Valoriser le travail pour sortir de la crise

La mobilisation des sommes gigantesques pour sauver les marchés financiers et, parallèlement, la multiplication des licenciements et l’opposition du patronat et des pouvoirs publics aux demandes sociales et à la hausse des salaires, soi-disant pour éviter une nouvelle stagflation (stagnation de l’activité économique accompagnée d’une accélération de la hausse des prix à la consommation), montrent l’intérêt qu’il y aurait à réexaminer la question des conditions salariales et des droits sociaux dans un contexte de globalisation financière.
Par Mis en ligne le 03 novembre 2009

La poli­tique de la Banque cen­trale euro­péenne est à cet égard exem­plaire. Ses res­pon­sables main­tiennent une poli­tique res­tric­tive, et cela malgré la menace d’une réces­sion, pour éviter un « effet de second tour » (sic).

On le sait, l’effet de « second tour » ren­voie à un mou­ve­ment d’augmentation des salaires visant à com­pen­ser la perte du pou­voir d’achat des tra­vailleurs suite à l’accélération de l’inflation résul­tant, le plus sou­vent, de la hausse des prix des matières pre­mières impor­tés. De tels effets se sont pro­duits en France dans les années 1970 suite à la hausse du prix du pétrole.

Ce contexte a for­te­ment évolué. Le méca­nisme ins­ti­tu­tion­nel per­met­tant un tel rat­tra­page des salaires, indexa­tion, n’est plus à l’œuvre. Qui plus est, la glo­ba­li­sa­tion de l’économie avec son corol­laire le chan­ge­ment des rap­ports de forces entre le tra­vail et le capi­tal au béné­fice de ce der­nier donnent une nou­velle confi­gu­ra­tion à la ques­tion de la place du tra­vail dans les pro­ces­sus pro­duc­tifs.

Les rap­ports entre l’offre et la demande sur le marché du tra­vail deviennent plus com­plexes. La pré­ca­rité s’ajoute au chô­mage pour donner une nou­velle dimen­sion à la pro­blé­ma­tique de l’armée de réserve, avec son influence sur la for­ma­tion des salaires et plus géné­ra­le­ment sur les condi­tions de tra­vail et des droits sociaux. Pour autant, cette pro­blé­ma­tique pré­serve toute sa per­ti­nence.

Cette contri­bu­tion vise à avan­cer quelques argu­ments à l’appui de cette hypo­thèse et à verser quelques idées en faveur d’un néces­saire chan­ge­ment des don­nées au profit des tra­vailleurs.

1. La globalisation financière et ses répercussions sur le monde du travail

De nom­breux tra­vaux mettent en évi­dence un chan­ge­ment radi­cal des rap­ports de forces en faveur du capi­tal à l’échelle pla­né­taire.

La libre cir­cu­la­tion des capi­taux, alors que la mobi­lité du fac­teur tra­vail n’est pas assu­rée, conduit à une mise en concur­rence des sys­tèmes socio-pro­duc­tifs, une divi­sion au sein du sala­riat (sur­tout dans les pays déve­lop­pés, cer­tains métiers se déve­lop­pant aux dépens des autres), et un affai­blis­se­ment du pou­voir de négo­cia­tion des tra­vailleurs, et cela alors même que le niveau géné­ral de la qua­li­fi­ca­tion de la force de tra­vail s’améliore. Il en résulte une défor­ma­tion du par­tage de la valeur ajou­tée aux béné­fices des déten­teurs de capi­taux.

Plusieurs tra­vaux récents, émanent des orga­nismes inter­na­tio­naux, confirment cette tendance.(1)

Dans les pays avan­cés, cette évo­lu­tion s’accompagne, entre autres, d’un déve­lop­pe­ment du chô­mage et de la pré­ca­rité, lais­sant une partie consi­dé­rable de la force de tra­vail, de façon per­ma­nente, en dehors ou à la marge du marché du tra­vail. L’éloignement de cette popu­la­tion du marché du tra­vail conduit cer­tains cher­cheurs à consi­dé­rer qu’elle ne joue plus le rôle de l’armée de réserve et que son exis­tence n’a pas, ou peu, d’impact sur le reste du sala­riat, ce que ne confirment pas les don­nées dis­po­nibles.

La défor­ma­tion du par­tage de la valeur ajou­tée nour­rit un pro­blème de débou­chés.

Pour aug­men­ter la ren­ta­bi­lité du capi­tal, les entre­prises sup­priment des emplois, s’opposent à la hausse des salaires, déva­lo­risent les qua­li­fi­ca­tions, déve­loppent la pré­ca­rité et n’investissent pas suf­fi­sam­ment dans la sphère pro­duc­tive.

Cette pres­sion per­ma­nente sur les tra­vailleurs conduit à une insuf­fi­sance chro­nique de la demande sala­riale. Ne trou­vant pas suf­fi­sam­ment de débou­chés, les entre­prises cherchent une ren­ta­bi­lité sup­plé­men­taire dans la sphère finan­cière, ce qui abou­tit à une finan­cia­ri­sa­tion de l’économie.

Cette finan­cia­ri­sa­tion n’est pas une dérive du capi­tal mais le point d’aboutissement de sa logique dans un contexte de glo­ba­li­sa­tion finan­cière. Elle résulte, et en même temps conduit, à une accu­mu­la­tion du capi­tal finan­cier, avec une forte exi­gence de ren­ta­bi­lité. Des taux de ren­ta­bi­lité de 10, 15, voire 20 % sont érigés en dogmes, alors que les richesses créées évo­luent beau­coup moins vite.

De telles normes ont des consé­quences directes sur la ges­tion des entre­prises. Les direc­tions cherchent d’abord à répondre aux exi­gences des action­naires et pro­prié­taires dans les plus brefs délais ; ils ajustent ensuite masse sala­riale et inves­tis­se­ment pro­duc­tif. En d’autres termes, l’emploi et le social deviennent des fac­teurs d’ajustement.

Ainsi, en France, la part des divi­dendes versée aux action­naires dans la valeur ajou­tée des socié­tés non finan­cières a-t-elle été mul­ti­pliée pra­ti­que­ment par cinq, pas­sant de 5 % au milieu des années 1980 à presque 25 % actuel­le­ment. Autre indi­ca­teur, en 2006 pour chaque euro investi dans les moyens de pro­duc­tion, les entre­prises ont-elles versé pra­ti­que­ment un euro aux actionnaires.(2)

Des taux de ren­ta­bi­lité exigés net­te­ment supé­rieurs au taux de crois­sance des richesses pro­duit une situa­tion inte­nable sur le long terme car ce sont bien les capa­ci­tés humaines et maté­rielles de pro­duc­tion qui sont sacri­fiées pour satis­faire ces exi­gences de ren­ta­bi­lité. L’annonce, début sep­tembre, par Renault de sup­pres­sion de 6 000 emplois est un exemple parmi d’autres de cette stra­té­gie néfaste.

Le sys­tème est condamné à des sou­bre­sauts de plus en plus impor­tants. C’est à quoi nous assis­tons depuis de nom­breuses années : la « crise asia­tique », la « bulle de la nou­velle éco­no­mie »…

Dans un contexte d’insuffisance des reve­nus sala­riaux, le déve­lop­pe­ment du crédit est pré­senté comme une solu­tion. L’argument est sédui­sant : « l’effet de richesse », autre­ment dit la hausse des prix des actifs (immo­bi­liers tout comme finan­ciers) obte­nus grâce aux cré­dits ban­caires va per­mettre aux emprun­teurs de rem­bour­ser leur dette. Le pro­blème est que la hausse des prix des actifs est aussi une facette de la crois­sance finan­cière. Par ailleurs, la logique finan­cière conduit à une trans­for­ma­tion des créances en titres négo­ciables. Cette titri­sa­tion est aussi un aspect de la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie.

Dans un pays comme la France, les choix poli­tiques opérés au nom de la lutte contre le chô­mage des per­sonnes répu­tées non qua­li­fiées ampli­fient ces ten­dances. Deux exemples :

  1. La mul­ti­pli­ca­tion des exo­né­ra­tions de coti­sa­tions sociales dites patro­nales, qui n’est autre chose que la prise en charge col­lec­tive d’une partie de la rému­né­ra­tion de la force de tra­vail.
  2. De mul­tiples ten­ta­tives d’institutionnalisation des emplois pré­caires comme norme du tra­vail.

2. De nouvelles bases de solidarité internationale des travailleurs pour sortir de la crise

Il est lar­ge­ment admis que nous ne sommes pas sim­ple­ment devant une crise finan­cière. Il est cepen­dant utile de s’arrêter un moment sur l’ordre chro­no­lo­gique des évo­lu­tions. Ce n’est pas la crise finan­cière qui conduit au retour­ne­ment de la conjonc­ture, à la crise de « l’économie réelle », l’expression qui fait florès main­te­nant.

En effet, nous sommes depuis des années dans une situa­tion de réces­sion sociale et c’est bien cette réces­sion sociale qui explique, sur­tout dans l’espace euro­péen, la fai­blesse chro­nique de l’activité éco­no­mique, avec ses corol­laires, notam­ment la fai­blesse des salaires, le déve­lop­pe­ment de la pré­ca­rité et la per­sis­tance du chô­mage d’une part, et, d’autre part la fuite en avant dans la finan­cia­ri­sa­tion.

La gra­vité de la crise en cours requiert certes des réponses immé­diates, mais nous sommes devant une crise sys­té­mique. La sortie de cette crise néces­site donc de trai­ter les pro­blèmes au niveau des méca­nismes fon­da­men­taux qui y ont conduit. Il s’agit donc d’articuler les dimen­sions conjonc­tu­relles et struc­tu­relles tant au niveau local qu’à l’échelon euro­péen et mon­dial.

Si la crise issue de cette glo­ba­li­sa­tion finan­cière résulte et en même temps conduit à l’amputation des capa­ci­tés humaines et maté­rielles de pro­duc­tion, son issu se trouve bien dans la pro­mo­tion de ces capa­ci­tés humaines et maté­rielles de pro­duc­tion. Et c’est bien là que la ques­tion du tra­vail et de sa valo­ri­sa­tion dans les pro­ces­sus pro­duc­tifs se pose de façon urgente.

A ce propos, la reven­di­ca­tion d’un « tra­vail décent » à l’échelle pla­né­taire -portée notam­ment le 7 octobre der­nier par des mil­lions de tra­vailleurs à tra­vers le monde-, semble bien cor­res­pondre à cette pro­blé­ma­tique. Il s’agit de répondre, dans une démarche col­lec­tive, à un ensemble de ques­tions, parmi les­quelles les sui­vantes :

  1. Les choix stra­té­giques des entre­prises, notam­ment dans le cas des firmes mul­ti­na­tio­nales. Cela pose, entre autres, la ques­tion des droits d’intervention des sala­riés sur ces choix ;
  2. L’amélioration des droits sociaux. Cela pose sur­tout la ques­tion de la res­pon­sa­bi­lité des Etats de prendre des mesures, tant au niveau local qu’à l’échelle pla­né­taire, et de les faire res­pec­ter ;
  3. L’instauration des méca­nismes assu­rant une sécu­rité sociale pro­fes­sion­nelle des tra­vailleurs, ce qui implique, entre autres, l’accroissement des niveaux de qua­li­fi­ca­tion et leur recon­nais­sance dans les salaires.

La réponse à ces ques­tions ne se trouve pas uni­que­ment dans le marché du tra­vail. Elle néces­site des actions à plu­sieurs niveaux -de l’entreprise au monde en pas­sant par le niveau local et régio­nal-, et dans plu­sieurs domaines, par­ti­cu­liè­re­ment dans celui des finances.

Parmi ces ques­tions, celle de la soli­da­rité inter­na­tio­nale des tra­vailleurs occupe une place cen­trale. Paradoxale que cela puisse appa­raître, la glo­ba­li­sa­tion finan­cière crée des bases nou­velles de soli­da­ri­tés des tra­vailleurs à partir et dans les pro­ces­sus pro­duc­tifs. Plus que jamais, les tra­vailleurs sont confron­tés, par­tout dans le monde, à la même pro­blé­ma­tique : défendre et pro­mou­voir les droits sociaux face à un capi­tal qui exige des taux de ren­ta­bi­lité exor­bi­tants et qui, pour y par­ve­nir, pro­fite du sou­tien des Etats et des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales et met en concur­rence les travailleurs.(3)

En ce qui concerne la défense et la pro­mo­tion des droits sociaux, sur­tout dans un pays comme la France et plus lar­ge­ment dans un espace comme celui de l’Europe, tout au moins dans sa com­po­sante occi­den­tale, il y a une évo­lu­tion dont il est néces­saire d’avoir conscience. Hier, les pro­grès ont sou­vent été acquis par les sala­riés les mieux pro­té­gés. Leurs luttes per­met­taient d’engranger des résul­tats, dont béné­fi­ciaient aussi le reste des sala­riés. Aujourd’hui, les choses fonc­tionnent autre­ment : les droits sociaux sont tirés vers le bas en fonc­tion de la situa­tion des tra­vailleurs les plus fra­giles. Il en est ainsi, par exemple, en ce qui concerne la France, les emplois pré­caires, le tra­vail dit clan­des­tin, etc.

Le pro­grès social néces­site aujourd’hui qu’on s’occupe de manière urgente des tra­vailleurs se trou­vant dans les situa­tions les plus fra­giles, ce qui ne vaut pas dire, bien sûr, qu’il faille négli­ger ou, pis encore, aban­don­ner la défense et la pro­mo­tion des droits des tra­vailleurs qui, tout au moins théo­ri­que­ment, dis­posent des droits recon­nus par la loi.

C’est la condi­tion pour obte­nir de nou­velles avan­cées pour l’ensemble du monde du tra­vail. Il est dif­fi­cile, voire illu­soire, en effet de croire que telle caté­go­rie de sala­riés ou telle autre pourra conser­ver dura­ble­ment de bonnes garan­ties sociales si elles coexistent avec de mil­lions de privés d’emplois et de tra­vailleurs pré­caires, parmi les­quels les tra­vailleurs dits « sans-papiers ». Nous sou­hai­te­rions évo­quer ici volon­tiers le cas des tra­vailleurs dits « sans papiers » car leur lutte exem­plaire est source d’enseignements impor­tants pour les tra­vailleurs et le mou­ve­ment syn­di­cal.

C’est là une réa­lité dif­fi­cile à faire com­prendre, mais qui doit obli­ga­toi­re­ment struc­tu­rer une démarche reven­di­ca­tive, sur­tout parmi les orga­ni­sa­tions syn­di­cales.

Nous sommes là au cœur d’une nou­velle pro­blé­ma­tique, celle des luttes à mener pour gagner un plein emploi soli­daire par­tout et pour tous dans le monde. Jusqu’à pré­sent, l’action reven­di­ca­tive repo­sait essen­tiel­le­ment sur une base natio­nale, base qui a déter­miné le pro­ces­sus d’acquisition des droits sociaux. Aujourd’hui, il appa­raît que cette approche peut contri­buer à divi­ser les sala­riés. Nous devons donc débattre et nous mettre d’accord sur un cer­tain nombre d’exigences com­munes afin de gagner de nou­velles liber­tés et de nou­veaux droits pour les tra­vailleurs.

Nous assis­tons bien à l’émergence d’intérêts com­muns et nous avons besoin d’une démarche reven­di­ca­tive qui per­mette de porter ces inté­rêts com­muns et qui ne ren­voie pas chacun à son seul cadre natio­nal.

Cette démarche peut être à la base du renou­veau du syn­di­ca­lisme inter­na­tio­nal, pour dépas­ser les pro­blèmes aux­quels il est confronté aujourd’hui. Cela explique l’engagement, en ce qui nous concerne, de la par­ti­ci­pa­tion de la Cgt à la Confédération euro­péenne des syn­di­cats (CES) et à la Confédération syn­di­cale inter­na­tio­nale (CIS)

Notes

(1) Signe des temps sans doute, même l’OCDE recon­naît, à sa manière, cette triste réa­lité ; cf. Growing une­qual?, OCDE, Paris, octobre 2008.

(2) Nous avons tenté un examen de ces ques­tions dans Dynamiser l’investissement pro­duc­tif en France, rap­port pré­senté au Conseil éco­no­mique et social, Les Editions des Journaux offi­ciels, mars 2008.

(3) Nous avons tenté un déve­lop­pe­ment de cette pro­blé­ma­tique dans La mon­dia­li­sa­tion à l’usage des citoyens, Les Editions de l’Atelier, Paris, 2004.

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