Parmi de multiples angles d’approche possibles, la crise structurelle de la mondialisation incite à prendre la « nouvelle pauvreté » comme fil conducteur d’une réflexion sur la démocratie au XXIe siècle. Parce que prendre le point de vue des plus déshérités de cette planète, en tant que réalité « moderne », met en lumière l’ampleur, la profondeur du déni de démocratie que représente, en son essence, l’ordre productif capitaliste globalisé. On le soulignera ici dans ses dimensions socio-économiques, politiques et idéologiques, pour mettre en évidence l’émergence des pré-conditions d’une effective révolution démocratique.

1. La « nouvelle pauvreté » déni de démocratie au cœur du processus productif mondialisé

La « nouvelle pauvreté » au xxie siècle est organiquement associée aux conditions nouvelles de production de richesses, et non pas simplement ni d’abord un résidu du passé. Il ne s’agit pas d’une évaluation quantitative « absolue » d’un revenu monétaire mais de régressions et d’une misère sociale choquantes au vu de l’accroissement des richesses existantes. Cette misère signifie dans son essence, l’impossibilité d’accéder aux droits et besoins de base. Il ne s’agit pas là d’une pauvreté due à des catastrophes naturelles – l’inégalité face à de telles catastrophes est au contraire avérée tant dans la prévention que dans les moyens de faire face à de tels drames. Il s’agit encore moins d’une croissance insuffisante mais de l’essence profonde, « moderne » de cette croissance : elle est socialement injuste parce que résultant de choix fondamentalement non démocratiques. Si les pauvres avaient du pouvoir, la pauvreté n’existerait plus. C’est aussi simple que cela.

Ce déni de démocratie pour l’immense majorité de la planète, doit être nécessairement occulté par les décideurs du système-monde par de multiples moyens, socio-économiques, institutionnels, idéologiques, politiques.

Sous tous les cieux, à la faveur des rapports de force socio-politiques du tournant des années 1980, la force de travail a été mise en concurrence au plan mondial avec pour but explicite d’en « comprimer le coût » comme celui de toute marchandise « jetable ». Il fallait pour cela démanteler tous les systèmes de protection sociale (partielle ou généralisée, avec la protection d’un État social) acquis de haute lutte au cours du xxe siècle. Le démantèlement de l’État providence a été réalisé en même temps que l’on « offrait » aux salariés des plus grosses entreprises le piège d’un actionnariat sans pouvoir dont les gains étaient tributaires de la compression des salaires et du démantèlement des moyens d’action collective…

Les nouveaux pauvres sont donc d’abord les travailleurs dont la part dans le partage de la valeur qu’ils produisent s’est considérablement réduite depuis quelque 25 ans (surtout si l’on exclut de la statistique le 1% des très hauts « salaires » camouflant en fait des profits). Les « salariés pauvres » en représentent une part croissante, qu’ils aient un travail précaire, insuffisant pour vivre dignement ou qu’ils soient chômeurs ; il s’agit massivement de femmes, devenues salariées à temps partiel contraint, qui « préfèrent » parfois se replier sur leur foyer vu les maigres revenus offerts et les horaires imposés…

Les nouveaux pauvres, ce sont également ces millions de petits producteurs, de paysans privés de terres, ou cantonnés aux terres les moins fertiles et accessibles, confrontés à la privatisation de l’eau et au pouvoir économique des grandes firmes agro-exportatrices. Celles-ci captent l’essentiel des subventions des Etats qui leur apportent un soutien politique majeur dans les négociations internationales. La réduction des aides publiques aux cultures vivrières, sur recommandation des institutions de la mondialisation, a signifié la misère et l’exode rural massifs, la privation de droits sociaux de base, donc de pouvoir politique pour des millions de paysans parmi les plus pauvres populations de la planète.

Ils ont rejoint souvent dans les villes tous ces « sans domicile fixe » (SDF), populations clochardisées, stigmatisées et confinées dans les ghettos sociaux des banlieues déshéritées, le racisme et les discriminations selon les origines se combinant à tous les maux sociaux.

La genèse du tournant néo-libéral, réponse socio-politique à la montée de contestations multiformes

Les politiques économiques qui ont produit ces effets là ne pouvaient être le résultat d’un choix démocratique. Elles ont, au contraire, été une offensive contre des aspirations montantes, profondément contestataires de l’ordre mondial existant.

Comme l’analyse Paul Krugman pour les États-Unis, après la Grande Bretagne de Margaret Thatcher, c’est dans le contexte de la crise structurelle du capitalisme des années 1970 (et non pas de ses succès), que l’on a vu la montée en pouvoir (au plan politique) « de la droite dure » qui « a donné aux employeurs le courage de lancer contre le mouvement syndical une offensive générale qui a considérablement réduit la capacité des ouvriers et employés à peser dans les négociations [1]. »

Or on oublie vite les causes profondes de ce qui fut en fait une contre-révolution conservatrice : au tournant des années 1960-1970, la « société de consommation » n’était plus capable d’endiguer les résistances au « travail en miette », aux guerres coloniales et impérialistes, aux rapports de domination sexuels, culturels, sociaux, autant qu’aux dictatures du parti unique… L’ordre mondial bipolaire marqué par le « campisme » (l’obligation de s’aligner soit sur l’urss soit sur les États-Unis) était contesté de toute part [2], les nouvelles générations de toutes couleurs et sous divers cieux, avaient pour héros Che Guevara, Angela Davies, Malcom X… Et du juin 1968 autogestionnaire en Yougoslavie au Printemps de Prague et à l’automne de ses conseils ouvriers contre l’occupation soviétique, du Chili d’Allende à la révolution portugaise, de mai 1968 aux Lip [3] en France, sous tous les cieux, l’aspiration à un monde radicalement démocratique, c’est-à-dire sans rapports de domination et d’exploitation, prenait force.

L’étouffement des Lip par le pouvoir giscardien en France, la première offensive de politique d’austérité salariale sous Raymond Barre à la fin des années 1970 provoquèrent un ultime sursaut à gauche en France en 1981, à contre-courant du tournant déjà pris en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Mais la gauche française allait s’aligner dès 1983… sans aucun débat démocratique.

L’occultation des intérêts antagoniques est passée par la défaite des plus faibles parmi les « égaux » dans l’opacité du basculement de bien des dirigeants ex-communistes à l’Est, et des partis sociaux-démocrates à l’Ouest, vers les privatisations généralisées – sans la moindre démocratie dans ce choix aux conséquences sociales désastreuses.

2. L’occultation idéologique des conflits d’intérêts : des normes en économie aux nouvelles Histoires officielles…

Ce qui n’était pas décidé démocratiquement devait néanmoins trouver à se légitimer. L’idéologie de la mondialisation, puissamment servie par le contrôle des grands médias, a vanté la destruction de toutes les protections sociales comme lutte contre la « mentalité d’assisté » des pauvres, des immigrés, des chômeurs ; ceux-ci ont été stigmatisés comme délinquants, inemployables ou coupables de leur propre chômage. La nouvelle chasse aux « vagabonds » (et autres fainéants), retour à un capitalisme du xixe siècle, a pris les contours « modernes » du « workfare » – travail forcé et dégradé présenté comme « traitement actif du chômage » et « valorisation du travail »… Le désengagement social des États s’est enveloppé d’attributs anti-bureaucratiques supposés assurer la « libération » des individus et leur « goût du risque ». Ce qui en pratique signifiait la promotion individuelle sur la base de la « méritocratie », le clientélisme et la protection des nantis, avec une perte de substance des « choix » politiques (donc de la démocratie) marquée par le basculement des partis dits de gauche vers le social-libéralisme.

Le néo-libéralisme fit passer pour « intérêt commun », les exigences des détenteurs de capitaux dont les profits s’étaient détériorés. Les « lois » du marché et le jugement des « experts » allaient éviter d’en débattre. Une démocratie de plus en plus censitaire (avec des droits dépendant de la richesse) s’est consolidée, étouffant de multiples façons la possibilité d’expression de la grande masse des populations, exclues de tout pouvoir de décision. Le rejet de la domination des partis/États et de leur arbitraire politique à l’Est, va « faire passer » la dépolitisation des choix économiques comme « normale », réduisant donc la « démocratie » aux élections « pluralistes » sans réelle alternative sur l’essentiel. Dans cette logique, des Traités vont « protéger » les choix de financements de l’économie des pressions sociales pesant sur les élus : des « normes » indiscutables puisées au dogme monétariste vont corseter les choix publics et être imposées aux Banques centrales européennes. Celles-ci n’auront plus de compte à rendre devant les parlements, à partir du Traité de Maastricht et se verront interdire de financer les dépenses publiques alors même que les ressources fiscales sur le capital étaient réduites. Le summum de cette institutionnalisation technocratique des choix économiques pour les ôter du débat démocratique, fut la tentative d’imposer une « Constitution » européenne qui fixait dans le marbre les « principes » et « valeurs » de la « concurrence pure et parfaite »…

L’utilisation de l’économie et des économistes contre la démocratie[4] fut donc au cœur de la globalisation, complétée dans les années 1990, notamment en Europe de l’Est, par les révisions de l’Histoire occultant le sens des tentatives de rupture avec l’ordre mondial impérialiste et guerrier du xixe et xxe siècles. Le passé communiste fut réduit au goulag et à une aberrante « parenthèse » sans aucun gains sociaux, en même temps qu’étaient gommées de la mémoire ou dénigrées les résistances au fascisme et au stalinisme – notamment les luttes menées pour se rapprocher des idéaux socialistes. L’idéologie de l’élargissement vers l’Est de l’Union européenne fut celle d’un « retour vers l’Europe » et d’une « réunification » du continent – comme si celui-ci avait été unifié, sans rapports de domination et conflits majeurs dans le passé, et comme si l’Europe occidentale était tout entière « l’Europe »… La censure et la dictature des partis uniques régnant au nom des travailleurs sur leur dos, furent remplacées par les nouvelles Histoires officielles et les dogmes de privatisations forcées et de la marchandisation généralisée[5] qui allaient être les critères conditionnant l’attribution du label « démocratique » à ces nouveaux régimes.

3. Vers une révolution démocratique contestant l’injustice sociale

La contestation morale de cet ordre mondial désormais en crise peut devenir force politique en se réappropriant la mémoire des résistances[6] contre l’usage « officiel » de l’histoire[7], et en soulevant la question essentielle, démocratique : qui décide des grands choix économiques, sur la base de quels critères ?

La critique du pouvoir des experts (ou plus largement des intellectuels[8]) comme déni de démocratie, peut s’intégrer dans la réflexion plus large sur la bureaucratisation des expériences qui se sont réclamées du socialisme, et les mécanismes de concentration des pouvoirs réels de décision en faveur de couches ou castes/classes privilégiées, renforcées par le monopole politique du parti/État. Cette critique et réflexion nécessaires ne signifient pas que la démocratie à inventer pourrait se passer d’experts /et contre-experts, de savoirs intellectuels, de partis… [9]. Mais l’expérience et les vécus des populations dans leur vie quotidienne et le travail sont également sources de savoirs non académiques, d’expression de besoins profonds à satisfaire, d’appui pour une transformation réelle des sociétés rendant chacun-e « capable » de choix libres et responsables. C’est un enjeu démocratique majeur et la seule source profonde d’efficacité alternative au capitalisme, mettant à l’ordre du jour la sortie de la « préhistoire » de l’humanité… comme dirait un barbu bien actuel.

Les compétences mises au service des choix sociaux sont précieuses, à la condition d’œuvrer au partage des compétences, et d’expliciter les méthodes et critères utilisés. A la condition, également, de ne pas confondre choix sociaux (qui relèvent de débats de société), et éclairages scientifiques possibles de questions sous-jacentes à ces choix : la recherche appliquée aux techniques, aux différentes sources d’énergie, aux ogm, à la biologie, à la santé, etc., ne doit pas donner pas aux scientifiques qui font état des connaissances acquises, le pouvoir de décider en matière de choix socio-économiques, éthiques, etc. « L’expertise citoyenne » dans des observatoires spécifiques, mettant des informations scientifiques à la disposition de procédures de choix[10] est un enjeu essentiel pour l’avenir d’une société où les décisions socio-économiques seraient déterminés démocratiquement. Les liens organiques qui se tissent de plus en plus au cœur des réseaux altermondialistes, entre mouvements paysans, syndicaux, sociaux et associations de formation populaire appuyées sur des professionnels (sociologues, juristes, économistes) préfigurent ce qui peut s’étendre comme précondition d’une démocratie économique radicale : l’articulation des savoirs nécessaires (au sens large) et des procédures démocratiques donnant aux intéressés les moyens et le pouvoir de décider ce qui les concerne[11].

L’apport de l’économiste indien Amartya Sen[12] sur ces questions est essentiel. Auréolé depuis 1998 du prestige du (mal nommé) « Prix Nobel » d’économie, il a mené, à l’intérieur même du monde des économistes, une contestation majeure des prétentions normatives de ces derniers et de la non prise en compte des critères de justice sociale dans l’évaluation des choix optimums. Mais surtout, il a placé le rôle actif des populations concernées au cœur de procédures d’élaboration des critères (évolutifs et contextualisés – et non pas « scientifiques ») applicables. Son point de départ fut le jugement porté sur les famines « modernes », comme révélateur de l’absence de démocratie des sociétés où elles survenaient. Il mit en avant l’exigence d’évaluer non pas simplement les richesses produites mais leur distribution – et derrière les inégalités sociales, la capacité (« capabilité » dira t-il) de chacun à mettre en œuvre des droits reconnus, donc le pouvoir et les moyens de décision.

Mais pour que la démocratie puisse se subordonner l’économie, il faut des « outils », moyens d’évaluer les résultats en fonction de l’accès effectif des populations aux biens produits – ce que la « croissance », mesurée par le pib (Produit intérieur brut) ne permet pas. Amartya Sen fut donc aussi à l’origine de l’élaboration des Indicateurs de développement humain (idh) qui ont ouvert un champ considérable de recherches pour rendre transparentes et mesurables les inégalités dans l’accès aux richesses et aux droits (à l’éducation, à la santé, au logement, etc.) précondition de la possibilité réelle d’agir politiquement. De tels indicateurs sont essentiels contre le pouvoir des experts instrumentalisant des chiffres opaques qui cachent l’essentiel.

Amartya Sen s’attaqua également à l’affirmation (« démontrée » par le « paradoxe » de Harrow[13] ou de Condorcet) qu’il était impossible de rendre cohérents démocratiquement des choix sociaux à partir de préférences individuelles différentes voire opposées. Contestant les hypothèses restrictives des modèles établis, il mit l’accent sur des procédures collectives et dynamiques de débats préalables aux choix, et permettant de porter des jugements sur les critères de distribution des richesses tout en modifiant les points de vue par l’écoute, le débat et l’élargissement des questions prises en compte. L’accent était placé sur les dimensions morales de l’économie, et sur les procédures politiques de détermination des choix estimés justes, dans un contexte donné – et non pas sur des critères normatifs (ou « optimums » excluant toute justice distributive) et statiques établis par les « experts ».

L’enjeu des rapports de propriété et des statuts sociaux, au cœur de la démocratie

Si l’on suit Sen dans l’exigence de mettre en évidence les causes d’inégalités dans les « capabilités » des divers individus à mettre en œuvre leurs droits, alors il faut mettre l’accent sur les rapports de propriété. Le « droit à la propriété privée», souvent présenté comme « valeur » et base de la liberté, doit être spécifié en rendant transparents les conflits de droits sous-jacents à l’extension de cette notion. La « propriété de soi » doit être protégée contre tout résidu d’esclavage et de servage – mais étendue à l’analyse du salariat. Il faut garantir l’accès à la propriété personnelle de biens d’usage nécessaires à une existence digne et autonome (logement, affaires personnelles, aliments…). Au-delà, il faut préciser de quelle propriété privée l’on parle, sous l’angle des droits humains. Le droit à l’existence (le « droit des pauvres »[14]), depuis des temps anciens, a été pensé (par les philosophes et les religions, puis au plan du droit) comme devant primer le droit à la propriété privée… La propriété intellectuelle est un autre sujet d’approches conflictuelles en droit[15] : des droits d’auteurs aux enjeux des brevets ou de la circulation libre des connaissances et de la musique via les réseaux internet, le champ de l’appropriation collective et gratuite de biens universels s’est élargi : la propriété privée de tels biens réduit et non pas étend l’accès de tous à ces biens-là et leur production enrichie… Plus largement, la « capabilité » intellectuelle et pratique pour tous les êtres humains d’accéder au « patrimoine de l’humanité » (connaissances mais aussi patrimoine culturel et naturel, notamment l’eau) doit être protégée des privatisations marchandes…

Enfin, au cœur même de la modernité industrielle, il y a le rapport de production capitaliste où le droit de propriété privée du capital recouvre un rapport de domination réduisant des êtres humains à des marchandises dont on comprime le coût, les privant de la « propriété de soi », de la « capabilité » de gérer leur propre travail, et de plus en plus d’accéder réellement aux biens et droits de base… Alors que la propriété privée individuelle du producteur qui travaille avec ses propres outils ou sur sa terre, ou dans sa boutique ou la propriété socialisée de façon autogestionnaire ou coopérative libre, peut être égalitaire, et participer à des choix démocratiques et concertés, la propriété privée d’un capital orienté vers l’accumulation de profit porte organiquement en elle l’opacité des choix, l’inégalité des droits sur les conditions, le but et l’appropriation du résultat du travail – une domination sur le travail des autres, dans leur soumission à l’idole du profit monétaire, indifférent au contenu concret, humain et environnemental de ce qui est produit.

Quel État et territoire d’exercice de la souveraineté ?

Mais la démocratie à inventer est confrontée à la question : quel est dans l’économie mondialisée le « bon » niveau territorial du choix démocratique, souverain. Cette question regroupe plusieurs enjeux : celui de la recomposition territoriale et sociale des États multinationaux, multipliant la question des communautés minoritaires refusant ce qu’elles perçoivent comme une citoyenneté de second ordre, et ne se pliant donc pas aux procédures électorales démocratiques. Car pour accepter une « majorité », il faut qu’elle soit perçue comme issue de débats sur la base de droits égalitaires. La citoyenneté sur un territoire donné et les procédures majoritaires peuvent se transformer en déni d’égalité, de dignité, de reconnaissance d’une diversité nationale et culturelle. Les questions nationales sont un enjeu de la démocratie, sans que les solutions à y apporter soient uniques. Là encore, il n’y a pas de stabilité possible sans une « capabilité » d’autodétermination par les intéressés eux-mêmes du meilleur « espace politique » de réalisation de droits réciproques.

Mais l’exercice territorial de la citoyenneté soulève aussi la question du dépassement par en haut des territoires étatiques, avec l’existence d’enjeux économiques et écologiques planétaires et d’instances supranationales (de l’ue à l’omc) dotées de pouvoir de décision. La tension actuelle entre un choix de repli sur la souveraineté nationale comme niveau de contrôle ou la construction d’une citoyenneté à un niveau supranational, peut être dépassée dans la mise en œuvre du « principe de subsidiarité » démocratique : c’est-à-dire d’une citoyenneté démocratique s’appliquant à l’échelle territoriale « efficace » de gestion et de contrôle des choix dans un univers mondialisé, selon la nature du problème à résoudre. Mais pour devenir effectif, le pouvoir de décision et de contrôle implique à nouveau transparence des choix et mise en évidence des obstacles et inégalités de « capabilité » effective de chacun-e d’agir de façon éclairée et responsable.

La prétention des exécutifs des États ou d’organes non élus (comme la Commission européenne ou encore l’organe de règlement des différends de l’omc) à incarner « l’intérêt général » doit tout autant être combattue que celle du parti/État régnant au nom des travailleurs sur leur dos, ou des théocraties prétendant incarner un droit divin.

La démocratie à inventer impliquera la remise en cause des dominations de classe, changeant la fonction et la nature des institutions. Mais elle ne supprimera pas (heureusement) les dissensions, les conflits face à des choix alternatifs ou des enjeux éthiques. C’est en permettant leur expression dans le cadre des débats, sur des bases laïques, que « l’intérêt général » émergera de procédures démocratiques. Aucune institution autre que le « peuple souverain » ne peut l’exprimer réellement.

La « crise de la démocratie » (dont le symptôme est la grande masse des abstentions aux élections) s’enracine dans les deux facettes d’une même réalité : l’essentiel (qui touche à la vie quotidienne, aux conditions d’existence et de travail, au statut des êtres humains) n’est pas décidé dans les enceintes élues d’où le désintérêt croissant envers des alternances sans alternative, d’une part ; et, de surcroît, la grande masse des populations les plus défavorisées par les mécanismes de domination sociale, inter-nationale et de genre n’a aucun accès à ces enceintes, aucun contrôle et poids sur des élu-e-s issues des catégories les plus privilégiées de la société. L’invention d’une démocratie réelle doit permettre au contraire de mobiliser jusqu’aux plus exclus des « exclus », aux plus déshérités, pour que cessent l’exclusion et la pauvreté…

Notes

[1].    Paul Krugman, L’Amérique que nous voulons, Paris, Flammarion, 2008

[2].   Cf. notamment Contretemps n°22, mai 2008 : « 1968 : un monde en révoltes », Paris, Textuel

[3].   Il faut voir le magnifique documentaire (cf. www. liplefilm.com) où les acteurs de cette grève de 1973 avec reprise de la production sous contrôle des travailleurs, remettent en scène et en perspective la profondeur et l’humanité de leur lutte.

[4].   Cf. la critique qu’a fait Jacques Sapir de cette « dépolitisation » et du pouvoir de décision acquis par les économistes libéraux : Les économistes contre la démocratie – pouvoir, mondialisation et démocratie, Paris, A. Michel, 2002 ; et la discussion d’André Orléan et Elie Cohen autour de ce livre dans L’économie politique, 2002, n° 16.

[5].   Cf. C. Samary, « La Grande Transformation à l’Est », http://www.france.attac.org/spip.php?article8722

[6].   Cf. Michael Lowy, Avertissement d’incendie, une lecture des thèses « Sur le concept d’histoire », Paris, puf, 2001 ; ou « Le point de vue des vaincus dans l’histoire de l’Amérique latine : réflexions méthodologiques à partir de Walter Benjamin » qu’on peut trouver sur le site http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article5634,

[7].   Cf. en France la mobilisation des historiens dans un Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire http://cvuh.free.fr

[8].   Cf. Luc Boltanski, Rendre la réalité inacceptable – à propos de « La production de l’idéologie dominante », Paris, Demopolis, 2008.

[9].   Je discute notamment ce point à partir du texte de Hal Draper sur « les deux âmes du socialisme », cf. http://www.europe-solidaire.org/spip.php?auteur1562&lang=fr

[10].  Voir http://www.observatoiredustressft.org, cf. notamment les contributions de Gus Massiah, sur l’expertise citoyenne.

[11].  Cf. les débats sur les modèles de sociétés autogérées ou « participatives », notamment dans le recueil Y-a-t-il une vie après le capitalisme ?, sous la direction de Stathis Kouvélakis, Le temps des Cerises, 2008, et le site du groupe d’étude sur le socialisme de demain (GESD) sur le site de Michel Husson.

[12] Cf. Amartya Sen, Repenser l’inégalité, Paris, puf, 1993, Un nouveau modèle économique – développement justice, liberté, Paris, O. Jacob, 1999 ; L’économie est une science morale, Paris, La Découverte, 2003. Lire aussi le dossier de L’Economie politique, 2005, n° 27 : « Faut-il lire Amartya Sen ? ».

[13].  L’économiste Kenneth Arrow (radicalisant le paradoxe de Condorcet) n’avait-il pas « démontré » dans le cadre de la théorie du choix social élaborée dans les années 1950 à partir de l’agrégation des préférences individuelles, que tous les modes de vote démocratiques (majorité absolue, majorité qualifiée) autant que le statut quo aboutissent à des contradictions insurmontables que seul un dictateur peut trancher

[14].  Lire Daniel Bensaïd, Les dépossédés – Karl Marx, les voleurs de bois et le droit des pauvres, Paris, La Fabrique, 2007.

[15].  Lire dans L’économie politique, 2004, n°22, le dossier sur « droits d’auteur : vieilles querelles et nouveaux enjeux ».

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