Victor Serge, Essai critique sur Nietzsche, Montréal, Éd. de la rue Dorion, 2017

Fils d’exilés russes et penseur libertaire autodidacte, Victor Serge (1890-1947) fréquente dès sa jeunesse les milieux anarchistes en France avant de rejoindre la Russie en 1919 pour se mettre au service de la révolution bolchevik (ce que d’aucuns lui reprocheront d’ailleurs dans le camp libertaire). Dénonciateur de la première heure du stalinisme naissant, Serge se rapproche dans les années 1920 de Trotsky[1]. On lui doit de nombreux romans comme S’il est minuit dans le siècle[2] où Serge dénonce, anticipant Le Zéro et l’infini de Koestler[3], le régime pénitencier et paranoïaque de Staline.

Son Essai critique sur Nietzsche paraît initialement en 1917 dans le journal anarchiste espagnol Tierra y Libertad dans une période de repositionnement théorique. Serge cherche en effet à concilier sa conception individualiste du monde avec l’idéal d’un mouvement révolutionnaire collectif en plein essor en Russie. Comme l’écrit en effet Annick Stevens qui signe la longue présentation de l’Essai : « Au-delà de son rapport à Nietzsche, l’Essai apparaît comme une occasion de clarifier dans quelle mesure [l’]individualisme [de Serge] est compatible avec le désir profond qu’il éprouve de participer aux mouvements historiques décisifs qui sont en train de se passer[4] ».

Comment donc concilier l’idéal d’autonomie et d’affirmation de soi sur lequel s’appuie l’anarchisme individualiste tout en prenant part à un mouvement coordonné et organisé de manière hiérarchique ? Ce dilemme qui déborde la seule pensée de Serge et anime toute la mouvance anarchiste individualiste du début du XXe siècle justifie d’ailleurs les réticences de certains anarchistes vis-à-vis l’idée de révolution. Comme l’écrivait Élisée Reclus : « Avant que la révolution ne descende dans la rue, il faut qu’elle s’accomplisse dans les cerveaux[5] ». Stevens affirme d’ailleurs que : « Sans cette évolution préalable, la révolution lui semble [à Victor Serge] devoir prendre inéluctablement une forme autoritaire, remplaçant la domination de l’État et du capital par celle du parti ou du syndicat, ou plus exactement de leurs directions ou bureaucraties[6] ». Ainsi s’explique la méfiance des anarchistes individualistes tant vis-à-vis du socialisme – qu’il soit parlementaire ou révolutionnaire – que de l’anarcho-syndicalisme[7]. Les mouvements révolutionnaire et syndical peuvent-ils résister à leur bureaucratisation s’ils n’ont pas comme base des personnalités fortes et indépendantes plutôt que des individus soumis à l’aura d’un leader charismatique ? C’est dans ce contexte qu’un débat s’engage entre Serge et la pensée de Nietzsche.

Serge oppose à ce qu’il perçoit[8] comme l’« individualisme d’oppression » (p. 89) ou « autoritaire » (p. 90) de Nietzsche un individualisme généreux capable d’allier l’idéal d’émancipation individuelle à celui d’une émancipation collective : « L’individualisme s’affirmera par sa propre valeur intérieure ou par la domination sur soi-même, par le culte de la pensée impartiale, par la générosité, le désintéressement, l’idéalisme qui sont les caractéristiques de l’égoïsme supérieur, par l’effort constamment tendu d’une volonté ardente et critique, tellement plus proche de la nouvelle noblesse » (p. 90). Comment concilier cependant un tel projet d’autonomie individuelle radicale avec l’altruisme généreux que Serge cherche également à défendre ?

La véritable opposition entre Nietzsche et Serge ne se situe ainsi non pas tant au niveau de la nature de leurs individualismes propres qui visent tous deux la production d’individualités avant-gardistes, autonomes et créatrices, mais au niveau de leur extension. Pour Nietzsche, seuls quelques-uns auront la force de devenir tels. Une hiérarchie devra ainsi toujours subsister entre ces esprits nobles et la vaste majorité d’esprits serviles. Le perfectionnisme individuel de Serge doit au contraire s’universaliser et c’est pour cela que tout ordre autoritaire doit tomber. Dans une formulation aux accents ranciériens, Serge affirme ainsi que « [l]’homme noble, l’homme supérieur de demain […] ne commettra envers lui-même comme envers les autres ni le crime d’obéir, ni celui de commander » (p. 91-92). Impossible en ce sens d’accepter la position nietzschéenne selon laquelle il y aurait des esclaves naturels préférant, au dur labeur d’un perfectionnement de soi, la quiétude de l’obéissance.

Serge reste ainsi à mi-chemin entre l’idéal utilitariste – et en un sens socialiste – selon lequel le progrès devrait permettre le bien-être du plus grand nombre et l’idéal perfectionniste élitiste de Nietzsche. Alors que pour Nietzsche, bonheur et perfectionnement s’opposent l’un à l’autre comme le désir de se préserver dans son être et la volonté de puissance cherchant constamment à s’affirmer, pour Serge, l’autonomie, le développement d’une individualité forte et libre est une condition sine qua non au bien-être individuel : sans volonté de se dépasser, point de bonheur. Mais un tel but devrait pouvoir être à la portée de tous.

À ce titre, Serge partage la critique nietzschéenne de la charité chrétienne (p. 22), mais c’est avant tout parce qu’une telle bienfaisance chrétienne cherche non pas la libération d’autrui, mais au contraire son maintien dans un état de dépendance. La critique de la charité est ainsi non pas tant une critique de l’altruisme comme tel, qu’une condition préalable à toute solidarité véritable. L’argument n’est au demeurant pas nouveau et constitue un lieu commun du mouvement ouvrier français au XIXe siècle[9].

Au-delà de sa tentative visant à dénoncer l’étrange séduction qu’opéra Nietzsche sur les milieux anarchistes français, Serge montre toute la difficulté de penser conjointement les modalités d’une émancipation sociale collective et celles d’une émancipation individuelle[10]. Tiraillé entre l’incapacité des milieux individualistes à provoquer tout changement d’envergure et l’instrumentalisation des individus au sein des organisations syndicales ou révolutionnaires, Serge nous offre dans sa discussion de Nietzsche un bel exemple d’une pensée vivante cherchant désespérément à s’ancrer dans le réel. Peut-être plus qu’une étude sur la pensée de Nietzsche, c’est une véritable réflexion sur l’individualisme politique, anticapitaliste, voire révolutionnaire que Serge nous propose.

 

Emmanuel Chaput

 

Notes

  1. Il en a coécrit d’ailleurs la biographie avec la veuve de Trotsky, Natalia Sedova : Victor Serge, Vie et mort de Léon Trotsky, nouvelle édition, Paris, La Découverte, 2010.
  2. Victor Serge, S’il est minuit dans le siècle, Paris, Grasset, 1976 [1939].
  3. Arthur Koestler, Le Zéro et l’infini, Paris, Calmann-Lévy, 1966.
  4. Annick Stevens, « Présentation » dans Victor Serge, Essai critique sur Nietzsche, Montréal, Éditions de la rue Dorion, 2017, p. 48.
  5. Cité par Stevens dans sa présentation, ibid., p. 52.
  6. Ibid., p. 28.
  7. Le syndicalisme révolutionnaire ne fut d’ailleurs pas non plus complètement imperméable à l’influence nietzschéenne comme le montre bien la pensée de Georges Sorel que Serge mentionne à la p. 124.
  8. À tort, comme le souligne Stevens.
  9. Voir l’entrée « Assistance publique » dans Bernard Noël, Dictionnaire de la Commune I, Paris, Flammarion, 1978, p. 52.
  10. Dans la mesure où l’émancipation individuelle doit souvent se faire aux dépens du conformisme et de la hiérarchie des organisations luttant pour l’émancipation collective.

 


 

 

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