Vers une économie du bonheur ?

Par Mis en ligne le 26 novembre 2009

« Plus pré­ci­sé­ment, il faut mettre en ques­tion radi­ca­le­ment la vision éco­no­mique qui indi­vi­dua­lise tout, la pro­duc­tion comme la jus­tice ou la santé, les coûts comme les pro­fits et qui oublie que l’efficacité, dont elle se donne une défi­ni­tion étroite et abs­traite, en l’identifiant taci­te­ment à la ren­ta­bi­lité finan­cière, dépend évi­dem­ment des fins aux­quelles on la mesure, ren­ta­bi­lité finan­cière pour les action­naires et les inves­tis­seurs, comme aujourd’hui, ou satis­fac­tion des clients et des usa­gers, ou, plus lar­ge­ment, satis­fac­tion et agré­ment des pro­duc­teurs, des consom­ma­teurs et, ainsi, de proche en proche, du plus grand nombre.

À cette éco­no­mie étroite et à courte vue, il faut oppo­ser une éco­no­mie du bon­heur, qui pren­drait acte de tous les pro­fits, indi­vi­duels et col­lec­tifs, maté­riels et sym­bo­liques, asso­ciés à l’activité (comme la sécu­rité), et aussi de tous les coûts maté­riels et sym­bo­liques asso­ciés à l’inactivité ou à la pré­ca­rité (par exemple, la consom­ma­tion de médi­ca­ments : la France a le record de la consom­ma­tion de tran­quilli­sants). On ne peut pas tri­cher avec la loi de la conser­va­tion de la vio­lence : toute vio­lence se paie et par exemple la vio­lence struc­tu­rale qu’exercent les mar­chés finan­ciers, sous forme de débau­chages, de pré­ca­ri­sa­tion, etc., a sa contre­par­tie à plus ou moins long terme sous forme de sui­cides, de délin­quance, de crimes, de drogue, d’alcoolisme, de petites ou de grandes vio­lences quo­ti­diennes. »

— Pierre Bourdieu, Contre-feux, Paris, Raisons d’agir, 1998.

La recherche d’indicateurs alter­na­tifs à l’hégémonie du pro­duit inté­rieur brut ne peut pas rester com­plè­te­ment indif­fé­rente aux nom­breux efforts actuels visant à mesu­rer le niveau de bien-être « sub­jec­tif » des indi­vi­dus à partir de don­nées issues de ques­tion­naires d’attitudes. Ces der­niers se sont récem­ment mul­ti­pliés et ont étendu leur portée au domaine de la com­pa­rai­son inter­na­tio­nale : l’étude sta­tis­tique des don­nées issues des édi­tions suc­ces­sives du World Values Survey, par exemple, conduit ses pro­mo­teurs, autour de Ronald Inglehart, à conclure avec force aux effets béné­fiques du déve­lop­pe­ment humain et du « choix libre » sur le niveau de bon­heur des indi­vi­dus :

« Les don­nées issues d’enquêtes repré­sen­ta­tives natio­nales menées de 1981 à 2007 montrent que le bon­heur a aug­menté dans 45 des 52 pays pour les­quels des don­nées tem­po­relles sub­stan­tielles sont dis­po­nibles. Les ana­lyses de régres­sion sug­gèrent que le degré auquel une société permet le libre choix a un impact majeur sur le bon­heur. Depuis 1981, le déve­lop­pe­ment éco­no­mique, la démo­cra­ti­sa­tion et une tolé­rance sociale accrue ont aug­menté le degré auquel les gens per­çoivent qu’ils ont une liberté de choix, ce qui, en retour, a conduit à de plus hauts niveaux de bon­heur dans le monde, ainsi que le sug­gère le modèle du déve­lop­pe­ment humain » (extrait de Inglehard, Foa, Peterson, Welzel, « Développement, liberté et montée du bon­heur. Une approche glo­bale 1981-2007 », sur le site de World Values Survey).

En France, l’exploitation de l’enquête Valeurs, com­bi­née aux édi­tions pré­cé­dentes des European Values Surveys, permet à un groupe de cher­cheurs de dres­ser, quant à eux, le constat d’une montée ten­dan­cielle du niveau de « sen­ti­ment de bon­heur » en France : en 2008, 34% des répon­dants se consi­dé­raient « très heu­reux » contre 19% en 1981, la pro­por­tion de « pas très heu­reux » et « pas heu­reux du tout » res­tant glo­ba­le­ment stable. La pro­por­tion de « très satis­faits de la vie » aug­mente elle aussi, pas­sant de 17% en 1981 à 24% en 2008, la pro­por­tion de « peu satis­faits » pas­sant de 30% à 25%[1].

Comment inter­pré­ter de telles don­nées d’attitudes, qui semblent au pre­mier abord contre­dire les nom­breux résul­tats indi­quant une dégra­da­tion struc­tu­relle des indi­ca­teurs sociaux[2] ? Une très impor­tante lit­té­ra­ture, à domi­nante éco­no­mique, a déjà lar­ge­ment étudié cette ques­tion. Nous regrou­pe­rons quelques-uns des pro­blèmes posés par ces recherches contem­po­raines autour de deux thèmes : l’interprétation de telles don­nées et la ques­tion de la cau­sa­lité. Nous conclu­rons ensuite par quelques sug­ges­tions de pistes de recherches et d’analyse.

Des données difficiles à interpréter

Que mesure-t-on lorsque l’on demande à un enquêté s’il est « très heu­reux », « assez heu­reux », « pas très heu­reux » ou « pas heu­reux du tout » ? Depuis long­temps, on sait que les réponses à des ques­tions d’attitude aussi géné­rales sus­citent des réponses hété­ro­gènes et très ambi­guës, en tout cas com­plexes à inter­pré­ter, sur­tout si l’on prend en compte les divers biais qui carac­té­risent les échan­tillons sur les­quels reposent les sta­tis­tiques étu­diées[3]. Dans des socié­tés où s’est déve­lop­pée une sorte d’injonc­tion au bon­heur étroi­te­ment liée à la valo­ri­sa­tion sociale de la consom­ma­tion mar­chande indi­vi­duelle, se décla­rer « heu­reux » est peut-être plus révé­la­teur du confor­misme asso­cié à un assen­ti­ment de façade arra­ché aux enquê­tés que la mani­fes­ta­tion d’un état mental et phy­sique sous-jacent. Même des ques­tions plus spé­ci­fiques, rela­tives par exemple au rap­port sub­jec­tif des Français au tra­vail[4], attirent un grand nombre de réponses favo­rables, qu’une ana­lyse fine de ques­tions connexes plus pré­cises et d’entretiens conduit à remettre en cause : plus on s’approche de la per­cep­tion concrète de réa­li­tés bien défi­nies et plus le sen­ti­ment géné­ral posi­tif se dis­sipe au profit de visions sou­vent plus nuan­cées et ambi­va­lentes.

Parmi les dif­fi­cul­tés clas­siques, il faut éga­le­ment rap­pe­ler que tout sen­ti­ment de bien-être, si l’on admet qu’il existe, ne peut être que « rela­tif » ou « rela­tion­nel », faute d’une défi­ni­tion sub­stan­tielle uni­voque et aisé­ment quan­ti­fiable. On n’est « heu­reux » que par rap­port à des états moins favo­rables, que l’on a connu soi-même, que d’autres connaissent ou que l’on ima­gine, à moins de suivre étroi­te­ment la concep­tion portée par une doc­trine morale ou reli­gieuse par­ti­cu­lière. Ainsi, la per­cep­tion du bon­heur est très cer­tai­ne­ment dif­fi­cile à dis­so­cier d’une posi­tion et d’une tra­jec­toire, qui se situent elles-mêmes dans un espace de pos­sibles (réels ou ima­gi­nés). La notion de « frus­tra­tion rela­tive » (déve­lop­pée par Robert K. Merton, en rela­tion avec celle de « groupe de réfé­rence ») ouvre la voie à une concep­tion plus socio­lo­gique, et donc moins immé­dia­te­ment « maté­rielle », du bien-être. Elle se prête sans doute moins à des mesures aussi frustres que celles issues de ques­tion­naires d’attitudes stan­dar­di­sés.

L’utilisation de don­nées issues d’espaces natio­naux et de contextes cultu­rels très dif­fé­rents engendre elle-même des dif­fi­cul­tés en grand nombre : cer­taines situa­tions poli­tiques, éco­no­miques et sociales se prêtent par­ti­cu­liè­re­ment à l’expression d’un « mécon­ten­te­ment », qui serait autre­ment moins visible, plus diffus, mais pas for­cé­ment moins réel que lorsqu’il est rendu expli­cite par le tra­vail de construc­tion sym­bo­lique du « mal­heur ». Le « bon­heur » étant, pré­ci­sé­ment, un enjeu sym­bo­lique, tant éco­no­mique que poli­tique, la for­ma­tion des normes poli­tico-sociales en matière de bien-être condi­tionne toute forme d’expression dis­cur­sive sur le sujet.

La causalité : l’emprise du modèle économique

Les tra­vaux sur le thème des déter­mi­nants du bon­heur se réfèrent lar­ge­ment au para­doxe d’Easterlin, selon lequel il n’existerait pas de rela­tion entre le niveau moyen de bon­heur d’une société et son niveau de richesse, mais qu’il exis­te­rait en revanche une rela­tion nette à l’intérieur de chaque société : les plus riches seraient plus heu­reux que les plus pauvres. La pau­vreté rela­tive serait ainsi une plus grande source de mal­heur que la pau­vreté abso­lue.

Dans une recherche récente fondée sur l’examen de séries tem­po­relles com­pa­ra­tives et le recours à des méthodes sta­tis­tiques dites de régres­sion[5], Stevenson et Wolfers affirment cepen­dant éta­blir qu’il existe bien, au contraire, une rela­tion cau­sale « robuste » entre le niveau de pro­duit inté­rieur brut par habi­tant d’un pays et son niveau de bon­heur : la richesse abso­lue déter­mi­ne­rait le niveau moyen de bon­heur. Il exis­te­rait tou­te­fois aussi un effet interne, mais moins impor­tant, de richesse « rela­tive ».

Les dis­cus­sions en « éco­no­mie du bon­heur » se déve­loppent aujourd’hui autour de ces grands pôles que sont l’hypothèse de la richesse abso­lue et celle de la richesse rela­tive. Si on laisse de côté les ques­tions métho­do­lo­giques pour­tant essen­tielles que sou­lèvent par ailleurs ces tra­vaux éco­no­mé­triques[6], ils souffrent d’autres limites impor­tantes.

Fortement lié au niveau global de déve­lop­pe­ment humain et social, le pro­duit inté­rieur brut (ici, par habi­tant) en donne cepen­dant une vision avant tout éco­no­mique qui oriente la per­cep­tion des fac­teurs condi­tion­nant le bien-être sub­jec­tif. Faute d’avoir étudié métho­di­que­ment l’ensemble, poten­tiel­le­ment presque infini, des variables sociales et éco­no­miques sus­cep­tibles de favo­ri­ser le bien-être indi­vi­duel, et si l’on admet que les indi­ca­teurs uti­li­sés mesurent une réa­lité, l’erreur de spé­ci­fi­ca­tion du modèle sta­tis­tique se double d’une réduc­tion inter­pré­ta­tive : impli­ci­te­ment, c’est l’accès à des biens et ser­vices qui serait la prin­ci­pale source de bon­heur. La cor­ré­la­tion forte entre pro­duit inté­rieur brut et bon­heur sub­jec­tif mesuré dans les enquêtes d’opinion induit alors une inter­pré­ta­tion consu­mé­riste et pro­duc­ti­viste qui ne va pour­tant pas de soi quand bien même on admet la « vali­dité » du modèle sta­tis­tique (et même si toute la société capi­ta­liste contem­po­raine accré­dite cette inter­pré­ta­tion domi­nante) : les socié­tés à pro­duit inté­rieur brut élevé sont aussi des socié­tés où l’État-providence est plus impor­tant, le sys­tème sco­laire étendu, la redis­tri­bu­tion plus forte, le temps de tra­vail moindre, l’emploi beau­coup plus qua­li­fié, etc. Il faut donc une forte croyance dans les vertus intrin­sèques des méthodes sta­tis­tiques uti­li­sant la régres­sion pour penser avoir trouvé dans le PIB un fac­teur expli­ca­tif uni­ver­sel avant d’avoir exa­miné tous les « can­di­dats » poten­tiels à l’explication…

Le pro­blème le plus grave posé par la pers­pec­tive adop­tée par les tra­vaux évo­qués plus haut est celui du carac­tère fon­da­men­ta­le­ment uni­di­men­sion­nel de leur concep­tion du bien-être[7]. Car s’il semble clair qu’un accès aisé à des biens et ser­vices est une source de « bon­heur » vague­ment défini, que dire de la pos­si­bi­lité de dis­po­ser d’un temps de loi­sirs (heb­do­ma­daire, annuel, etc.) impor­tant, d’une vie au tra­vail épa­nouis­sante et inté­res­sante (si ces caté­go­ries ont elles-mêmes un sens), de l’absence de pré­ca­rité, de l’accès à la sécu­rité sociale (en par­ti­cu­lier à des médi­ca­ments et des soins en nombre et effi­caces), de l’existence d’égales oppor­tu­ni­tés en matière édu­ca­tive et cultu­relle, de la jouis­sance d’un envi­ron­ne­ment sain, d’un cadre de vie col­lec­tif paci­fique, d’une bonne inser­tion dans des réseaux rela­tion­nels, de vies affec­tive et sexuelle épa­nouies, etc. ? Si l’on adopte une concep­tion mul­ti­di­men­sion­nelle, il devient assu­ré­ment plus dif­fi­cile d’associer le bon­heur à des fac­teurs géné­raux aussi mal défi­nis que la « richesse » ou le « déve­lop­pe­ment », ce qui relève plus du truisme que de l’analyse scien­ti­fique.

Pour conclure, quelques sug­ges­tions. Les cri­tiques nom­breuses que l’on peut adres­ser à ces ten­ta­tives contem­po­raines de quan­ti­fi­ca­tion du bon­heur ne nous semblent pas devoir conduire à un pur et simple rejet. En pre­mier lieu, l’enjeu pour les sciences sociales est de dépas­ser le cercle, métho­do­lo­gique et logique, qui relie des variables d’attitude trop sim­pli­fi­ca­trices et des indi­ca­teurs éco­no­miques gros­siers : en construi­sant des mesures d’attitudes plus rai­son­nées et mieux fon­dées, et en affi­nant les fac­teurs « objec­tifs » tout d’abord ; ensuite, en diver­si­fiant les types d’enquêtes, en inté­grant des démarches qua­li­ta­tives et eth­no­gra­phiques, qui ne peuvent se réduire à des illus­tra­tions mais per­mettent de mieux éta­blir cer­tains pro­ces­sus et les logiques sociales et sym­bo­liques qui les tra­versent. Le deuxième enjeu est de déve­lop­per une approche expli­ci­te­ment mul­ti­di­men­sion­nelle des déter­mi­nants sociaux du bien-être, en mul­ti­pliant d’une part les mesures du bien-être lui-même et d’autre part les indi­ca­teurs socio-éco­no­miques sus­cep­tibles d’en rendre compte. Ce n’est qu’ensuite, par une démarche induc­tive, que l’on pourra faire émer­ger les dimen­sions réel­le­ment per­ti­nentes de la « gangue des don­nées »[8].


[1] P. Bréchon, J.-F. Tchernia, La France à tra­vers ses valeurs, Paris, Armand Colin, 2009, p.47 et sq.

[2] Cf. notre pre­mier article dans le numéro 8 de Savoir/​Agir. Des dis­cus­sions ana­logues ont lieu autour de la mesure de la confiance, menées dans la pers­pec­tive des recherches sur le capi­tal social au sens de Putnam. Nous y revien­drons dans un pro­chain article.

[3] Dans la déjà longue série des tra­vaux cri­tiques sur la mesure de l’opinion, lire P. Lehingue, Subunda. Coup de sonde dans l’océan des son­dages, édi­tions du Croquant, Bellecombe-en-Bauges, 2007.

[4] C. Baudelot, M. Gollac, Travailler pour être heu­reux ? Bonheur et tra­vail en France, Paris, Fayard, 2003.

[5] B. Stevenson, J. Wolfers, « Economic Growth and Subjective Well-Being. Reassessing the Easterlin Paradox », Brookings Papers on Economic Activity, prin­temps 2008, 108 p.

[6] On notera par exemple qu’une cor­ré­la­tion n’est pas une rela­tion de cau­sa­lité ou qu’un effet signi­fi­ca­tif dans une régres­sion mul­tiple consti­tue une preuve bien fra­gile et sou­vent dis­cu­table, dans un contexte de quasi-coli­néa­rité géné­ra­li­sée. Pour davan­tage de pré­ci­sions, on pourra consul­ter, entre autres publi­ca­tions : H. Rouanet, F. Lebaron, V. Le Hay, W. Ackermann, B. Le Roux, « Régression et ana­lyse géo­mé­trique des don­nées : réflexions et sug­ges­tions », Mathématiques et sciences humaines, 40ème année, 160, 2002, pp. 13-45.

[7] Les recherches sur le bien-être relèvent aussi, bien sûr, de la psy­cho­lo­gie, d’où est même issu un énorme marché du bon­heur, qui par­ti­cipe lar­ge­ment à la construc­tion des normes sociales en la matière : elles asso­cient le bien-être à des fac­teurs tels que l’environnement affec­tif, la sexua­lité, etc., autant qu’à des déter­mi­nants éco­no­miques. Les recherches en psy­cho­lo­gie de la satis­fac­tion au tra­vail, depuis l’enquête de Hawthorne, confortent l’hypothèse du carac­tère mul­ti­di­men­sion­nel du bien-être, mais témoignent aussi de la dif­fi­culté à relier le bien-être à d’autres fac­teurs.

[8] On aura reconnu ici la métho­do­lo­gie de l’analyse des don­nées prônée par J.-P. Benzécri, « La place de l’a priori »,Encyclopedia Universalis, Organum, vol. 17, 1973, p. 11-24.



Cet article est paru dans la der­nière livrai­son de la revue
Savoir/​Agir. Celle-ci est la revue tri­mes­trielle de l’association Raisons d’agir. Elle est dis­po­nible en librai­rie (15 euros) ou, franco de port, sur demande à l’adresse : revue.​savoiragir@​gmail.​com, en pré­ci­sant l’adresse d’envoi.

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