Valleyfield, mémoires et résistances

Valleyfield 1946

Revenir en arrière pour regarder vers l’avant

Par Mis en ligne le 02 avril 2020

Pour la classe ouvrière au Québec, 1946 est une année excep­tion­nelle, alors que le capi­ta­lisme nord-amé­ri­cain tente un retour à la nor­male après cinq années de guerre. La guerre froide pointe à l’horizon, les États-Unis, à peine sortis du conflit avec l’Allemagne nazie, déci­dant de confron­ter l’Union sovié­tique. En Angleterre, le pre­mier ministre conser­va­teur Winston Churchill affirme qu’un rideau de fer s’est abattu sur l’Europe la divi­sant en zones, com­mu­niste à l’est et « libre » à l’ouest, et qu’il appar­tient aux pays capi­ta­listes d’aider à « libé­rer » l’Europe. Au Canada, ce tour­nant bel­li­queux prend forme au sein du gou­ver­ne­ment. Des mili­tantes et des mili­tants de gauche et des syn­di­ca­listes sont sus­pec­tés d’être « à la solde » de l’URSS. Plusieurs sont arrê­tés à la suite d’une affaire d’« espion­nage » qui don­nera lieu à des accu­sa­tions, des empri­son­ne­ments et des vies bri­sées, même si la plu­part des per­sonnes « accu­sées » seront fina­le­ment dis­cul­pées.

Vague de luttes

Pendant que la répres­sion s’accentue, les tra­vailleuses et les tra­vailleurs ne se laissent pas impres­sion­ner. Ainsi en 1946, 226 conflits de tra­vail éclatent un peu par­tout, attei­gnant un sommet inégalé depuis les grandes grèves de 1919. Travailleurs de l’acier à Hamilton et en Nouvelle-Écosse, ceux du caou­tchouc à Kitchener et Toronto, bûche­rons de la Colombie-Britannique, marins des grands ports, mineurs de Noranda, tra­vailleuses et tra­vailleurs du tex­tile à Montréal et à Valleyfield, toutes et tous cherchent à conso­li­der les gains acquis pen­dant la guerre, le taux de syn­di­ca­li­sa­tion ayant plus que doublé durant cette période. En effet, pen­dant le conflit, les syn­di­cats ont accepté de par­ti­ci­per à l’effort de guerre, quitte à faire des sacri­fices, mais en même temps, ils ont réclamé de meilleures condi­tions de tra­vail. Devant la hausse du coût de la vie engen­drée par la guerre et tenant compte que les employeurs engran­geaient d’énormes pro­fits pro­ve­nant de leurs contrats avec l’État fédé­ral, les tra­vailleuses et les tra­vailleurs ont exigé des aug­men­ta­tions de salaire en consé­quence et réclamé la recon­nais­sance des syn­di­cats en dépit de l’opposition déter­mi­née des employeurs[2].

Poussée syndicale

Forts de ces gains, les syn­di­cats sont déci­dés à aller plus loin à la sortie de la guerre. Au Québec, vingt-cinq pour cent de la main-d’œuvre indus­trielle, soit 16 000 tra­vailleuses et tra­vailleurs, font la grève en 1946, dans les mines de l’Abitibi, la métal­lur­gie, les bras­se­ries, la confec­tion de vête­ments et par­ti­cu­liè­re­ment dans le tex­tile. Vingt-sept pour cent des tra­vailleurs sont syn­di­qués, sur­tout dans les syn­di­cats affi­liés à l’American Federation of Labor (AFL) et au Congress of Industrial Unions (CIO), deux grandes fédé­ra­tions état­su­niennes bien implan­tées dans le sec­teur indus­triel à la fois cana­dien et amé­ri­cain, où l’influence de la gauche est impor­tante. Même au sein de la Confédération des tra­vailleurs catho­liques du Canada (CTCC), l’ancêtre de la Confédération des syn­di­cats natio­naux (CSN), une vague de mili­tan­tisme prend forme. Dans l’industrie du tex­tile, les condi­tions sont par­ti­cu­liè­re­ment mau­vaises. Les employeurs rejettent les reven­di­ca­tions de ces tra­vailleuses et tra­vailleurs pour de meilleurs salaires, des pen­sions et une semaine de tra­vail de 40 heures. Dans ce sec­teur, les entre­prises refusent de recon­naître les syn­di­cats. De plus, elles exigent l’augmentation des cadences et le tra­vail à la pièce.

Confrontation

Depuis le début du ving­tième siècle, l’industrie du tex­tile a occupé une place pré­pon­dé­rante dans l’économie du Québec et, après la guerre, elle comp­tera pour plus de 8 % de la valeur de la pro­duc­tion manu­fac­tu­rière de la pro­vince. Les diri­geants des grandes entre­prises côtoient le pou­voir poli­tique. Ils appuient le Parti conser­va­teur à Ottawa et l’Union natio­nale au Québec. La Dominion Textile, le plus grand employeur au Québec et dans la ville de Valleyfield, figure parmi ces entre­prises qui paient les plus bas salaires. En 1937, une com­mis­sion gou­ver­ne­men­tale a pour mandat d’enquêter sur l’industrie du tex­tile. Elle révèle des condi­tions de tra­vail par­ti­cu­liè­re­ment acca­blantes : des semaines de 55 à 60 heures (10 heures par jour, 6 jours par semaine), le vacarme des machines, l’insalubrité, notam­ment en ce qui a trait à la cha­leur, à la pous­sière et à l’humidité des ate­liers, le tout accen­tué par une aéra­tion défi­ciente. Les femmes consti­tuent la moitié de la main d’œuvre. À tra­vail égal, elles n’obtiennent que 50 % du salaire des hommes, et les enfants, quant à eux, ont un salaire encore plus famé­lique.

Pendant plu­sieurs années, les syn­di­cats tentent de s’implanter dans les six usines de la Dominion Textile à Montréal et à Valleyfield, où est située la pre­mière et la plus impor­tante fila­ture de coton au Canada. En 1937, 10 000 syn­di­qué-e-s de la CTCC pro­ve­nant de huit usines de tex­tile font la grève pour obte­nir une réduc­tion de la semaine de tra­vail à 48 heures et pour l’augmentation des salaires. Les femmes gagnent alors de 12 à 16 dol­lars par semaine alors que les hommes gagnent en moyenne 22,62 dol­lars. Les femmes accom­plissent des tâches sou­vent payées à la pièce, les hommes gagnent un salaire horaire fixe. Loin de la moyenne natio­nale, la semaine de tra­vail atteint 55 et même 60 heures par semaine. Durant le conflit mon­dial, grâce aux contrats liés à la guerre et parce qu’une partie des tra­vailleurs avait été enrô­lée dans les forces armées, il y a pénu­rie de main-d’œuvre, celle-ci se trouve avan­ta­gée. Un orga­ni­sa­teur syn­di­cal et une orga­ni­sa­trice syn­di­cale hors de l’ordinaire jouent un rôle impor­tant dans la lutte pour la syn­di­ca­li­sa­tion. Il s’agit de Kent Rowley, dépê­ché sur les lieux en 1942 et, plus tard, de Madeleine Parent qui vien­dra le secon­der pour implan­ter le local 164 des Ouvriers unis des tex­tiles d’Amérique (OUTA), affi­lié au Congrès du tra­vail du Canada dont Rowley est le direc­teur cana­dien[3].

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Kent Rowley (1917-1978)

Collection Madeleine Parent et Kent Rowley, MUSO – Musée de société des Deux-Rives, Salaberry-de-Valleyfield

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Madeleine Parent (1918-2012)

Collection Madeleine Parent et Kent Rowley, MUSO – Musée de société des Deux-Rives, Salaberry-de-Valleyfield

Mettre les 2 photos de Rowley et Parent avec la même dimen­sion. Il y a de la flexi­bi­lité sur la place où mettre les photos.

Après la guerre, la com­pa­gnie mul­ti­plie les embûches pour ne pas avoir à recon­naître le syn­di­cat[4]. Les condi­tions de tra­vail sont de nou­veau sous juri­dic­tion pro­vin­ciale, et les employeurs peuvent comp­ter sur l’appui du gou­ver­ne­ment de l’Union natio­nale réélu depuis 1944. Pour leur part, les tra­vailleuses et les tra­vailleurs veulent conser­ver leurs acquis et amé­lio­rer leurs condi­tions de tra­vail qui demeurent déplo­rables. La semaine de tra­vail pou­vant sou­vent atteindre 65 heures, on demande la semaine de 40 heures. Ils et elles réclament une aug­men­ta­tion de 25 % du salaire horaire et dénoncent le tra­vail à la pièce, la cadence accé­lé­rée, l’humidité et la cha­leur exces­sive, celle-ci pou­vant s’élever à 35°C. Et sur­tout, on réclame la recon­nais­sance du syn­di­cat. Le 1er juin 1946, la grève éclate. Le minis­tère du Travail refuse tou­jours de recon­naître le syn­di­cat (une sec­tion locale de l’OUTA) de Valleyfield et Antonio Barrette, alors ministre du Travail, déclare la grève illé­gale et émet une injonc­tion contre les 3000 gré­vistes.

À Montréal, la Montreal Cotton accepte de négo­cier et le conflit est résolu avec des aug­men­ta­tions de salaire et la semaine de 40 heures. Les gré­vistes mont­réa­lais retournent au tra­vail tandis qu’à Valleyfield le conflit s’embourbe et la com­pa­gnie reste déter­mi­née à briser la grève. Les impor­tantes ins­tal­la­tions à Valleyfield consti­tuaient alors le châ­teau fort de la com­pa­gnie et lui per­met­taient d’exercer un contrôle signi­fi­ca­tif sur la ville. Avec le sou­tien du gou­ver­ne­ment de l’Union natio­nale de Maurice Duplessis et du clergé local, il n’était pas ques­tion pour l’entreprise de recon­naître le syn­di­cat et de négo­cier une conven­tion col­lec­tive. La com­pa­gnie s’en prend par­ti­cu­liè­re­ment aux orga­ni­sa­teurs Rowley et Parent. Dans la foulée du climat de l’époque, les auto­ri­tés ne tardent pas à parler d’une grève com­mu­niste, accu­sant les deux orga­ni­sa­teurs d’être membres du Parti com­mu­niste. Madeleine Parent serait même une espionne sovié­tique. La com­pa­gnie n’entend pas négo­cier avec ces « bol­ché­viques ». Du côté du clergé, les curés, dans leur sermon du dimanche, exhortent les fidèles à renon­cer à la grève et à se pré­mu­nir contre les dis­cours du « diable en jupon » qu’est Madeleine Parent.

On fait appel à police pro­vin­ciale pour pro­té­ger la pro­priété de la com­pa­gnie. La police ne mon­trera tou­te­fois pas le même zèle pour assu­rer la pro­tec­tion du local syn­di­cal sac­cagé par des mani­fes­tants anti­syn­di­caux envoyés par l’évêque catho­lique. Le maire par contre est plutôt sym­pa­thique aux gré­vistes. La police muni­ci­pale quant à elle refuse de suivre la police pro­vin­ciale. Une grande partie de la popu­la­tion tra­vaille à l’usine et plu­sieurs familles comptent au moins une per­sonne à l’emploi de la fila­ture. Outre la Dominion Textile, les adver­saires les plus réso­lus de la grève sont le clergé et les deux jour­naux locaux qui s’en prennent aux gré­vistes et sur­tout à leur orga­ni­sa­trice Madeleine Parent. Tactiques de dis­sua­sion, inti­mi­da­tion de la part de la com­pa­gnie, menaces de perte d’emploi affectent des membres dans toutes les familles de la ville.

Dans l’industrie du tex­tile, où l’économie fami­liale dépend sou­vent du salaire de plus d’une per­sonne, perdre son tra­vail affecte l’ensemble de la famille. Peu de sec­teurs indus­triels emploient autant de femmes que les fila­tures et la pré­sence des femmes, de même que celle des enfants, carac­té­rise la grève de Valleyfield[5]. Comme Madeleine Parent l’a si bien dit : « Pour les gré­vistes, mais aussi pour les femmes des gré­vistes, c’était leur combat tout autant que celui de leur mari, elles fai­saient partie de tout ce mou­ve­ment d’une façon très directe ». Reconnaissant cette réa­lité, Madeleine Parent met en place l’organisation des « Dames auxi­liaires » qui regroupe les femmes et les mères des gré­vistes. Celles-ci s’occupaient de la can­tine des gré­vistes et négo­ciaient avec les com­mer­çants et les pro­prié­taires des loge­ments des gré­vistes. Le dimanche soir en face du local des gré­vistes, le syn­di­cat orga­ni­sait une assem­blée publique où on infor­mait l’ensemble de la popu­la­tion de la tour­nure des évé­ne­ments.

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Collection Madeleine Parent et Kent Rowley, MUSO – Musée de société des Deux-Rives, Salaberry-de-Valleyfield

Le 13 août, après plus de deux mois de grève, la com­pa­gnie de concert avec le clergé qui, ce matin-là, avait réuni des convois de bri­seurs de grève en pro­ve­nance de cha­cune des églises de Valleyfield, regroupe 400 bri­seurs de grève pour remettre les machines en fonc­tion. La nou­velle cir­cule rapi­de­ment et le mot d’ordre est lancé de se rendre aux portes de l’usine pour midi. Une foule esti­mée à 5000 per­sonnes, incluant plu­sieurs femmes et enfants, bloque la sortie de l’usine et répond aux gaz lacry­mo­gènes uti­li­sés par la police avec des roches, des tomates, des œufs pour­ris. Devant l’ampleur de la foule ras­sem­blée, le chef de la police pro­vin­ciale finit par hisser un dra­peau blanc. Kent Rowley, accom­pa­gné par Léa Duval qui est la repré­sen­tante des Dames auxi­liaires, négo­cie la sortie des bri­seurs de grève en garan­tis­sant leur sécu­rité, à condi­tion qu’ils ne reviennent pas à l’usine.

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Collection Madeleine Parent et Kent Rowley, MUSO – Musée de société des Deux-Rives, Salaberry-de-Valleyfield

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Collection Murielle Halley, MUSO – Musée de société des Deux-Rives, Salaberry-de-Valleyfield

Après l’arrestation du chef syn­di­cal Azelus Beaucage et de l’organisateur Kent Rowley, Madeleine Parent, secré­taire-orga­ni­sa­trice du syn­di­cat, prend la relève. Pour la pre­mière fois, elle fait preuve de ses talents de négo­cia­trice. Elle négo­cie pour obte­nir que les tra­vailleuses et les tra­vailleurs de Valleyfield obtiennent les mêmes gains que leurs col­lègues des usines mont­réa­laises. La com­pa­gnie et le ministre du Travail mettent cepen­dant une condi­tion à la signa­ture de cette conven­tion. Ainsi, après le retour au tra­vail, un vote devra être tenu pour que les employés-e-s décident de leur allé­geance syn­di­cale, optant soit pour un syn­di­cat de bou­tique mis en place par la com­pa­gnie, soit pour l’OUTA. Le syn­di­cat, tout à fait cer­tain de l’adhésion de ses membres, accepte cette condi­tion. Le 6 sep­tembre, Madeleine Parent négo­cie les règles du scru­tin, et c’est dans une pro­por­tion des deux tiers qu’on choi­sit l’adhésion à l’OUTA. Outre la recon­nais­sance du syn­di­cat, les ouvrières et les ouvriers ont gagné une aug­men­ta­tion de cinq cents de l’heure, des primes pour le tra­vail de nuit et le tra­vail sup­plé­men­taire, une semaine de vacances payées, la rete­nue syn­di­cale (for­mule Rand), une pro­cé­dure de griefs de même qu’une clause d’ancienneté. Cette der­nière clause est par­ti­cu­liè­re­ment impor­tante pour les femmes qui, pour avoir accès à des postes moins pénibles, devaient sou­vent répondre aux avances et agres­sions des contre­maîtres.

Madeleine Parent témoigne

Pour com­prendre le sens de la vic­toire des tra­vailleurs et tra­vailleuses à Valleyfield dans la grève de 1946, il faut songer un peu aux condi­tions dans le moulin de coton avant que le syn­di­cat, ce qu’on appelle l’union inter­na­tio­nale, arrive dans la ville. En ce temps-là, le salaire était très bas, les heures étaient très longues, mais aussi les condi­tions étaient telles que les tra­vailleurs et tra­vailleuses n’avaient pas voix au cha­pitre. Parfois, on les appe­lait les « mill hands », des mains, et on ne s’attendait pas à ce qu’ils disent ce qu’ils avaient sur le cœur, à ce qu’ils parlent de leurs condi­tions, à ce qu’ils cri­tiquent ou à ce qu’ils pro­posent des choses. On vou­lait sim­ple­ment qu’ils suivent les ordres. La plu­part des grands contre­maîtres étaient anglo­phones, il y avait des aides-contre­maîtres qui avaient très peu de pou­voir, eux par­laient fran­çais, mais n’étaient pas en posi­tion de prendre des déci­sions. Ce qui veut dire que, quand l’entreprise aug­men­tait la vitesse des machines ou aug­men­tait l’humidité d’une pièce pour que les fils cassent moins, quand elle fai­sait d’autres chan­ge­ments qui fai­saient du tort à la santé ou au confort des tra­vailleurs et des tra­vailleuses, on ne vou­lait pas les entendre, il fal­lait qu’ils passent par là.

Coton 46, Victoire syn­di­cale impor­tante dans l’histoire de Valleyfield, 1993, <www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​S​j​8​0​_​e​5sYyk>.

Il nous a fallu affron­ter tout l’establishment : le capi­tal cana­dien-anglais (La Dominion Textile, la Banque de Montréal), le gou­ver­ne­ment sans merci de Maurice Duplessis, l’opposition de l’Église, la police, les chambres de com­merce, en un mot, toute la classe diri­geante. Nous avons relevé le défi et leur avons lancé le gant en pleine figure. Les tra­vailleurs étaient prêts. Ils n’attendaient que cela.

Ken Rowley[6]

Les gré­vistes ont eu raison de se réjouir et ils, sur­tout elles, voue­ront une recon­nais­sance indé­fec­tible à Madeleine Parent[7]. En plus des gains maté­riels, les femmes et les hommes du « moulin à coton » de Valleyfield auront acquis une conscience syn­di­cale et une expé­rience des luttes qui per­du­re­ront. À partir de ce moment, la com­pa­gnie a défi­ni­ti­ve­ment perdu le contrôle qu’elle exer­çait sur la ville et, tout catho­liques qu’ils soient, les tra­vailleuses et les tra­vailleurs ont com­pris que ce n’étaient pas aux curés de leur dire com­ment se com­por­ter à l’usine.

Ainsi, Madeleine Parent a pu conclure que la grève de 1946 à Valleyfield avait été un des pre­miers coups de clai­ron de la Révolution tran­quille.

C’était une grande dame

Alors que ma mère n’avait que 10 ans, mon grand-père lui demanda d’aller tra­vailler à la « fac­trie » de coton pour per­mettre que ses frères et sœurs « puissent manger ». C’était en 1910.

Ma mère s’est mariée en 1927, après 17 ans de tra­vail et d’exploitation dans une usine dont on disait qu’elle fai­sait vivre la ville. Elle m’a raconté bien des choses comme, par exemple, que cer­tains jours, le boss cachait les enfants der­rière une toile, car des « mes­sieurs aux sou­liers noirs très propres » visi­taient l’usine, le tra­vail des enfants de moins de 15 ans étant inter­dit par la loi. Nous étions pauvres mais pas misé­rables, car mon père, après avoir tra­vaillé « pour la Ville » fut engagé par la Dominion Textile, tra­vail d’esclave très mal payé.

Quand la grève fut décla­rée à la Dominion Textile en 1946, j’allais régu­liè­re­ment au parc Salaberry écou­ter les dis­cours enflam­més des diri­geants du syn­di­cat. Quand une jeune femme de 27 ou 28 ans pre­nait la parole, elle m’électrisait. Elle fai­sait remon­ter du fond de moi-même toutes les hor­reurs de mon enfance, de ma pauvre ville et de « l’usine de coton qui nous avait nour­ris ». J’avais beau dire à mes confrères du col­lège et à mes parents et amis : « Venez l’écouter, elle dit la vérité ». On me répon­dait qu’elle était révol­tée, que le curé l’avait dit et qu’elle était com­mu­niste. Je me suis ren­sei­gnée auprès des auto­ri­tés du col­lège pour savoir ce qu’était le com­mu­nisme. Ils ne le savaient pas, mais ils étaient contre. Je retour­nais régu­liè­re­ment écou­ter ses dis­cours ; com­mu­niste ou pas, elle avait raison.

Puis, avec le temps, la panique s’est empa­rée de la bour­geoi­sie… « Qu’est-ce que le monde allait manger »… Les patrons, petits et gros, se sont orga­ni­sés. Les hautes auto­ri­tés de nos basses ins­ti­tu­tions, cer­tains col­lèges, cer­taines écoles et quelques paroisses de la ville ont com­mencé à se mobi­li­ser.

Quant à moi, désem­paré, je ne m’étais jamais senti aussi seul. Ce soir-là, j’étais allé à la pêche au doré sur le lac Saint-François. Mais com­ment rester soli­daire, seul et silen­cieux dans un rap­port de force aussi inégal ? J’ai alors saisi le jour­nal heb­do­ma­daire de ma ville, Le Progrès de Valleyfield, j’ai découpé la photo de Madeleine Parent, je l’ai mise dans mon porte-mon­naie et je l’ai gardée là pen­dant cinq ans. C’était ma conscience cri­tique dans ce monde aliéné – expres­sion que je ne connais­sais pas alors. Par exemple, quand des per­sonnes impor­tantes s’exprimaient sur quelque chose, je me tour­nais vers la photo et deman­dait à Madeleine ce qu’elle en pen­sait. Je me suis trouvé ainsi, très sou­vent, en oppo­si­tion avec les gens en place, entre autres, avec mon ancien curé, le futur car­di­nal Paul-Émile Léger.

Beaucoup plus tard, un soir que je sou­pais chez Madeleine avec deux amis, je lui racon­tai l’histoire de ma photo, de sa photo, stra­té­gie d’un jeune ado­les­cent pour sur­vivre consciem­ment. Elle m’a répondu, très émue, que ça l’avait beau­coup tou­chée.

Merci Madeleine, grande dame du mou­ve­ment ouvrier, de t’être battue pour ma petite ville.

Jean Ménard, prêtre et ancien mis­sion­naire

Témoignage lors d’une céré­mo­nie pour le décès de Madeleine Parent, 2012

Andrée Lévesque et Pierre LaGrenade[1]Historienne et ani­ma­teur de la coa­li­tion COTON 46 à Salaberry-de-Valleyfield


  1. Andrée Lévesque a dirigé l’ouvrage col­lec­tif Madeleine Parent. Militante, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2003. Pierre LaGrenade est un mili­tant com­mu­nau­taire et syn­di­cal de Valleyfield, éga­le­ment ini­tia­teur de COTON 46.
  2. Voir Desmond Morton avec Terry Copp, Working People. An Illustrated History of Canadian Labour, Ottawa, Deneau & Greenburg, 1980.
  3. L’OUTA n’était pas le pre­mier syn­di­cat à recru­ter à Valleyfield. En 1906, les fileuses et les fileurs adhé­raient à la Fédération cana­dienne des tra­vailleurs du tex­tile. En 1937, ils se joi­gnaient à la CTCC et orga­ni­saient une grève dont les gains furent abolis au bout de cinq mois. En 1942, ils s’affilient à l’OUTA. Claude Larivière, Histoire des tra­vailleurs de Beauharnois et Valleyfield, Montréal, Albert Saint-Martin, 1974, p. 31-32.
  4. Durant la guerre, le gou­ver­ne­ment fédé­ral a voté l’Arrêté en conseil 1003 obli­geant les employeurs à négo­cier une conven­tion col­lec­tive avec le syn­di­cat accré­dité. Après la guerre, les syn­di­cats retournent sous juri­dic­tion pro­vin­ciale alors que le gou­ver­ne­ment de l’Union natio­nale, ouver­te­ment anti­syn­di­cal, reprend le pou­voir. Concernant les obs­tacles dres­sés par la com­pa­gnie contre le syn­di­cat, voir Denyse Baillargeon, « Les grèves du tex­tile au Québec : 1946, 1947, 1952 », dans Andrée Lévesque (dir.), Madeleine Parent. Militante, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2003, p. 49.
  5. Lucie Bettez, « Cent jours dans la vie des Campivallensiennes. La grève de 1946 à Salaberry-de-Valleyfield », Labour/​Le Travail, LXII, automne 2008, p. 41.
  6. Rick Salutin, Kent Rowley. Une vie pour le mou­ve­ment ouvrier, Montréal, Albert Saint-Martin, 1982, p. 51.
  7. L’année sui­vante, en 1947, Madeleine Parent et Kent Rowley sont accu­sés de « conspi­ra­tion sédi­tieuse » par le gou­ver­ne­ment de Duplessis à la suite d’une autre grève dans le tex­tile à Lachute où les gré­vistes sont vio­len­tés par la police, les syn­di­ca­listes har­ce­lés, et la grève fina­le­ment cassée. Parent et Rowley seront par la suite exclus de l’OUTA par les diri­geants syn­di­caux qui pour­chassent les « rouges » sur fond de mac­car­thysme aux États-Unis et de l’atmosphère anti­com­mu­niste au Québec et au Canada. Plus tard, en 1954, après d’interminables démarches judi­ciaires, Parent et Rowley s’exilent en Ontario. Source : Denyse Baillargeon, « La grève de Lachute (1947) », Revue d’histoire de l’Amérique fran­çaise, vol. 37, n° 2, sep­tembre 1983.

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