Vertus macroéconomiques de la réduction du temps de travail

Mis en ligne le 05 avril 2008

La diminution de la durée du travail constitue une revendication récurrente du mouvement ouvrier depuis le 19ème siècle. « Au début de l’industrialisation, les journées de travail allant de 14 à 16 heures n’étaient pas rares. »[1] Cette durée a été progressivement réduite jusqu’à dix heures par jour. « La journée de dix heures était assez largement répandue en Europe au début de la première guerre mondiale. Au cours de la guerre et à l’issue de celle-ci, la pression exercée par les organisations de travailleurs a accéléré le mouvement vers l’adoption de la journée de huit heures. »[2]

Par Xavier Dupret
La revendication d’une diminution substantielle du temps de travail continue a être défendue chez nous par la FGTB et la CSC. Cette réduction ambitieuse du temps de travail (32 heures hebdomadaires) procède clairement de l’objectif d’augmenter l’emploi. Comme le déclarait Daniel Richard du Centre d’éducation populaire André Genot/FGTB wallonne: « Chez nous, on en est très rapidement arrivé à l’idée qu’il fallait parler de 32 heures. Pour échapper au piège des gains de productivité qui tuent l’embauche compensatoire, il est nécessaire de réduire de manière significative la durée du travail. » [3]

Problème pour les syndicats, le système économique est aujourd’hui plus enclin à allonger les temps de travail individuel qu’à réduire collectivement la durée du travail. Pour preuve, le plaidoyer du patronat allemand en faveur d’une augmentation du temps de travail [4] à salaire égal, ce qui a pour effet mécanique de faire chuter le salaire horaire et d’augmenter la plus-value. On ne s’étonnera guère, dans un tel contexte, que l’OIT s’insurge du fait qu' »un travailleur sur cinq dans le monde – soit plus de 600 millions de personnes – continue à travailler plus de 48 heures par semaine, gagnant souvent à peine de quoi joindre les deux bouts ». [5]

Rien de neuf sous le soleil? Les pays pauvres sont, en effet, parmi ceux qui comptent les productivités du travail les plus basses. Rien d’étonnant donc à ce que les journées de travail y soient plus longues. Ceci dit, effet, parmi les pays visés par la dernière enquête de l’OIT [6], on ne retrouve pas exclusivement des nations à faible productivité. Ainsi, peut-on apprendre qu’en République de Corée, 49,5 % des travailleurs prestent plus de 48 heures par semaine. Et avec un PIB par habitant équivalent à celui de la Grèce ou du Portugal, on hésitera à qualifier la Corée du Sud de pays sous-développé. On pressent d’ailleurs une certaine causalité entre néolibéralisme et surexploitation du travail quand on regarde quels sont parmi les pays dits développés, ceux qui sont les plus avancés sur la voie de la régression sociale. La palme en cette matière revient, sans nul doute, au Royaume-Uni. 25,7 % des travailleurs y travailleraient plus de 48 heures par semaine. [7]

L’intérêt du système économique à augmenter l’intensité du travail[8] ne se manifeste pas exclusivement par l’allongement de la durée du travail. On peut aussi faire la chasse aux temps morts. Ce que Nicolas Gougnard de la CSC-CNE illustre: « dans les entreprises d’aujourd’hui, il y a une chasse au temps caché de plus en plus perceptible. On veut faire correspondre de plus en plus temps travaillé et temps presté, faire correspondre au maximum le temps de travail et le temps de production ». [9]

Au prix d’une souffrance au travail de plus en plus criante, il apparaît « qu’en Belgique, sur un échantillon de 175.000 personnes employées dans le secteur privé, près de 30% (50.000 personnes) sont en incapacité de travail suite à des problèmes d’ordre psychologique. C’est la catégorie la plus importante, devant les troubles de l’appareil moteur, comportant 44.000 personnes. Pour l’ensemble des secteurs d’activité, il semblerait qu’ »environ 10% des travailleurs connaissent des difficultés majeures. Ils éprouvent des problèmes aigus liés au stress au travail et tombent régulièrement en dépression parce qu’ils ne s’en sortent plus et qu’ils ne peuvent plus répondre aux exigences du travail et a fortiori de la vie. Quelque 30% des travailleurs sont fragiles mais s’en sortent encore. En l’absence de mesures de prévention, le danger existe qu’ils rejoignent tôt ou tard la classe de risque grave. » [10]

Autre façon de tirer le meilleur de ses salariés, augmenter le recours aux heures supplémentaires. Ou comment travailler plus pour, dit-on, gagner plus. La réponse syndicale, sur ce point, est des plus explicites. « Permettre de travailler des heures supplémentaires, et donc les payer, c’est, dans les faits, un allongement de la durée du travail. » [11]

Salariés non admis

Cette pression sur le travail n’est pas tombée du ciel. Elle procède d’un remaniement profond des stratégies d’accumulation du capitalisme contemporain. Remaniement dont témoigne l’évolution de la productivité des facteurs de production. [12]

Entre 1949 et 1974, les gains de productivité du facteur « capital » (exprimés en taux de croissance annuels moyens) ont été positifs, à raison de 0,2% en moyenne annuelle. Par contre, de 1974 jusqu’à l’an 2000, ils ont été négatifs (se situant aux alentours de -1,5%). Par contre, au cours du XXème siècle, les gains de productivité du facteur travail ont été constants. Jusque 1975, les gains de productivité annuels moyens étaient de 5,2 %. Depuis cette époque, ces gains se sont ralentis en présentant une moyenne de 2,6% depuis le milieu des années 70.

Au cours du XXème siècle, les gains de productivité du facteur capital ont été, sans exception, plus faibles que ceux du travail. Constat qui permet d’affirmer sans prendre trop de risques que la formation du profit s’origine, pour l’essentiel, dans le facteur travail. Pour preuve, il peut y avoir formation de profits sans gains de productivité du capital. La formation du profit dépend plus que jamais, dans ces conditions, de l’intensité de l’exploitation du travail.

A la clé, une dégradation des conditions de travail, intensification oblige. Mais aussi une baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée. Signe que les salariés ne sont plus rémunérés à hauteur de leur participation à la production. Pour se faire une idée de ce que représente un capitalisme salariés non admis, autant consulter les données OCDE. Elles sont limpides. Au début des années 80, la part des salaires dans le PIB (qui est l’addition de la valeur ajoutée de toutes les entreprises situées sur le territoire d’un même pays) est passée d’un peu plus de 70% à la fin des années 70 à 60% au début des années 2000, soit une chute de 15% en 20 ans. [13]

Tout le monde ne s’en porte pas nécessairement plus mal. Le rétablissement des taux de profit, par exemple, a été au rendez-vous. En effet, une périodisation entre 1976 et 1995 permet d’envisager trois époques différentes du point de vue du taux de profit et du taux de croissance [14]. De 1976 à 1979, la croissance est moyenne (aux alentours de 3%) et le taux de profit est faible (estimé à +/- 12%). Par contraste, à partir des années 90, on observe une croissance médiocre de la production (2,5%) alors que le taux de profit se situe aux alentours de 15%.

Une croissance de la production en berne et des profits à la hausse, c’est typiquement le cas de figure d’une économie où on investit peu, avec à la clé de fortes pressions sur le monde du travail pour dégager la plus-value. En Europe, le taux d’investissement a beaucoup baissé passant de 22,5% du PIB en 1965 à un peu plus de 17,5% en 1997. Le taux de marge (les profits) ont, durant le même temps, connu un chemin de vigoureuse croissance en passant de 25 à 32,5% du PIB. [15]

Cette stimulation des bénéfices, sans investissement concomitant dans la sphère réelle de l’économie, ne fait, en réalité, qu’amplifier la propension du capitalisme à produire du capital excédentaire et à « gonfler d’immenses bulles financières accompagnée d’une hausse des profits par baisse absolue des salaires (…) et par utilisation plus intensive des moyens de production existants (ils sont souvent utilisés à moins de 75% de leur capacité, autre signe de la suraccumulation de capital) et bien sûr, par l’élimination des moins productifs (donc augmentation de la productivité moyenne), toujours forte dans les crises. » [16] Le serpent se mord donc la queue.

En sortir

Et cela prend d’ailleurs des allures de plus en plus alarmantes. « Ce qui s’est passé, comme si souvent lors de booms du marché libre, c’est que, les salaires étant à la traîne, les profits ont crû de manière disproportionnée et les gens prospères ont reçu une plus large part du gâteau national. Comme la demande collective n’est pas en mesure de suivre les gains rapides de productivité (…), surproduction et spéculation en seront le résultat. Ceci, à son tour, déclenchera le krach. » [17] Cette citation est extraite de l’œuvre de l’historien britannique et marxiste Eric Hobsbawm. Il évoquait les causes du Krach de 1929. Surproduction, salaires comprimés, montée des inégalités et libre-échange à tout va, on croirait revivre le passé.

A contrario, réduire le temps de travail, c’est endiguer la suraccumulation des capitaux. Car en faisant augmenter le salaire horaire (ce à quoi correspondent moins d’heures prestées sans perte de salaire) et en stimulant la création de postes de travail (c’est là tout l’intérêt de défendre bec et ongles le mot d’ordre de l’embauche compensatoire), la réduction du temps de travail permet, en effet, d’accroître la part des salaires dans le PIB et stimule donc la redistribution des richesses. Une toute autre logique en somme.

Notes

  1. Étude d’ensemble sur la durée du travail, OIT, Genève, 2005
  2. Ibid.
  3. Contrastes, juillet-août 2007.
  4. Cfr Observatoire des entreprises du Gresea: « VW veut allonger le temps de travail, pas les salaires », 11 septembre 2006, http://www.gresea.be/allongement_tt_08sept06.html.
  5. Communiqué de presse de l’OIT, 7 juin 2007.
  6. «Working Time Around the World: Trends in working hours, laws and policies in a global comparative perspective», Sangheon Lee, Deirdre McCann et Jon C. Messenger, 240 pages, BIT, Genève.
  7. OIT, idem
  8. La productivité du travail correspond au ratio volume de la production/nombre d’heures prestées.
  9. Contrastes, juillet-août 2007.
  10. X.Dupret, H.Houben, E.Rydberg, « Capital contre travail. L’offensive sur les salaires », Editions Couleur livres, collection autre économie, Bruxelles, 2007, p.36
  11. 1Nicolas Gougnard, CSC-CNE, Contrastes, juillet août 2007.
  12. 1Ces données sont extraites des données statistiques de l’OCDE telles que présentées par M. Husson in Misère du capital, Une critique du néolibéralisme », Editions Syros, Paris, 1997, pp.27-36 et passim.
  13. « Histoire inédite de l’économie en Belgique de 1945 à nos jours », ouvrage collectif publié sous la direction de Reginald Savage, Coédition Gresea-Couleur Livres, 2008.
  14. M.Husson, op.cit, p.35.
  15. X.Dupret., H.Houben, E.Rydberg., op. cit, p.25.
  16. T.Thomas, « La crise chronique ou le stade sénile du capitalisme », Editions Contradictions, 2004, p.126.
  17. Eric Hobsbawm, « L’âge des extrêmes : le court XXe siècle. 1914-1991 », co-édition Le Monde diplomatique – Éditions Complexe, 1999, p.1010. Cette citation est extraite d’un « newsflash » du 27 août 2007, consultable sur le site du Gresea : http://www.gresea.be/newsflash31.html.

Source : Gresea – Décembre 2007


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