PENSER LA GRANDE TRANSITION

Valeur, marchandise et transition[1]

Demain et aujourd’hui, la société postcapitaliste

Par Mis en ligne le 17 décembre 2019

Aujourd’hui, la ques­tion de la tran­si­tion du capi­ta­lisme vers une société post­ca­pi­ta­liste sans exploi­ta­tion est reve­nue dans les débats. Par contre, la dis­cus­sion sur la nature de cette éven­tuelle société post­ca­pi­ta­liste reste encore peu abor­dée. Certes, aujourd’hui, mili­tantes, mili­tants et cher­cheur-e-s radi­caux com­prennent bien qu’une nou­velle société ne peut pas consis­ter en une pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée par un État auto­ri­taire qui mono­po­lise le pou­voir poli­tique et éco­no­mique entre les mains d’une « avant-garde révo­lu­tion­naire ». Il est à peu près évident pour tout le monde que les défaillances irré­mé­diables des régimes dits « socia­listes » ou « com­mu­nistes » ont en réa­lité pro­longé la vie du capi­ta­lisme, plutôt que de construire une alter­na­tive viable. Et alors s’ouvre une nou­velle inter­ro­ga­tion sur com­ment dépas­ser le capi­ta­lisme et sur ce qui consti­tue en fin de compte son « noyau » fon­da­men­tal, la pro­duc­tion de la valeur.

Marx et la loi de la valeur

Pour cette raison, il me semble néces­saire de reve­nir à la démarche cri­tique de Marx, notam­ment dans Le Capital, une démarche qui, dans une large mesure, reste rela­ti­ve­ment peu com­prise. Pour plu­sieurs, Marx défi­nis­sait le socia­lisme comme l’abolition de la pro­priété privée et de « l’anarchie du marché » ; par consé­quent la pro­duc­tion de valeur devrait conti­nuer sous le « socia­lisme ». Cette inter­pré­ta­tion est trop courte, car en réa­lité, Marx affir­mait l’incompatibilité non seule­ment entre le socia­lisme (ou le com­mu­nisme[2]) et la pro­priété privée et le marché, mais aussi, entre le socia­lisme et le tra­vail aliéné, l’État, l’argent et l’échange géné­ra­lisé de mar­chan­dises. Évidemment, la recherche d’une alter­na­tive anti­ca­pi­ta­liste ne dépend pas d’une « fidé­lité » reli­gieuse aux textes de Marx ! Mais compte tenu de l’absence de dis­cus­sion sur la manière de libé­rer l’humanité du spectre de la pro­duc­tion de valeur, un retour à la réflexion de Marx sur cette ques­tion peut s’avérer utile.

Le « mystère » de la valeur

Marx a lutté pen­dant de nom­breuses années pour trou­ver le point de départ théo­rique à cette ques­tion. Dans Le Capital, il iden­ti­fie la forme mar­chande comme un pivot de la struc­ture du capi­ta­lisme. Il note que des choses dif­fé­rentes sont échan­gées comme équi­va­lentes, à condi­tion qu’elles pos­sèdent une qua­lité ou une sub­stance com­mune. Ce n’est pas « natu­rel » que deux pro­duits dif­fé­rents (une paire de chaus­sures et un lapin) aient le même prix. Et alors, quel est l’équivalent entre eux ? Sûrement pas leurs pro­prié­tés phy­siques ! Si cela n’est pas phy­sique, c’est alors une qua­lité méta­phy­sique. Au bout du compte, Marx estime que cette sub­stance non sen­suelle, la valeur, est le tra­vail abs­trait. Certes, le tra­vail est concret, dans la mesure où il implique un effort phy­sique et mental spé­ci­fique de la part du tra­vailleur – ou de la tra­vailleuse – pour créer un pro­duit. En même temps, le tra­vail est abs­trait, dans la mesure où il prend la forme, sous le capi­ta­lisme, d’une acti­vité homo­gène régie par une mesure sociale, en dehors du contrôle de l’activité phy­sio­lo­gique du tra­vailleur et indif­fé­rente aux carac­té­ris­tiques par­ti­cu­lières du tra­vailleur. Cette mesure, c’est selon Marx, le temps de tra­vail socia­le­ment néces­saire. Et par consé­quent, la valeur d’une mar­chan­dise n’est pas déter­mi­née par la quan­tité de temps néces­saire pour pro­duire, mais par la moyenne de temps néces­saire pour pro­duire cette mar­chan­dise à un niveau global. Cette moyenne varie constam­ment en raison des inno­va­tions tech­no­lo­giques qui tendent à accroître la pro­duc­ti­vité du tra­vail.

La marchandise

Sous le capi­ta­lisme, l’échange géné­ra­lisé de mar­chan­dises n’est donc pos­sible que si le tra­vail concret prend une « forme sociale par­ti­cu­lière » soit celle du tra­vail dominé.

Tout tra­vail est pour une part dépense de force de tra­vail humaine au sens phy­sio­lo­gique, et c’est en cette qua­lité de tra­vail humain iden­tique, ou encore de tra­vail abs­trai­te­ment humain qu’il consti­tue la valeur mar­chande. D’un autre côté, tout tra­vail est dépense de force de tra­vail humaine sous une forme par­ti­cu­lière déter­mi­née par une fina­lité, et c’est en cette qua­lité de tra­vail utile concret qu’il pro­duit des valeurs d’usage[3].

Sous la domi­na­tion du capi­ta­lisme, le tra­vail exprime un contenu social aliéné, car il repré­sente une sorte de tra­vail qui n’exprime pas l’activité auto­nome des pro­duc­teurs, mais une moyenne abs­traite sur laquelle les tra­vailleurs n’ont aucun contrôle. L’échange géné­ra­lisé de mar­chan­dises ne peut exis­ter sans le tra­vail exploité et aliéné. L’un est la condi­tion de l’existence de l’autre. Marx note que dans le pro­ces­sus d’échange des mar­chan­dises, dif­fé­rents pro­duits sont obli­ga­toi­re­ment assi­mi­lés à une troi­sième chose, la sub­stance de la valeur. Mais quelle est l’origine de la valeur – ou de la richesse cal­cu­lée en termes moné­taires ?

Contrairement à la richesse maté­rielle, la valeur n’est pas natu­relle. Elle n’existe pas non plus dans toutes les socié­tés. C’est un arti­fice, pro­duit par le capi­ta­lisme, à une époque où les rap­ports sociaux forcent le tra­vail concret à prendre la forme du tra­vail abs­trait. Ce qui pro­duit cette trans­for­ma­tion est à la fois visible et invi­sible. Visible, car les pro­prié­taires des moyens de pro­duc­tion obligent les tra­vailleurs à fabri­quer des pro­duits dans un laps de temps donné, quels que soient leurs besoins et affi­ni­tés. Invisible, puisque cette contrainte est dictée par une mesure moyenne sociale de tra­vail imper­son­nelle et en constante évo­lu­tion, que per­sonne ne peut connaître ni contrô­ler direc­te­ment. Les agents sociaux en prennent conscience indi­rec­te­ment, par le biais des lois de la concur­rence, car les pro­duits qui sont conformes à cette mesure moyenne sociale sont jugés plus « effi­caces » et forcent ceux qui ne le sont pas à quit­ter le marché.

Valeur et rapports sociaux

Personne ne peut jamais « voir » le tra­vail abs­trait ou la valeur – pas plus qu’on ne « voit » un carré par­fait. C’est une réa­lité qui existe en tant que rap­port social réel, mais en même temps comme une réa­lité mys­ti­fiée. Pour Marx :

Ce n’est donc pas parce que les pro­duits de leur tra­vail ne vau­draient pour eux que comme enve­loppes maté­rielles d’un tra­vail humain indif­fé­ren­cié que les hommes éta­blissent des rela­tions mutuelles de valeur entre ces choses. C’est l’inverse. C’est en posant dans l’échange leurs divers pro­duits comme égaux à titre de valeurs qu’ils posent leurs tra­vaux dif­fé­rents comme égaux entre eux à titre de tra­vail humain. Ils ne le savent pas, mais ils le font pra­ti­que­ment. La valeur ne porte donc pas écrit sur le front ce qu’elle est. La valeur trans­forme au contraire tout pro­duit du tra­vail en hié­ro­glyphe social. Par la suite, les hommes cherchent à déchif­frer le sens du hié­ro­glyphe, à percer le secret de leur propre pro­duit social, car la déter­mi­na­tion des objets d’usage comme valeurs est leur propre pro­duc­tion sociale, au même titre que le lan­gage[4].

Les hié­ro­glyphes sont notoi­re­ment dif­fi­ciles à lire. Ainsi en est-il de la valeur. S’agissant d’une qua­lité imma­té­rielle per­met­tant l’échange de quan­ti­tés maté­rielles, elle ne peut être connue que par l’acte d’échange. La valeur d’échange est la forme d’apparence de la valeur ; c’est l’incarnation visible de ce qui est invi­sible. Mais cela ne signi­fie nul­le­ment que l’acte d’échange pro­duit de la valeur. Marx insiste sur ce point : la valeur est géné­rée dans un pro­ces­sus de pro­duc­tion dans lequel le tra­vail concret devient dominé par le tra­vail abs­trait. La valeur est expri­mée ou mani­fes­tée dans l’acte d’échange, mais elle existe avant l’échange. La valeur n’est géné­rée ni par les rela­tions d’échange anar­chiques ni par l’acte de vente, mais par des rap­ports de pro­duc­tion alié­nés.

Valeur, prix et argent

Compte tenu de la dif­fi­culté à saisir la valeur, cer­tains ont sou­tenu que le terme devrait être écarté en faveur du prix. Mais c’est une erreur. Remplacer la valeur par le prix occulte les rela­tions humaines qui sont res­pon­sables en pre­mier lieu de l’échange géné­ra­lisé de mar­chan­dises. Cela rend d’autant plus dif­fi­cile de cerner les rela­tions humaines qui doivent être trans­for­mées si on veut abolir la forme mar­chande.

Bien qu’il soit dif­fi­cile de saisir la valeur, il est facile de voir son expres­sion super­fi­cielle : l’argent. L’argent relie les gens et les pro­duits dans un monde régi par la pro­duc­tion de valeur. Mais l’argent éta­blit ce lien d’une manière très étrange, puisque l’argent est l’expression ultime du tra­vail abs­trait. Comment l’argent peut-il nous connec­ter quand il exprime une forme sociale décon­nec­tée des besoins et des sen­si­bi­li­tés humains concrets ? La réponse est assez simple : dans les socié­tés domi­nées par la mon­naie, les rela­tions humaines sont indi­rec­te­ment, et non direc­te­ment, sociales.

Sous le capi­ta­lisme, le sys­tème éco­no­mique actuel d’échange de mar­chan­dises est tout sauf effi­cace. L’échange de pro­duits n’a de sens pour ses par­ti­ci­pants que si chaque partie dis­pose de suf­fi­sam­ment de moyens pour rem­plir ses condi­tions. Sinon, il faut faire appel à une force externe, telle que l’État, pour que les par­ti­ci­pants pos­sèdent la demande effec­tive néces­saire à l’obtention du pro­duit social. Et comme les pro­duits sont fabri­qués dans le but d’augmenter la richesse par l’échange, il existe une ten­dance inhé­rente à igno­rer les limites natu­relles et leur impact sur l’environnement. C’est pour ces rai­sons que des phi­lo­sophes comme Aristote ont condamné le com­merce de détail dont la nature est « non natu­relle », en raison de la ten­dance inhé­rente à pour­suivre l’accumulation infi­nie de richesses (sous forme abs­traite) comme une fin en soi.

Comme Marx le répète à maintes reprises, dans le capi­ta­lisme, ce n’est pas le temps de tra­vail réel, mais le temps de tra­vail socia­le­ment néces­saire qui déter­mine la valeur. Une heure indi­vi­duelle de tra­vail n’a donc qu’une valeur indi­recte sociale. Il ne peut en être autre­ment tant que la pro­duc­tion de valeur existe. Cependant, une fois la pro­duc­tion de valeur abolie, le tra­vail indi­vi­duel existe « en tant que partie direc­te­ment consti­tu­tive du tra­vail total », car le tra­vail n’est plus régi par le temps de tra­vail socia­le­ment néces­saire. La dis­tinc­tion entre tra­vail social direct et indi­rect est abso­lu­ment essen­tielle, car l’abolition de ce der­nier au nom du pre­mier est la condi­tion essen­tielle, selon Marx, pour sortir du capi­ta­lisme et créer une société véri­ta­ble­ment nou­velle.

La « phase inférieure »

La dis­cus­sion la plus com­plète de Marx sur la société post­ca­pi­ta­liste se trouve dans sa Critique du pro­gramme Gotha de 1875, qui cri­tique le mou­ve­ment socia­liste alle­mand, du fait que, selon lui, ce mou­ve­ment n’aborde pas la pers­pec­tive d’une société post­ca­pi­ta­liste[5]. Comment aller dans ce sens ? La société socia­liste ou com­mu­niste, dit-il, ne surgit pas du néant, et par consé­quent, elle « porte les stig­mates de l’ancienne société des flancs de laquelle elle est issue[6] ».

Au début, dans la phase « infé­rieure » de la trans­for­ma­tion socia­liste,

Les pro­duc­teurs n’échangent pas leurs pro­duits ; le tra­vail incor­poré dans les pro­duits n’apparaît pas davan­tage comme valeur de ces pro­duits, pos­sé­dée par eux, puisque désor­mais, au rebours de ce qui se passe dans la société capi­ta­liste, ce n’est plus par la voie d’un détour, mais direc­te­ment, que les tra­vaux de l’individu deviennent partie inté­grante du tra­vail de la com­mu­nauté[7].

Puisque dans la phase infé­rieure de la société post­ca­pi­ta­liste, les pro­duc­teurs n’échangent plus leurs pro­duits, il s’ensuit que le com­merce de détail, le com­merce et le marché sont pro­gres­si­ve­ment voués à l’extinction. Une fois que le tra­vail abs­trait – la sub­stance méta­phy­sique non sen­suelle qui permet l’échange uni­ver­sel de pro­duits – est aboli par le biais de rap­ports de pro­duc­tion et de repro­duc­tion libres, les échanges de mar­chan­dises et le marché dis­pa­raissent. En ce qui concerne le pro­duc­teur :

Il reçoit, les défal­ca­tions une fois faites, l’équivalent exact de ce qu’il a donné à a société. Ce qu’il lui a donné, c’est son quan­tum indi­vi­duel de tra­vail […] Il reçoit de la société un bon consta­tant qu’il a fourni tant de tra­vail (défal­ca­tion faite du tra­vail pour les fonds col­lec­tifs) et, avec ce bon, il retire des stocks sociaux d’objets de consom­ma­tion autant que coûte une quan­tité égale de son tra­vail[8].

Dans le capi­ta­lisme, les pro­duits du tra­vail ne s’échangent pas les uns contre les autres. Ils échangent par l’intermédiaire d’une « troi­sième chose », le temps de tra­vail en tant que tel, la moyenne sociale abs­traite du temps de tra­vail. L’échange est donc indi­rect, et non pas par l’échange d’un pro­duit direct pour un autre pro­duit (qu’il s’agisse d’un objet maté­riel ou d’un seg­ment de temps). Vouloir rendre le pro­ces­sus d’échange « direct », en éco­no­mi­sant de l’argent et en uti­li­sant un jeton de tra­vail (la pro­po­si­tion de Proudhon), ou une note de temps, sans déra­ci­ner la pro­duc­tion de valeur, est dépourvu de sens selon Marx. C’est essayer d’imposer un rap­port social direct à des rap­ports sociaux qui sont par nature indi­rects.

La valeur des mar­chan­dises déter­mi­née par leur temps de tra­vail n’est que leur valeur moyenne. Moyenne qui appa­raît comme une abs­trac­tion externe, dans la mesure où on obtient ce nombre moyen en addi­tion­nant les prix d’une période donnée […] La valeur de marché de la mar­chan­dise dif­fère tou­jours de cette valeur moyenne. Elle se situe tou­jours au-dessus ou au-des­sous d’elle. […] La valeur réelle, indé­pen­dam­ment du fait qu’elle domine les oscil­la­tions du marché, se nie elle-même en met­tant la valeur réelle des mar­chan­dises sans cesse en contra­dic­tion avec sa propre déter­mi­na­tion, dépré­ciant ou appré­ciant la valeur réelle des mar­chan­dises exis­tantes[9].

L’échange géné­ra­lisé des mar­chan­dises prend fin avec la phase ini­tiale du socia­lisme, car le tra­vail abs­trait, sub­stance de la valeur qui permet aux pro­duits du tra­vail d’être échan­gés uni­ver­sel­le­ment, cesse d’exister. Avec un contrôle démo­cra­tique et libre­ment asso­cié des moyens de pro­duc­tion, ce sont les pro­duc­teurs eux-mêmes, et non une force exté­rieure comme le temps de tra­vail socia­le­ment néces­saire, qui régissent leurs inter­ac­tions. Et comme le tra­vail perd son carac­tère abs­trait, la pro­duc­tion de valeur prend fin dès le début de la société socia­liste.

La phase supérieure

À la longue et vers la phase « supé­rieure », ce qui est échangé, ce sont des acti­vi­tés humaines, et non des pro­duits por­tant une forme de valeur. Les gens apprennent alors à se maî­tri­ser et à maî­tri­ser leur envi­ron­ne­ment sur la base d’une déter­mi­na­tion du temps qui ne les confronte pas en tant que per­sonne à part. Lorsque cet objec­tif sera atteint, on atteint un autre niveau.

Dans une phase supé­rieure de la société com­mu­niste, quand auront dis­paru l’asservissante subor­di­na­tion des indi­vi­dus à la divi­sion du tra­vail et avec elle, l’opposition entre le tra­vail intel­lec­tuel et le tra­vail manuel, quand le tra­vail ne sera pas seule­ment un moyen de vivre, mais devien­dra le pre­mier besoin vital, quand avec le déve­lop­pe­ment mul­tiple des indi­vi­dus, les forces pro­duc­tives se seront accrues elles aussi et que toutes les sources de la richesse col­lec­tive jailli­ront avec abon­dance, alors […] la société pourra écrire sur ses dra­peaux : « de chacun selon ses capa­ci­tés à chacun selon ses besoins »[10].

Dans le cadre de ces réflexions de Marx, le concept d’État s’estompe. « Les divers États des divers pays civi­li­sés, non­obs­tant la mul­tiple diver­sité de leurs formes, ont tous ceci en commun qu’ils reposent sur le ter­rain de la société bour­geoise moderne, plus ou moins déve­lop­pée au point de vue capi­ta­liste[11]

Retrouver le chemin

La dis­cus­sion de Marx sur la tran­si­tion post­ca­pi­ta­liste ne peut pas être inter­pré­tée comme une pro­jec­tion nor­ma­tive de la manière dont une société socia­liste émer­geant du sein du capi­ta­lisme devra être orga­ni­sée. Il n’écrit pas un méga­plan pour l’avenir. Comme il le dit dans la Critique du pro­gramme de Gotha, une fois que les rap­ports de pro­duc­tion auront été pro­fon­dé­ment trans­for­més, une nou­velle forme de dis­tri­bu­tion des moyens de consom­ma­tion en résul­tera.

Le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste consiste en ceci que les condi­tions maté­rielles de pro­duc­tion sont attri­buées aux non-tra­vailleurs sous forme de pro­priété capi­ta­liste et de pro­priété fon­cière, tandis que la masse ne pos­sède que les condi­tions per­sonnes de pro­duc­tion : la force de tra­vail […] Si les élé­ments de la pro­duc­tion sont répar­tis de la sorte, la répar­ti­tion actuelle des objets de consom­ma­tion en résulte d’elle-même. Que les condi­tions maté­rielles de la pro­duc­tion soient la pro­priété col­lec­tive des tra­vailleurs eux-mêmes, une répar­ti­tion des objets de consom­ma­tion dif­fé­rente de celle d’aujourd’hui s’ensuivra pareille­ment[12].

Autrement dit, un échange direct d’activités, basé sur les unités de temps de tra­vail effec­tives, se pro­duira lorsqu’une trans­for­ma­tion radi­cale des rap­ports de pro­duc­tion aura eu lieu. Autrement, les détails spé­ci­fiques qui per­met­tront cette trans­for­ma­tion et qui seront dépen­dants d’une mul­ti­tude de fac­teurs ne peuvent pas être connus à l’avance. Ce que nous savons, c’est que tous les efforts pour « révo­lu­tion­ner » la société en négli­geant la néces­sité de cibler et de déra­ci­ner la pro­duc­tion de valeur ne nous ont donné que des socié­tés dites « socia­listes » ou « com­mu­nistes » qui exploi­taient les gens, tout autant que le « marché libre » : autre­ment dit, comme le capi­ta­lisme.

Nous avons donc besoin d’un nou­veau départ et Marx nous indique par où com­men­cer.

Peter Hudis, pro­fes­seur au Oakton Community College (Illinois) et ani­ma­teur du réseau International Marxist-Humanist Organization


  1. Traduction de l’anglais par Pierre Beaudet.
  2. Les deux termes sont inter­chan­geables dans le tra­vail de Marx.
  3. Karl Marx, Le Capital, Livre Premier, Le procès de pro­duc­tion du capi­tal, pre­mière sec­tion, Marchandise et mon­naie, cha­pitre pre­mier, Le double carac­tère du tra­vail, p. 53. <https://​inven​tin​.lautre​.net/​l​i​v​r​e​s​/​M​A​R​X​-​L​e​-​C​a​p​i​t​a​l​-​L​i​v​r​e​-​1.pdf>.
  4. Karl Marx, Le Capital, Livre Premier, Le procès de pro­duc­tion du capi­tal, pre­mière sec­tion, Marchandise et mon­naie, cha­pitre pre­mier, La mar­chan­dise, Le Caractère fétiche de la mar­chan­dise et son secret, p. 85.
  5. Karl Marx, Gloses mar­gi­nales au pro­gramme du Parti ouvrier alle­mand, 1875, Œuvres choi­sies de Karl Marx et Friedrich Engels, tome III, Moscou, Éditions du pro­grès, 1970.
  6. Ibid., p. 14.
  7. Ibid., p. 13-14.
  8. Ibid., p. 14.
  9. Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse (intro­duc­tion et édi­tion de Jean-Pierre Lefebvre), Paris, Éditions sociales, 2011, p. 94.
  10. Ibid., p. 15.
  11. Ibid., p. 22.
  12. Ibid., p. 16.

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