Vers le Forum social de Dakar

Par Mis en ligne le 22 août 2010

Depuis déjà deux ans, le Forum social mon­dial s’est engagé à tenir sa hui­tième édi­tion à Dakar (Sénégal). Cette déci­sion a été vali­dée par le conseil inter­na­tio­nal du FSM, com­posé d’une cen­taine de mou­ve­ments sociaux d’un peu par­tout dans le monde, et qui se réunit régu­liè­re­ment, comme à Montréal en octobre 2009. Le FSM de 2011 est donc en voie d’être orga­nisé sous la res­pon­sa­bi­lité d’un secré­ta­riat séné­ga­lais appuyé par le Forum social africain.

Pourquoi Dakar ?

Ce sera la deuxième fois que le FSM aura lieu en Afrique, la pre­mière fois ayant été à Nairobi (Kenya) en 2007. Lors de cette pre­mière expé­rience afri­caine, les pro­blèmes ont été nom­breux au niveau orga­ni­sa­tion­nel et logis­tique, mais aussi au niveau poli­tique. En fin de compte, le FSM de Nairobi, au lieu d’être un espace de conver­gence des mou­ve­ments sociaux kenyans et afri­cains a été un « évè­ne­ment», une série de confé­rences. Il est vrai que pour jouer plei­ne­ment son rôle, le FSM ne peut qu’être le miroir des réa­li­tés locales (ou régio­nales), un outil de faci­li­ta­tion, et non un sub­sti­tut. En réa­lité, les mou­ve­ments kenyans n’étaient pas prêts pour une telle aven­ture. Ils n’ont pas été secon­dés par ailleurs par les mou­ve­ments des pays envi­ron­nants où sévissent diverses crises, et où les orga­ni­sa­tions popu­laires sont faibles, voire désarticulées.

Le choix de Dakar a donc été fait après cer­tains débats. Les mou­ve­ments sociaux dans la partie ouest de l’Afrique, notam­ment dans les pays sahé­liens (Sénégal, Mali, Burkina Faso, Niger, Mauritanie) ont effec­ti­ve­ment acquis une cer­taine force depuis quelques années. Ils tentent de déve­lop­per des alter­na­tives dans le contexte d’États semi-démo­cra­tiques et sous la coupe des ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales comme la Banque mon­diale et le FMI. La tâche, on peut l’imaginer, n’est pas facile.

Au Sénégal comme tel, on note une cer­taine effer­ves­cence dans divers sec­teurs. Des luttes urbaines se font autour de l’accès à l’électricité et les ser­vices sani­taires, dans une ville qui est en fait un bidon­ville pour la grande majo­rité des habi­tants et où pro­li­fèrent réseaux et orga­ni­sa­tions comme le Comité d’Initiative pour une Mobilisation Alternative Citoyenne. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les mou­ve­ments popu­laires ont acquis une cer­taine force dans le domaine paysan, au niveau de l’éducation, via les réseaux de radios com­mu­nau­taires. Dans plu­sieurs pays voi­sins, il y a éga­le­ment des luttes dures pour la démo­cra­tie, en Côte d’Ivoire, au Nigeria, notam­ment. Le pro­ces­sus du Forum social existe dans ces pays où se sont tenus des Forums natio­naux et régio­naux. Relativement proche éga­le­ment, il y a le pro­ces­sus du Forum social magh­ré­bin où sont actifs les orga­ni­sa­tions maro­caines, prin­ci­pa­le­ment. Enfin, des mou­ve­ments se déve­loppent dans d’autres pays afri­cains, prin­ci­pa­le­ment dans des luttes contre les poli­tiques néo­li­bé­rales, en Afrique du Sud, au Mozambique, en Zambie, par exemple.

Partout cepen­dant, le pro­ces­sus est encore embryon­naire. Les réseaux sont encore en voie de for­ma­tion, han­di­ca­pés par les « démo­cra­tures » qui ne cessent d’intervenir dans le monde asso­cia­tif pour répri­mer, contrô­ler, répri­mer, faire dis­pa­raître des mili­tants trop actifs, etc. On reste sur le fil du rasoir.

L’influence des ONG

Il y a aussi beau­coup d’autres obs­tacles devant les mou­ve­ments sociaux afri­cains. Les partis de gauche sont éga­le­ment faibles, ou encore, comme c’est le cas en Afrique du Sud, coop­tés par le pou­voir (le Parti com­mu­niste sud-afri­cain œuvre avec l’ANC). De pro­fondes divi­sions, cer­taines décou­lant des frac­tures régio­nales et com­mu­nau­taires au sein des divers États, épar­pillent la gauche en de micro mou­ve­ments, sou­vent hos­tiles les uns aux autres. Il y a cepen­dant des excep­tions posi­tives, comme le mou­ve­ment SADI au Mali, bien ancré sur les mou­ve­ments sociaux.

Sur un autre registre, l’Afrique est le conti­nent où pro­li­fèrent les orga­ni­sa­tions non-gou­ver­ne­men­tales, qui sont hété­ro­gènes et ne consti­tuent pas un « mou­ve­ment » au sens propre du terme. Les ONG sont sou­vent des ini­tia­tives locales, ani­mées par une com­mu­nauté, des per­son­na­li­tés (plus ou moins proches de l’État) et qui veulent amé­lio­rer la vie des gens, sans néces­sai­re­ment expri­mer une volonté de trans­for­mer les struc­tures qui génèrent la pau­vreté et l’exclusion. Encore là il y a des excep­tions, comme l’organisme Alternative citoyenne à Niamey (Niger) et qui anime des réseaux asso­cia­tifs politisés.

Les ONG afri­caines dépendent beau­coup (presqu’exclusivement) des sub­sides exté­rieurs, ce qui les amène à des enga­ge­ments pro­lon­gés ou éphé­mères avec les struc­tures de dota­tion. Celles-ci sont éta­tiques (comme l’ACDI cana­dienne) ou mul­ti­la­té­rales (l’ONU, la Banque mon­diale) ou non-éta­tiques (les ONG inter­na­tio­nales). À des degrés divers, ces enga­ge­ments sont pro­blé­ma­tiques. Les dons sont rare­ment « neutres » et encou­ragent (pour ne pas dire pire) les ONG à réa­li­ser des pro­grammes et pro­jets s’inscrivant dans la logique des dona­teurs et de leurs poli­tiques, presque toutes néo­li­bé­rales. Au niveau des ONG inter­na­tio­nales, le pay­sage est plus ample, cer­taines ONG pro­ve­nant ou étant proches des mou­ve­ments popu­laires, et donc sus­cep­tibles d’appuyer les ini­tia­tives locales qui œuvrent à la trans­for­ma­tion sociale. C’est le cas, par exemple, des ONG inter­na­tio­nales qui appuient le FSM et son pro­ces­sus, tel Novib (Pays-Bas), Secours catho­lique (France), Action Aid (Angleterre), Alternatives (Québec) et bien d’autres.

Au niveau du FSM, des efforts sont consa­crés pour faire en sorte que le pro­ces­sus du Forum ne soit pas l’apanage des ONG, mêmes les mieux inten­tion­nées. Mais c’est dif­fi­cile, sur­tout en Afrique. Les ONG sont sou­vent les seules enti­tés qui ont les moyens et les res­sources pour s’investir, y com­pris pour par­ti­ci­per aux ren­contres du FSM.

Rendez-vous africain : 6 au 11 février 2011

Entre-temps, le FSM aura bel et bien lieu à Dakar en février pro­chain. C’est l’Université Cheikh Anta Diop qui sera l’hôte et on espère au moins 50 000 par­ti­ci­pants du monde entier prin­ci­pa­le­ment de l’Afrique. Les axes thé­ma­tiques ont déjà été déterminés :

  • La crise du capitalisme
  • Le ren­for­ce­ment des luttes
  • La construc­tion des alternatives
  • La soli­da­rité Sud-Sud
  • Le rôle des diasporas

Un appel a été lancé à tous les mou­ve­ments sociaux pour qu’ils pro­posent des acti­vi­tés s’inscrivant dans l’un ou l’autre de ces axes. (voir com­ment s’inscrire sur le site http://​fsm2011​.org/fr/)

Le calen­drier global est le suivant :

  • 6 février : Marche d’ouverture
  • 7 février : Journée afri­caine et de la diaspora
  • 8-9 février : Journées autogérées
  • 10 février : Journée des conver­gences : assem­blées thématiques
  • 11 février : Journée de clôture

En marge du Forum comme tel, il y aura plu­sieurs forums thé­ma­tiques : Forum sur la théo­lo­gie de la libé­ra­tion, Forum sciences et démo­cra­tie, Forum inter­syn­di­cal, Forum des auto­ri­tés locales, Forum par­le­men­taire, Forum mon­dial des habi­tants (la liste n’est pas exhaus­tive). De plus, il y aura, comme c’est devenu l’habitude, l’Assemblée des mou­ve­ments sociaux qui vise à favo­ri­ser l’interaction et le déve­lop­pe­ment de stra­té­gies com­munes pour les mou­ve­ments qui le dési­rent (cela n’engage pas le FSM comme tel).

Questions logistiques

En réac­tion au fiasco finan­cier de Nairobi, le comité orga­ni­sa­teur du FSM de Dakar a bien prévu ses affaires. Le budget total est envi­ron 5$ mil­lions de dol­lars, et pro­vient des sous­crip­tions et des appuis de quelques gros ONG inter­na­tio­nales pro­gres­sistes. D’emblée, les frais d’inscription seront modestes, de 0,5$ pour les Africains à 10$ pour les par­ti­ci­pants non-afri­cains. Et il n’y aura pas de contrac­tuels privés (comme à Nairobi) pour gérer l’eau, la sani­ta­tion, la nour­ri­ture. Pour le loge­ment, les par­ti­ci­pants pour­ront choi­sir entre les hôtels locaux, les auberges, l’hébergement chez l’habitant, le cam­ping, etc.

Pour la tra­duc­tion, le réseau Babels promet de déployer 500 inter­prètes béné­voles, ce qui devrait faci­li­ter les dia­logues mul­ti­lin­guis­tiques au lieu de favo­ri­ser une seule langue, et éga­le­ment en favo­ri­sant les langues lar­ge­ment employées au Sénégal et en Afrique (le wolof, le swa­hili, par exemple).

En avant pour Dakar

Les orga­ni­sa­tions latino-amé­ri­caines, par­ti­cu­liè­re­ment enga­gées dans le FSM et leurs propres luttes, ont décidé de faire un effort sup­plé­men­taire pour par­ti­ci­per à ce 8e FSM. Pour cer­taines d’entre elles, notam­ment au Brésil, l’engagement latino-afri­cain est fon­da­men­tal, pour chan­ger le monde, et aussi pour chan­ger les mou­ve­ments sociaux et la gauche, encore trop européocentriques.

D’autre part, tous en conviennent, le FSM, avec toutes ses limites, demeure un outil impor­tant pour le ren­for­ce­ment des mou­ve­ments et des alter­na­tives. Plus poli­tique sans être néces­sai­re­ment par­ti­san, le FSM est un espace dans lequel déli­bèrent des mou­ve­ments qui ont une base com­mune contre le néo­li­bé­ra­lisme, et qui ont inté­rêt à échan­ger sur leurs stra­té­gies et leurs tac­tiques. C’est peu, mais c’est déjà beau­coup, consi­dé­rant le fait que, depuis 2001 à Porto Alegre, beau­coup de chemin a été par­couru. Non seule­ment la pensée unique (néo­li­bé­rale) a été refou­lée, mais de nom­breuses alter­na­tives ont été construites. Certes pour ceux et celles qui l’oublieraient ( !), la marche devant nous est pro­ba­ble­ment plus longue que celle qui est derrière.

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