trans­for­ma­tions. Pendant cette inter­mi­nable tran­si­tion, l’ancien se repro­duit dans le nou­veau. Et pas seule­ment dans l’expérience sovié­tique. Regardons autour de « nous ». Les révo­lu­tions contem­po­raines, celle de Cuba par exemple, sont tra­ver­sées de contra­dic­tions simi­laires. Certes, il n’y a pas de com­pa­rai­son entre les mas­sacres sta­li­niens et la répres­sion exer­cée par le Parti com­mu­niste cubain contre des dis­si­dents. Mais est ce que cela jus­ti­fie que des écri­vains soient jetés en prison pour avoir douter du lider maximo ? Est-ce que le volon­ta­risme exa­cerbé de Fidel et de ses com­pa­gnons n’est pas, en partie au moins, res­pon­sable des nom­breux échecs de cette révo­lu­tion, ce qui ne doit pas occul­ter, non plus, ses indé­niables acquis ? Au bout de la ligne cepen­dant, la ten­dance auto­ri­taire s’enfonce dans un trou noir. Les chefs, « nos » chefs, qui nous ins­pirent, qu’on adule, doivent dépas­ser l’indépassable, briser le cercle vicieux du je-sais-tout-isme qui exclut, qui dénigre la pensée cri­tique. Cela arrive rarement.

Au-delà des micro oppressions

À une très petite échelle, n’est-ce pas la même chose qui se pro­duit dans « nos » mou­ve­ments popu­laires qué­bé­cois, où pour une raison ou pour une autre, on « déclare » par­fois la fin du débat, l’établissement d’une « ligne de parti » impos­sible à contes­ter. Il y a quelques années à la CSN, par ailleurs un mou­ve­ment syn­di­cal extra­or­di­nai­re­ment créa­tif, les « chefs » avaient décidé que le syn­di­ca­lisme de combat était passé d’âge, qu’il fal­lait s’allier au PQ, et que toute dis­si­dence ne pou­vait être tolé­rée ! Au point où le « troi­sième étage » (où loge la direc­tion de la cen­trale) du 1601 De Lorimier (siège de la CSN), « sur­veillait » les assem­blées syn­di­cales pour voir à ce qu’elles res­pectent la « ligne » ! Dans la gauche aujourd’hui, au Québec comme ailleurs, le je-sais-tout-isme se porte encore bien. On a raison, parce que les autres ont tort. On s’invective faci­le­ment, on pré­fère atta­quer les indi­vi­dus, ces « traîtres » plutôt que de débattre des idées. Consolons-nous cela était bien pire avant, Maintenant, tant mieux, on a appris à vivre dif­fé­rem­ment. Mais est-ce la fin de cet aveu­gle­ment ? Malheureusement, il y a des inté­rêts maté­riels, peut-être infimes quand on les met dans le contexte du « grand pou­voir», mais réels. On ne peut pas ne pas penser à cer­tains « chefs » syn­di­caux (pas ceux de la CSN heu­reu­se­ment) qui font la fiesta sur les palaces flot­tants des entre­pre­neurs en construc­tion. On ne peut pas ne pas penser à des « chefs » d’ONG dont les reve­nus dépassent de loin les « béné­fi­ciaires » des pro­jets dont ils sont censés être les garants (on ne les nom­mera pas parce qu’au bout de la ligne, ces indi­vi­dus relèvent de pro­ces­sus sys­té­miques sont ils sont à la fois res­pon­sables et vic­times !). Certes, ces micro pou­voirs, ces micro oppres­sions ne sont pas la cause, mais la consé­quence du sys­tème pourri dans lequel on vit, et que nous devons com­battre. Mais pour le com­battre jus­te­ment, il faut se regar­der dans le miroir et avoir le cou­rage de ses convic­tions dans sa propre vie.

Pas de sub­sti­tut à la pensée critique

Face à cette ten­dance inhé­rente, il faut lutter, il faut résis­ter. Et c’est la deuxième leçon de Serge. Il n’y a pas de « rac­courci » ni de « for­mule magique » sinon que d’exercer ses capa­ci­tés, ses efforts. Et au bout de la ligne, on retrouve une ligne d’horizon. Non pas dans l’isolement mais dans un élan col­lec­tif, porté par des mil­lions de gens à la pensée dif­fé­rente, aux idées ori­gi­nales, qu’il ne s’agit pas de « dis­ci­pli­ner » ni de meur­trir, mais au contraire, de valo­ri­ser. « Le pire quand on cherche la vérité » dit Serge, « c’est qu’au bout du compte, on la trouve ». Rien ne peut jus­ti­fier ni main­te­nant ni jamais la muti­la­tion de la pensée cri­tique. Rien n’explique la répres­sion de cette pensée, ni même la guerre civile, encore moins l’«irritation » d’un « chef » ou d’un autre face à la cri­tique ! En ache­vant sa vie sur les bancs épui­sés d’une révo­lu­tion échouée, Serge avouait son amour de la vie, son amour des autres, de ses cama­rades innom­brables presque tous broyés par l’étau de l’histoire. Il résis­tait à tous ceux qui lui disaient que « c’est fini», que la révo­lu­tion n’aboutira jamais, qu’il vaut mieux se replier et attendre. Il réité­rait ce qu’il appe­lait sa convic­tion de « ne jamais renon­cer à défendre l’homme contre les sys­tèmes qui pla­ni­fient l’anéantissement de l’individu » (Mémoires d’un révo­lu­tion­naire, Robert Laffont 2001, p. 816). Il disait clai­re­ment et sim­ple­ment qu’il n’y pas d’autre choix que de s’engager dans cette lutte, soit de « se pro­non­cer acti­ve­ment contre tout ce qui dimi­nue les hommes et par­ti­ci­per à toutes les luttes qui tendent à les libé­rer et à les gran­dir. Que cette par­ti­ci­pa­tion soit inévi­ta­ble­ment enta­chée d’erreurs n’en amoin­drit pas l’impératif caté­go­rique : l’erreur est pire de ne vivre que pour soi ».

Victor Serge, L’Affaire Toulaév, Lux Éditeur, 2010

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