Mémoire des luttes

UQAM la Rouge

Quand je discute avec des baby boomers progressistes ou avec des personnes ayant milité durant les années 1970, on me dit souvent qu’à l’échelle du Québec, les années 1980, c’est la décennie perdue, la décennie la plus sombre pour la gauche, pour les mouvements sociaux, bref, pour les grandes luttes visant la transformation sociale. Probablement que ces personnes ont en tête la grave récession de 1981-1982 et la terrible réorganisation économique subséquente faite sur le dos des travailleuses et des travailleurs. Elles doivent songer aussi à l’échec référendaire de 1980, suivi de l’infâme rapatriement constitutionnel de 1982, puis de la confusion dans laquelle sera plongé le PQ avec son « beau risque ». J’imagine qu’elles pensent aussi à la dissolution des organisations marxistes-léninistes En lutte ! et PCO. Sans compter l’abominable raclée qu’ont mangée les syndicats du secteur public et parapublic en 1982-1983, raclée dont ils ne se sont pas encore remis d’ailleurs. C’est vrai que décrit comme ça, a posteriori, le portrait laisse songeur. Toutefois, sur le coup, je ne l’ai jamais vécu de cette façon-là. Les militantEs du mouvement étudiant non plus.
Par Mis en ligne le 16 septembre 2009

J’ai 18 ans quand, à l’automne 1983, je fais mon entrée dans le vaste monde du mili­tan­tisme. J’y entre via le mou­ve­ment étu­diant, plus pré­ci­sé­ment par la petite porte de la Presse étu­diante du Québec et du jour­nal Unité de l’AGEUQAM. À l’époque, je viens tout juste d’être embau­ché à temps par­tiel dans le sec­teur para­pu­blic, comme pré­posé. Je n’ai pas vécu le ter­rible affron­te­ment entre l’État et les cen­trales syn­di­cales, celui-ci ayant eu lieu l’année pré­cé­dente. Je me défi­nis alors comme inter­na­tio­na­liste et la ques­tion natio­nale qué­bé­coise me passe 10 000 pieds par-dessus la tête.

À l’UQAM où j’étudie alors, une kyrielle d’organisations et de cou­rants de gauche exercent leur influence : com­mu­nistes, trots­kystes, liber­taires, chré­tiens pro­gres­sistes, mar­xistes sans déno­mi­na­tion, etc. On y trouve même des péquistes de gauche (à l’époque, cela exis­tait). Pendant toute la décen­nie 1980, l’économie poli­tique reste encore, chez les pro­fes­seurs de sciences humaines, le cadre ana­ly­tique le plus popu­laire. Via ses pro­grammes de sciences sociales, l’UQAM est une manu­fac­ture à contestataires.

Militant dans le mou­ve­ment étu­diant, je ne res­sens pas du tout cette impres­sion que la décen­nie 1980 serait par­ti­cu­liè­re­ment sombre, au contraire ! Le milieu étu­diant est le creu­set de plu­sieurs luttes qui sou­vent dépassent de beau­coup les strictes consi­dé­ra­tions liées à l’éducation. La pré­sence du fémi­nisme est solide et son influence, très forte. Après des efforts sou­te­nus et des affron­te­ments épiques durant les années 1970 et 1980, la lutte pour le droit à l’avortement triomphe avec deux déci­sions de la Cour Suprême, une en 1988 dans la cause Henry Morgentaler et l’autre en 1989 dans l’affaire Chantal Daigle. Sur le front de la soli­da­rité inter­na­tio­nale, avec l’appui des États qui sanc­tionnent l’Afrique du Sud et de concert avec des mili­tantes inter­na­tio­na­listes comme les Jeunes contre l’apartheid (JECA) qui font pres­sion sur les mul­ti­na­tio­nales com­plices du régime raciste, la lutte de libé­ra­tion natio­nale du peuple sud-afri­cain abou­tit enfin. En 1990, Mandela sort de prison. Puis le gou­ver­ne­ment de Pretoria négo­cie avec le Congrès natio­nal afri­cain (ANC) les moda­li­tés de la tran­si­tion vers l’ère post-apartheid.

De très belles années, donc. Et c’est notam­ment le cas des luttes pro­pre­ment étu­diantes, pour l’amélioration du régime des prêts et bourses ou pour le gel des frais de sco­la­rité entre autres. La plus spec­ta­cu­laire de celles aux­quelles j’ai par­ti­cipé est la grève géné­rale de 1986 contre un dégel appré­hendé des frais de sco­la­rité. De mars à sep­tembre, appuyé par les rec­teurs d’université et les chambres de com­merce, le gou­ver­ne­ment libé­ral de Robert Bourassa donne des signes évi­dents qu’il jongle avec l’idée de mettre un terme au gel des frais de sco­la­rité, pla­fon­nés depuis très long­temps à 50 $ par cours ou 250 $ par ses­sion. À ce prix-là, deman­der le gel per­ma­nent des frais de sco­la­rité, ça reve­nait à tendre – sur le long terme – à la gra­tuité scolaire.

Plusieurs de mes cama­rades étaient lour­de­ment endet­tés. Le régime d’aide finan­cière aux étu­diantes avait déjà un pen­chant marqué pour les prêts ; les bourses étaient maigres. Comme c’est le cas aujourd’hui, il fal­lait tra­vailler à temps par­tiel pour faire face aux coûts des études. Les parents don­naient par­fois un coup de pouce, mais ils ne payaient cer­tai­ne­ment pas toute la note. L’accessibilité aux études uni­ver­si­taires était – et est encore – limi­tée de diverses façons. Un grand nombre de pro­grammes contin­gen­tés avaient des pra­tiques de sélec­tion fon­dées sur les notes. Déjà que l’environnement cultu­rel, fami­lial, socioé­co­no­mique des jeunes jouait un rôle déter­mi­nant dans leur désir et leur capa­cité de pour­suivre des études supé­rieures, il ne fal­lait sur­tout pas rajou­ter des obs­tacles sup­plé­men­taires en haus­sant les frais ! Voilà ce que des dizaines de mil­liers d’universitaires et de cégé­piennes pensent à l’époque.

Alors que le gou­ver­ne­ment du PQ a fort bien pré­paré le ter­rain durant son second mandat (1981-1985), l’État qué­bé­cois montre de plus en plus clai­re­ment sa volonté de négo­cier le virage néo­li­bé­ral, sous l’influence des Paul Gobeil, Pierre Lortie, Michel Bélanger et autres Gérard D. Lévesque. Bourassa s’est même offert un ministre délé­gué à la pri­va­ti­sa­tion : Pierre Fortier. C’est l’époque du comité des sages sensé accou­cher d’une sévère réor­ga­ni­sa­tion de l’État. Sur les campus, mas­si­ve­ment, les gens ne veulent rien savoir de cette salade-là.

À l’asso étu­diante, nous nous sommes donc pré­pa­rés à l’affrontement. Nous avions opté avec l’Association natio­nale des étu­diantes et étu­diants du Québec (ANEEQ) pour une stra­té­gie en esca­lade. Le bras de fer a débuté par diverses actions : ras­sem­ble­ments, mani­fes­ta­tions et sur­tout (c’était notre spé­cia­lité) occu­pa­tions de bureaux de libé­raux. Dans com­bien d’entre eux avions-nous foutu le bordel ? On ne les comp­tait plus ! Mais rien n’y fit : le gou­ver­ne­ment tenait à se garder toute la lati­tude de dége­ler les frais de sco­la­rité quand bon lui sem­ble­rait, par simple décret en conseil des ministres. Le PLQ ne nous lais­sait aucun choix : il fal­lait faire la grève générale.

Ce qui veut dire des cen­taines et des cen­taines d’heures à écrire des articles, à dif­fu­ser des tracts et des jour­naux, à ren­con­trer des assem­blées étu­diantes modu­laires, à s’entendre lar­ge­ment sur la tac­tique, à parler, à écou­ter, à convaincre, bref, à MOBILISER ! Un tra­vail de longue haleine, qui s’est étendu sur plu­sieurs semaines et qui a néces­sité une immense dose d’engagement de la part des per­sonnes orga­ni­sant la grève. Puis vinrent ces mémo­rables assem­blées géné­rales réunis­sant au Palladium, rue Berri, des mil­liers d’étudiantEs de l’UQAM, assem­blées qui votèrent le déclen­che­ment puis la pour­suite de la grève géné­rale contre le dégel des frais de scolarité.

Dès le début de la grève, l’UQAM obtint du tri­bu­nal une injonc­tion exi­geant des gré­vistes qu’ils libèrent tota­le­ment les accès à l’université. Les gré­vistes n’en eurent rien à cirer : les piquets demeu­rèrent archi fermes. L’UQAM exigea l’application de l’injonction et appela la police en ren­forts. Je fus arrêté avec les autres orga­ni­sa­teurs de la grève. Dans le feu de l’action, quand nous ser­rions les rangs sur les piquets de grève pour blo­quer le pas­sage des scabs, quand les flics nous moles­taient ou nous fou­taient dans le panier à salade, nous, les gré­vistes, en venions à sur­mon­ter nos divi­sions et notre sec­ta­risme (sur­tout le mien, assez fort à ce moment-là). Nous deve­nions 100 % soli­daires ! À titre de membre de l’exécutif de l’AGE, j’eus droit à un procès pour outrage au tri­bu­nal ; la Cour supé­rieure me trouva cou­pable et me condamna, ainsi que l’association étu­diante, à payer une amende.

Très déter­mi­née et éten­due à l’échelle du Québec, cette grève géné­rale eut raison des plans gou­ver­ne­men­taux visant à impo­ser le dégel : le gou­ver­ne­ment recula fina­le­ment et annonça qu’il main­tien­drait gelés les frais de sco­la­rité pen­dant toute la durée de son mandat (1985-1989). Nous venions de gagner quelques années de répit…

La lutte payait. Être com­ba­tif, être mili­tant, être de gauche, c’était ren­table. Refuser de col­la­bo­rer avec l’État-Provigo, comme on l’appelait à l’époque, c’était néces­saire et même assez bien perçu. Je garde un sou­ve­nir impé­ris­sable du pas­sage à la télé de Radio-Canada, aux heures de grande écoute, de la diri­geante de l’ANEEQ, Josette Côté, décla­rant le plus sérieu­se­ment du monde à l’animatrice qui l’interviewait – et sans perdre une once de sa cré­di­bi­lité : « Oui, je suis révo­lu­tion­naire ! ». Vous pouvez pas savoir à quel point on était fiers (et fières) d’elle !

Ces luttes étu­diantes ont généré un bassin impor­tant de mili­tantes qui, en date d’aujourd’hui, n’ont tou­jours pas retourné leur veste ; un nombre infi­ni­té­si­mal d’entre eux sont deve­nus des PKP ou des Alain Dubuc. Les remar­quables grèves des années 1980 ont servi de ter­reau fer­tile à la for­ma­tion de toute une géné­ra­tion « d’organisateurs de luttes » qui offrent aujourd’hui leurs talents à des syn­di­cats, des orga­ni­sa­tions popu­laires ou com­mu­nau­taires, des groupes de femmes, des ONG du domaine de la soli­da­rité inter­na­tio­nale, etc. Sous leurs pré­cieux conseils et en phase avec les forces vives de ces mou­ve­ments sociaux, le rejet du gâchis néo­li­bé­ral et la mobi­li­sa­tion se déploient de plus belle, animés par cet esprit de lutte et de contes­ta­tion si carac­té­ris­tique de l’ANEEQ et de l’AGEUQAM.

* Paru dans le numéro 23 de la revue « À babord », (février / mars 2008).

Les commentaires sont fermés.