Victor Serge, Essai critique sur Nietzsche, Montréal, Éd. de la rue Dorion, 2017

Par Mis en ligne le 07 octobre 2019

Fils d’exilés russes et pen­seur liber­taire auto­di­dacte, Victor Serge (1890-1947) fré­quente dès sa jeu­nesse les milieux anar­chistes en France avant de rejoindre la Russie en 1919 pour se mettre au ser­vice de la révo­lu­tion bol­che­vik (ce que d’aucuns lui repro­che­ront d’ailleurs dans le camp liber­taire). Dénonciateur de la pre­mière heure du sta­li­nisme nais­sant, Serge se rap­proche dans les années 1920 de Trotsky[1]. On lui doit de nom­breux romans comme S’il est minuit dans le siècle[2] où Serge dénonce, anti­ci­pant Le Zéro et l’infini de Koestler[3], le régime péni­ten­cier et para­noïaque de Staline.

Son Essai cri­tique sur Nietzsche paraît ini­tia­le­ment en 1917 dans le jour­nal anar­chiste espa­gnol Tierra y Libertad dans une période de repo­si­tion­ne­ment théo­rique. Serge cherche en effet à conci­lier sa concep­tion indi­vi­dua­liste du monde avec l’idéal d’un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire col­lec­tif en plein essor en Russie. Comme l’écrit en effet Annick Stevens qui signe la longue pré­sen­ta­tion de l’Essai : « Au-delà de son rap­port à Nietzsche, l’Essai appa­raît comme une occa­sion de cla­ri­fier dans quelle mesure [l’]individualisme [de Serge] est com­pa­tible avec le désir pro­fond qu’il éprouve de par­ti­ci­per aux mou­ve­ments his­to­riques déci­sifs qui sont en train de se passer[4] ».

Comment donc conci­lier l’idéal d’autonomie et d’affirmation de soi sur lequel s’appuie l’anarchisme indi­vi­dua­liste tout en pre­nant part à un mou­ve­ment coor­donné et orga­nisé de manière hié­rar­chique ? Ce dilemme qui déborde la seule pensée de Serge et anime toute la mou­vance anar­chiste indi­vi­dua­liste du début du XXe siècle jus­ti­fie d’ailleurs les réti­cences de cer­tains anar­chistes vis-à-vis l’idée de révo­lu­tion. Comme l’écrivait Élisée Reclus : « Avant que la révo­lu­tion ne des­cende dans la rue, il faut qu’elle s’accomplisse dans les cer­veaux[5] ». Stevens affirme d’ailleurs que : « Sans cette évo­lu­tion préa­lable, la révo­lu­tion lui semble [à Victor Serge] devoir prendre iné­luc­ta­ble­ment une forme auto­ri­taire, rem­pla­çant la domi­na­tion de l’État et du capi­tal par celle du parti ou du syn­di­cat, ou plus exac­te­ment de leurs direc­tions ou bureau­cra­ties[6] ». Ainsi s’explique la méfiance des anar­chistes indi­vi­dua­listes tant vis-à-vis du socia­lisme – qu’il soit par­le­men­taire ou révo­lu­tion­naire – que de l’anarcho-syndicalisme[7]. Les mou­ve­ments révo­lu­tion­naire et syn­di­cal peuvent-ils résis­ter à leur bureau­cra­ti­sa­tion s’ils n’ont pas comme base des per­son­na­li­tés fortes et indé­pen­dantes plutôt que des indi­vi­dus soumis à l’aura d’un leader cha­ris­ma­tique ? C’est dans ce contexte qu’un débat s’engage entre Serge et la pensée de Nietzsche.

Serge oppose à ce qu’il per­çoit[8] comme l’« indi­vi­dua­lisme d’oppression » (p. 89) ou « auto­ri­taire » (p. 90) de Nietzsche un indi­vi­dua­lisme géné­reux capable d’allier l’idéal d’émancipation indi­vi­duelle à celui d’une éman­ci­pa­tion col­lec­tive : « L’individualisme s’affirmera par sa propre valeur inté­rieure ou par la domi­na­tion sur soi-même, par le culte de la pensée impar­tiale, par la géné­ro­sité, le dés­in­té­res­se­ment, l’idéalisme qui sont les carac­té­ris­tiques de l’égoïsme supé­rieur, par l’effort constam­ment tendu d’une volonté ardente et cri­tique, tel­le­ment plus proche de la nou­velle noblesse » (p. 90). Comment conci­lier cepen­dant un tel projet d’autonomie indi­vi­duelle radi­cale avec l’altruisme géné­reux que Serge cherche éga­le­ment à défendre ?

La véri­table oppo­si­tion entre Nietzsche et Serge ne se situe ainsi non pas tant au niveau de la nature de leurs indi­vi­dua­lismes propres qui visent tous deux la pro­duc­tion d’individualités avant-gar­distes, auto­nomes et créa­trices, mais au niveau de leur exten­sion. Pour Nietzsche, seuls quelques-uns auront la force de deve­nir tels. Une hié­rar­chie devra ainsi tou­jours sub­sis­ter entre ces esprits nobles et la vaste majo­rité d’esprits ser­viles. Le per­fec­tion­nisme indi­vi­duel de Serge doit au contraire s’universaliser et c’est pour cela que tout ordre auto­ri­taire doit tomber. Dans une for­mu­la­tion aux accents ran­cié­riens, Serge affirme ainsi que « [l]’homme noble, l’homme supé­rieur de demain […] ne com­met­tra envers lui-même comme envers les autres ni le crime d’obéir, ni celui de com­man­der » (p. 91-92). Impossible en ce sens d’accepter la posi­tion nietz­schéenne selon laquelle il y aurait des esclaves natu­rels pré­fé­rant, au dur labeur d’un per­fec­tion­ne­ment de soi, la quié­tude de l’obéissance.

Serge reste ainsi à mi-chemin entre l’idéal uti­li­ta­riste – et en un sens socia­liste – selon lequel le pro­grès devrait per­mettre le bien-être du plus grand nombre et l’idéal per­fec­tion­niste éli­tiste de Nietzsche. Alors que pour Nietzsche, bon­heur et per­fec­tion­ne­ment s’opposent l’un à l’autre comme le désir de se pré­ser­ver dans son être et la volonté de puis­sance cher­chant constam­ment à s’affirmer, pour Serge, l’autonomie, le déve­lop­pe­ment d’une indi­vi­dua­lité forte et libre est une condi­tion sine qua non au bien-être indi­vi­duel : sans volonté de se dépas­ser, point de bon­heur. Mais un tel but devrait pou­voir être à la portée de tous.

À ce titre, Serge par­tage la cri­tique nietz­schéenne de la cha­rité chré­tienne (p. 22), mais c’est avant tout parce qu’une telle bien­fai­sance chré­tienne cherche non pas la libé­ra­tion d’autrui, mais au contraire son main­tien dans un état de dépen­dance. La cri­tique de la cha­rité est ainsi non pas tant une cri­tique de l’altruisme comme tel, qu’une condi­tion préa­lable à toute soli­da­rité véri­table. L’argument n’est au demeu­rant pas nou­veau et consti­tue un lieu commun du mou­ve­ment ouvrier fran­çais au XIXe siècle[9].

Au-delà de sa ten­ta­tive visant à dénon­cer l’étrange séduc­tion qu’opéra Nietzsche sur les milieux anar­chistes fran­çais, Serge montre toute la dif­fi­culté de penser conjoin­te­ment les moda­li­tés d’une éman­ci­pa­tion sociale col­lec­tive et celles d’une éman­ci­pa­tion indi­vi­duelle[10]. Tiraillé entre l’incapacité des milieux indi­vi­dua­listes à pro­vo­quer tout chan­ge­ment d’envergure et l’instrumentalisation des indi­vi­dus au sein des orga­ni­sa­tions syn­di­cales ou révo­lu­tion­naires, Serge nous offre dans sa dis­cus­sion de Nietzsche un bel exemple d’une pensée vivante cher­chant déses­pé­ré­ment à s’ancrer dans le réel. Peut-être plus qu’une étude sur la pensée de Nietzsche, c’est une véri­table réflexion sur l’individualisme poli­tique, anti­ca­pi­ta­liste, voire révo­lu­tion­naire que Serge nous pro­pose.

Emmanuel Chaput

Notes

  1. Il en a coécrit d’ailleurs la bio­gra­phie avec la veuve de Trotsky, Natalia Sedova : Victor Serge, Vie et mort de Léon Trotsky, nou­velle édi­tion, Paris, La Découverte, 2010.
  2. Victor Serge, S’il est minuit dans le siècle, Paris, Grasset, 1976 [1939].
  3. Arthur Koestler, Le Zéro et l’infini, Paris, Calmann-Lévy, 1966.
  4. Annick Stevens, « Présentation » dans Victor Serge, Essai cri­tique sur Nietzsche, Montréal, Éditions de la rue Dorion, 2017, p. 48.
  5. Cité par Stevens dans sa pré­sen­ta­tion, ibid., p. 52.
  6. Ibid., p. 28.
  7. Le syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire ne fut d’ailleurs pas non plus com­plè­te­ment imper­méable à l’influence nietz­schéenne comme le montre bien la pensée de Georges Sorel que Serge men­tionne à la p. 124.
  8. À tort, comme le sou­ligne Stevens.
  9. Voir l’entrée « Assistance publique » dans Bernard Noël, Dictionnaire de la Commune I, Paris, Flammarion, 1978, p. 52.
  10. Dans la mesure où l’émancipation indi­vi­duelle doit sou­vent se faire aux dépens du confor­misme et de la hié­rar­chie des orga­ni­sa­tions lut­tant pour l’émancipation col­lec­tive.


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