Valoriser le travail pour sortir de la crise

La politique de la Banque centrale européenne est à cet égard exemplaire. Ses responsables maintiennent une politique restrictive, et cela malgré la menace d’une récession, pour éviter un « effet de second tour » (sic).

On le sait, l’effet de « second tour » renvoie à un mouvement d’augmentation des salaires visant à compenser la perte du pouvoir d’achat des travailleurs suite à l’accélération de l’inflation résultant, le plus souvent, de la hausse des prix des matières premières importés. De tels effets se sont produits en France dans les années 1970 suite à la hausse du prix du pétrole.

Ce contexte a fortement évolué. Le mécanisme institutionnel permettant un tel rattrapage des salaires, indexation, n’est plus à l’œuvre. Qui plus est, la globalisation de l’économie avec son corollaire le changement des rapports de forces entre le travail et le capital au bénéfice de ce dernier donnent une nouvelle configuration à la question de la place du travail dans les processus productifs.

Les rapports entre l’offre et la demande sur le marché du travail deviennent plus complexes. La précarité s’ajoute au chômage pour donner une nouvelle dimension à la problématique de l’armée de réserve, avec son influence sur la formation des salaires et plus généralement sur les conditions de travail et des droits sociaux. Pour autant, cette problématique préserve toute sa pertinence.

Cette contribution vise à avancer quelques arguments à l’appui de cette hypothèse et à verser quelques idées en faveur d’un nécessaire changement des données au profit des travailleurs.

1. La globalisation financière et ses répercussions sur le monde du travail

De nombreux travaux mettent en évidence un changement radical des rapports de forces en faveur du capital à l’échelle planétaire.

La libre circulation des capitaux, alors que la mobilité du facteur travail n’est pas assurée, conduit à une mise en concurrence des systèmes socio-productifs, une division au sein du salariat (surtout dans les pays développés, certains métiers se développant aux dépens des autres), et un affaiblissement du pouvoir de négociation des travailleurs, et cela alors même que le niveau général de la qualification de la force de travail s’améliore. Il en résulte une déformation du partage de la valeur ajoutée aux bénéfices des détenteurs de capitaux.

Plusieurs travaux récents, émanent des organismes internationaux, confirment cette tendance.(1)

Dans les pays avancés, cette évolution s’accompagne, entre autres, d’un développement du chômage et de la précarité, laissant une partie considérable de la force de travail, de façon permanente, en dehors ou à la marge du marché du travail. L’éloignement de cette population du marché du travail conduit certains chercheurs à considérer qu’elle ne joue plus le rôle de l’armée de réserve et que son existence n’a pas, ou peu, d’impact sur le reste du salariat, ce que ne confirment pas les données disponibles.

La déformation du partage de la valeur ajoutée nourrit un problème de débouchés.

Pour augmenter la rentabilité du capital, les entreprises suppriment des emplois, s’opposent à la hausse des salaires, dévalorisent les qualifications, développent la précarité et n’investissent pas suffisamment dans la sphère productive.

Cette pression permanente sur les travailleurs conduit à une insuffisance chronique de la demande salariale. Ne trouvant pas suffisamment de débouchés, les entreprises cherchent une rentabilité supplémentaire dans la sphère financière, ce qui aboutit à une financiarisation de l’économie.

Cette financiarisation n’est pas une dérive du capital mais le point d’aboutissement de sa logique dans un contexte de globalisation financière. Elle résulte, et en même temps conduit, à une accumulation du capital financier, avec une forte exigence de rentabilité. Des taux de rentabilité de 10, 15, voire 20 % sont érigés en dogmes, alors que les richesses créées évoluent beaucoup moins vite.

De telles normes ont des conséquences directes sur la gestion des entreprises. Les directions cherchent d’abord à répondre aux exigences des actionnaires et propriétaires dans les plus brefs délais ; ils ajustent ensuite masse salariale et investissement productif. En d’autres termes, l’emploi et le social deviennent des facteurs d’ajustement.

Ainsi, en France, la part des dividendes versée aux actionnaires dans la valeur ajoutée des sociétés non financières a-t-elle été multipliée pratiquement par cinq, passant de 5 % au milieu des années 1980 à presque 25 % actuellement. Autre indicateur, en 2006 pour chaque euro investi dans les moyens de production, les entreprises ont-elles versé pratiquement un euro aux actionnaires.(2)

Des taux de rentabilité exigés nettement supérieurs au taux de croissance des richesses produit une situation intenable sur le long terme car ce sont bien les capacités humaines et matérielles de production qui sont sacrifiées pour satisfaire ces exigences de rentabilité. L’annonce, début septembre, par Renault de suppression de 6 000 emplois est un exemple parmi d’autres de cette stratégie néfaste.

Le système est condamné à des soubresauts de plus en plus importants. C’est à quoi nous assistons depuis de nombreuses années : la « crise asiatique », la « bulle de la nouvelle économie »…

Dans un contexte d’insuffisance des revenus salariaux, le développement du crédit est présenté comme une solution. L’argument est séduisant : « l’effet de richesse », autrement dit la hausse des prix des actifs (immobiliers tout comme financiers) obtenus grâce aux crédits bancaires va permettre aux emprunteurs de rembourser leur dette. Le problème est que la hausse des prix des actifs est aussi une facette de la croissance financière. Par ailleurs, la logique financière conduit à une transformation des créances en titres négociables. Cette titrisation est aussi un aspect de la financiarisation de l’économie.

Dans un pays comme la France, les choix politiques opérés au nom de la lutte contre le chômage des personnes réputées non qualifiées amplifient ces tendances. Deux exemples :

  1. La multiplication des exonérations de cotisations sociales dites patronales, qui n’est autre chose que la prise en charge collective d’une partie de la rémunération de la force de travail.
  2. De multiples tentatives d’institutionnalisation des emplois précaires comme norme du travail.

2. De nouvelles bases de solidarité internationale des travailleurs pour sortir de la crise

Il est largement admis que nous ne sommes pas simplement devant une crise financière. Il est cependant utile de s’arrêter un moment sur l’ordre chronologique des évolutions. Ce n’est pas la crise financière qui conduit au retournement de la conjoncture, à la crise de « l’économie réelle », l’expression qui fait florès maintenant.

En effet, nous sommes depuis des années dans une situation de récession sociale et c’est bien cette récession sociale qui explique, surtout dans l’espace européen, la faiblesse chronique de l’activité économique, avec ses corollaires, notamment la faiblesse des salaires, le développement de la précarité et la persistance du chômage d’une part, et, d’autre part la fuite en avant dans la financiarisation.

La gravité de la crise en cours requiert certes des réponses immédiates, mais nous sommes devant une crise systémique. La sortie de cette crise nécessite donc de traiter les problèmes au niveau des mécanismes fondamentaux qui y ont conduit. Il s’agit donc d’articuler les dimensions conjoncturelles et structurelles tant au niveau local qu’à l’échelon européen et mondial.

Si la crise issue de cette globalisation financière résulte et en même temps conduit à l’amputation des capacités humaines et matérielles de production, son issu se trouve bien dans la promotion de ces capacités humaines et matérielles de production. Et c’est bien là que la question du travail et de sa valorisation dans les processus productifs se pose de façon urgente.

A ce propos, la revendication d’un « travail décent » à l’échelle planétaire -portée notamment le 7 octobre dernier par des millions de travailleurs à travers le monde-, semble bien correspondre à cette problématique. Il s’agit de répondre, dans une démarche collective, à un ensemble de questions, parmi lesquelles les suivantes :

  1. Les choix stratégiques des entreprises, notamment dans le cas des firmes multinationales. Cela pose, entre autres, la question des droits d’intervention des salariés sur ces choix ;
  2. L’amélioration des droits sociaux. Cela pose surtout la question de la responsabilité des Etats de prendre des mesures, tant au niveau local qu’à l’échelle planétaire, et de les faire respecter ;
  3. L’instauration des mécanismes assurant une sécurité sociale professionnelle des travailleurs, ce qui implique, entre autres, l’accroissement des niveaux de qualification et leur reconnaissance dans les salaires.

La réponse à ces questions ne se trouve pas uniquement dans le marché du travail. Elle nécessite des actions à plusieurs niveaux -de l’entreprise au monde en passant par le niveau local et régional-, et dans plusieurs domaines, particulièrement dans celui des finances.

Parmi ces questions, celle de la solidarité internationale des travailleurs occupe une place centrale. Paradoxale que cela puisse apparaître, la globalisation financière crée des bases nouvelles de solidarités des travailleurs à partir et dans les processus productifs. Plus que jamais, les travailleurs sont confrontés, partout dans le monde, à la même problématique : défendre et promouvoir les droits sociaux face à un capital qui exige des taux de rentabilité exorbitants et qui, pour y parvenir, profite du soutien des Etats et des institutions internationales et met en concurrence les travailleurs.(3)

En ce qui concerne la défense et la promotion des droits sociaux, surtout dans un pays comme la France et plus largement dans un espace comme celui de l’Europe, tout au moins dans sa composante occidentale, il y a une évolution dont il est nécessaire d’avoir conscience. Hier, les progrès ont souvent été acquis par les salariés les mieux protégés. Leurs luttes permettaient d’engranger des résultats, dont bénéficiaient aussi le reste des salariés. Aujourd’hui, les choses fonctionnent autrement : les droits sociaux sont tirés vers le bas en fonction de la situation des travailleurs les plus fragiles. Il en est ainsi, par exemple, en ce qui concerne la France, les emplois précaires, le travail dit clandestin, etc.

Le progrès social nécessite aujourd’hui qu’on s’occupe de manière urgente des travailleurs se trouvant dans les situations les plus fragiles, ce qui ne vaut pas dire, bien sûr, qu’il faille négliger ou, pis encore, abandonner la défense et la promotion des droits des travailleurs qui, tout au moins théoriquement, disposent des droits reconnus par la loi.

C’est la condition pour obtenir de nouvelles avancées pour l’ensemble du monde du travail. Il est difficile, voire illusoire, en effet de croire que telle catégorie de salariés ou telle autre pourra conserver durablement de bonnes garanties sociales si elles coexistent avec de millions de privés d’emplois et de travailleurs précaires, parmi lesquels les travailleurs dits « sans-papiers ». Nous souhaiterions évoquer ici volontiers le cas des travailleurs dits « sans papiers » car leur lutte exemplaire est source d’enseignements importants pour les travailleurs et le mouvement syndical.

C’est là une réalité difficile à faire comprendre, mais qui doit obligatoirement structurer une démarche revendicative, surtout parmi les organisations syndicales.

Nous sommes là au cœur d’une nouvelle problématique, celle des luttes à mener pour gagner un plein emploi solidaire partout et pour tous dans le monde. Jusqu’à présent, l’action revendicative reposait essentiellement sur une base nationale, base qui a déterminé le processus d’acquisition des droits sociaux. Aujourd’hui, il apparaît que cette approche peut contribuer à diviser les salariés. Nous devons donc débattre et nous mettre d’accord sur un certain nombre d’exigences communes afin de gagner de nouvelles libertés et de nouveaux droits pour les travailleurs.

Nous assistons bien à l’émergence d’intérêts communs et nous avons besoin d’une démarche revendicative qui permette de porter ces intérêts communs et qui ne renvoie pas chacun à son seul cadre national.

Cette démarche peut être à la base du renouveau du syndicalisme international, pour dépasser les problèmes auxquels il est confronté aujourd’hui. Cela explique l’engagement, en ce qui nous concerne, de la participation de la Cgt à la Confédération européenne des syndicats (CES) et à la Confédération syndicale internationale (CIS)

Notes

(1) Signe des temps sans doute, même l’OCDE reconnaît, à sa manière, cette triste réalité ; cf. Growing unequal?, OCDE, Paris, octobre 2008.

(2) Nous avons tenté un examen de ces questions dans Dynamiser l’investissement productif en France, rapport présenté au Conseil économique et social, Les Editions des Journaux officiels, mars 2008.

(3) Nous avons tenté un développement de cette problématique dans La mondialisation à l’usage des citoyens, Les Editions de l’Atelier, Paris, 2004.