Vers un « printemps arabe » québécois ?

Par Mis en ligne le 18 juin 2011

À chaque période de son his­toire, le Québec a subi l’influence des grands mou­ve­ments sociaux et poli­tiques de l’époque. La Rébellion des Patriotes s’inscrivait dans la mou­vance des révo­lu­tions démo­cra­tiques du XIXe siècle et la Révolution tran­quille était le reje­ton qué­bé­cois du vaste mou­ve­ment de déco­lo­ni­sa­tion de l’après-guerre.

Vue dans cette pers­pec­tive inter­na­tio­nale, la crise qui secoue le Parti Québécois est peut-être annon­cia­trice d’un remue-ménage plus vaste. Chose cer­taine, par son carac­tère, elle dépasse la simple lutte de clans. La cri­tique par les démis­sion­naires d’un modèle de repré­sen­ta­tion poli­tique avec sa ligne de parti et sa struc­ture hié­rar­chique fait écho, bien qu’encore timi­de­ment, à ce qu’on a appelé les révo­lu­tions arabes et aux mou­ve­ments de contes­ta­tion qui secouent la Grèce, l’Espagne et d’autres pays européens.

En France, un petit opus­cule, inti­tulé Indignez-vous !, publié en 2010 par Stéphane Hessel, a été un cata­ly­seur de cette révolte. L’ouvrage d’une tren­taine de pages, publié par une petite maison d’édition de Montpellier, est devenu un phé­no­mène d’édition et un phé­no­mène social.

En trois mois, sans pro­mo­tion média­tique, il s’en est vendu 300 000 exem­plaires. Depuis, le livre a été tra­duit dans plu­sieurs langues et son tirage atteint les mil­lions d’exemplaires. C’est en réfé­rence à cet ouvrage que les mani­fes­tants du mois de mai der­nier en Espagne se sont donné le nom d’« Indignados ». D’autres mani­fes­ta­tions euro­péennes, en Grèce, en Belgique et en France, se sont aussi récla­mées d’Indignez-vous !

Sur quoi repose le succès de cet ouvrage de Stéphane Hessel, un ancien résis­tant, né en 1917 ? Sur l’opposition que fait l’auteur entre les idées défen­dues par le Programme du Conseil natio­nal de la Résistance fran­çaise, à la fin de la Seconde Guerre mon­diale, et la situa­tion actuelle.

Ces idées sont très simples : enga­ge­ment poli­tique de la société civile, pri­mauté de l’intérêt géné­ral sur l’intérêt finan­cier, syn­di­ca­lisme, soli­da­rité des géné­ra­tions, etc. On com­prend leur impact lorsqu’on jette un rapide coup d’œil à la situa­tion inter­na­tio­nale actuelle.

Guerre en Afghanistan, ouver­ture d’un nou­veau front impé­ria­liste en Libye, deux guerres conduites avec la béné­dic­tion des Nations Unies. Poursuite des poli­tiques éco­no­miques qui ont mené au krach de 2008, reprise en mains des dettes des ins­ti­tu­tions finan­cières par les États, bra­de­rie des biens publics à des inté­rêts privés, enri­chis­se­ment éhonté d’une mino­rité, appau­vris­se­ment de la majo­rité, le tout avec la com­pli­cité bien­veillante des gou­ver­ne­ments. Pas éton­nant que cela sape la confiance des citoyens dans les ins­ti­tu­tions dites démocratiques.

En Europe, les obser­va­teurs de la scène poli­tique décor­tiquent le phé­no­mène. Ils constatent le déclin des partis poli­tiques tra­di­tion­nels et la créa­tion, à leur gauche ou à leur droite, de tiers partis qui ral­lient des sec­teurs tou­jours plus impor­tants de l’électorat.

Les socio­logues l’expliquent par les modi­fi­ca­tions sur­ve­nues au cours des der­nières décen­nies dans la com­po­si­tion de la main-d’œuvre. Autrefois, sou­lignent-ils, un tra­vailleur occu­pait le même emploi pen­dant vingt ans, payait des coti­sa­tions au même syn­di­cat pen­dant vingt ans et votait, pen­dant vingt ans, pour le même parti politique.

Aujourd’hui, avec la délo­ca­li­sa­tion du sec­teur indus­triel et ses bons salaires vers des pays à bas coût de main-d’œuvre et l’importance accrue du sec­teur des ser­vices aux emplois mal rému­né­rés et pré­caires, le marché de l’emploi est extrê­me­ment éclaté. Cela se tra­duit, au plan poli­tique, par une plus grande vola­ti­lité de l’électorat.

Au Québec, près de 40% de la main-d’œuvre est aty­pique et à statut pré­caire, résul­tat, nous disent les auteurs de La pau­vreté, quatre modèles sociaux en pers­pec­tive (1), « d’un ensemble de déci­sions poli­tiques et éco­no­miques prises au cours des vingt der­nières années, qui avaient pour objec­tif de garan­tir au marché du tra­vail une flexi­bi­lité croissante ».

Les jeunes géné­ra­tions ont fait les frais de ces poli­tiques. Les auteurs de La pau­vreté sou­lignent que « la pro­ba­bi­lité pour un jeune adulte d’occuper un emploi syn­di­qué ou cou­vert par une conven­tion col­lec­tive a net­te­ment dimi­nué (6/10 pour la cohorte née dans les années 1940 et 4/10 pour la cohorte née dans les années 1970) ».

À la lec­ture de La pau­vreté, on a l’impression qu’il y a au Québec trois mondes du tra­vail. Un pre­mier marqué par la concer­ta­tion entre les « par­te­naires sociaux », soit le gou­ver­ne­ment, le patro­nat et les syn­di­cats. Un deuxième qui com­prend les tra­vailleurs occu­pant des emplois aty­piques. Un troi­sième où se retrouvent les pauvres.

Le Québec, nous disent-ils, se serait sur­tout pré­oc­cupé des tra­vailleurs les plus pauvres ou sans emploi, fruit d’une rela­tion par­ti­cu­lière entre l’État et les orga­nismes communautaires.

Par contre, le sec­teur inter­mé­diaire, celui des tra­vailleurs aty­piques et à statut pré­caire, serait le laissé pour compte de nos pro­grammes sociaux et des orga­ni­sa­tions syn­di­cales, malgré des efforts louables de ce côté, comme le démontre notre carnet La Face chan­geante du syn­di­ca­lisme, un recueil d’articles de Maude Messier.

Ce sen­ti­ment de dépos­ses­sion d’une frange impor­tante de la popu­la­tion se trou­vera ren­forcé, au cours des pro­chaines années, par la mar­gi­na­li­sa­tion crois­sante de la nation qué­bé­coise au sein du Canada par suite de son déclin démographique.

Pour la pre­mière fois dans l’histoire récente, un gou­ver­ne­ment a été élu à Ottawa sans repré­sen­ta­tion poli­tique signi­fi­ca­tive au Québec, une situa­tion qui sera bien­tôt conso­li­dée de façon per­ma­nente par l’ajout d’une tren­taine de cir­cons­crip­tions au Canada anglais.

Déjà, la pro­lon­ga­tion de la mis­sion mili­taire en Libye par un vote quasi-una­nime de la Chambre des com­munes avec l’appui du Parti conser­va­teur, des Libéraux, du NPD et du Bloc – saluons l’opposition de la dépu­tée Elizabeth May – témoigne du peu de consi­dé­ra­tion pour les sen­ti­ments paci­fistes his­to­riques du Québec.

La révolte contre les struc­tures repré­sen­ta­tives tra­di­tion­nelles risque de s’amplifier. Mais elle n’est pas à l’abri de la mani­pu­la­tion par les grands médias. On a vu, lors du der­nier scru­tin fédé­ral, com­ment les médias ont ali­menté la « vague verte » du NPD qui, on le voit déjà avec le vote sur la Libye, n’a pas mis de temps à renier ses enga­ge­ments anti-militaristes.

Le mou­ve­ment de Legault est aussi une créa­tion arti­fi­cielle des médias. À coup de coû­teux son­dages et de pages fron­tis­pices met­tant en vedette l’ancien ministre péquiste, Quebecor fait la pro­mo­tion de la Coalition pour l’avenir du Québec de François Legault, dont l’objectif est de pro­vo­quer une scis­sion au sein du Parti Québécois et de repous­ser aux calendes grecques tout appel au peuple sur la ques­tion de l’indépendance du Québec.

Bien que plu­sieurs feignent de l’ignorer, il est clair que Pierre-Karl Péladeau marche main dans la main avec Stephen Harper. En échange de l’octroi d’un permis pour sa nou­velle chaîne de télé­vi­sion Sun Media News, PKP a mené tam­bour bat­tant cam­pagne au Canada anglais pour le Parti conser­va­teur, lors des der­nières élec­tions, et il fait aujourd’hui la pro­mo­tion des idées de droite de Stephen Harper.

Au début de cet article, nous avons rap­pelé com­ment la Rébellion des Patriotes et la Révolution tran­quille épou­saient les causes révo­lu­tion­naires pro­gres­sistes de leur époque. Mais notre his­toire contient des pages où le Québec a été au dia­pa­son de mou­ve­ments mon­diaux moins glo­rieux. Pensons aux sym­pa­thies fas­cistes de plu­sieurs avant la Seconde Guerre mon­diale et au mac­car­thysme de l’époque de Duplessis.

Avec la crise au Parti Québécois, nous venons d’assister à un sur­saut démo­cra­tique. Le ras-le-bol est tel contre l’ensemble des ins­ti­tu­tions, sou­vent gan­gre­nées par la mafia, qu’on ne peut exclure sa trans­for­ma­tion en une véri­table révolte populaire.

Mais des forces puis­santes sont à l’œuvre pour éven­tuel­le­ment l’orienter, la cana­li­ser et la contrô­ler de façon à la rendre inof­fen­sive pour les inté­rêts domi­nants ou, pire encore, la lancer contre les ins­ti­tu­tions syn­di­cales et natio­nales du Québec en conséquence.

Aux pro­gres­sistes et aux indé­pen­dan­tistes, d’en prendre acte et de défi­nir leur orien­ta­tion, leur stra­té­gie et leurs moyens d’action.

La pau­vreté, quatre modèles sociaux en pers­pec­tive. Sylvain Lefèvre, Gérard Boismenu et Pascale Dufour. Champ libre. 2011

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