Une voie pour éviter le désastre annoncé

Entretien avec Edgar Morin

Par Mis en ligne le 25 janvier 2011

Entretien avec l’ancien résis­tant et phi­lo­sophe qui, dans son livre « La Voie », dresse un constat sévère des maux contemporains

A 89 ans, Edgar Morin conti­nue de pro­duire une réflexion riche et tour­née vers l’avenir. Cet ancien résis­tant, ex-com­mu­niste, socio­logue et phi­lo­sophe, à qui, sans le savoir, Nicolas Sarkozy emprun­tait il y a quelques années le concept de « poli­tique de civi­li­sa­tion », vient de pro­duire un nouvel ouvrage, « La Voie », dans laquelle il fait à la fois un constat sévère et angois­sant des maux de notre époque, et tente de donner quelques pistes pour l’avenir. Entretien avec Rue89.

Rue89 : Nous avons été frap­pés par votre pes­si­misme en lisant votre livre. Vous pré­di­sez une catas­trophe de l’humanité tout en disant que le pire n’est jamais sûr. La note d’espoir de la fin s’adresse à ceux qui sur­vi­vront au cataclysme… 

Edgar Morin : Ecrire 300 pages de pro­po­si­tions pour l’avenir n’est pas pes­si­miste. Si j’avais été pes­si­miste, j’aurais été Cioran [2], j’aurais écrit quelques maximes disant « tout est foutu ».

Je me place d’un point de vue qui est celui de la dis­tinc­tion entre le pro­bable de l’improbable. Le pro­bable, pour un obser­va­teur donné dans un lieu donné, consiste à se pro­je­ter dans le futur à partir des meilleures infor­ma­tions dont il dis­pose sur son temps.

Evidemment, si je pro­jette dans le futur le cours actuel du deve­nir de la pla­nète, il est extrê­me­ment inquié­tant. Pourquoi ?

Non seule­ment il y a la dégra­da­tion de la bio­sphère, la pro­pa­ga­tion de l’arme nucléaire mais il y a aussi une double crise : crise des civi­li­sa­tions tra­di­tion­nelles sous le coup du déve­lop­pe­ment et de la mon­dia­li­sa­tion, qui n’est rien d’autre que l’occidentalisation, et crise de notre civi­li­sa­tion occi­den­tale qui pro­duit ce deve­nir accé­léré où la science et la tech­nique ne sont pas contrô­lées et où le profit est déchaîné.

La mort de l’hydre [3] du tota­li­ta­risme com­mu­niste a pro­vo­qué le réveil de l’hydre du fana­tisme reli­gieux et la sur­ex­ci­ta­tion de l’hydre du capi­tal financier.

Ces pro­ces­sus semblent nous mener vers des catas­trophes dont on ne sait pas si elles vont se suc­cé­der ou se com­bi­ner. Tous ces pro­ces­sus, c’est le probable.

Seulement, l’expérience de l’histoire nous montre que l’improbable béné­fique arrive. L’exemple for­mi­dable du monde médi­ter­ra­néen cinq siècles avant notre ère : com­ment une petite cité minable, Athènes, a-t-elle pu résis­ter deux fois à un gigan­tesque empire et donner nais­sance à la démocratie ?

J’ai vécu autre chose. En l’automne 1941, après avoir quasi détruit les armées sovié­tiques qu’il avait ren­con­trées, Hitler était arrivé aux portes de Leningrad et de Moscou. Or à Moscou, un hiver très pré­coce a congelé l’armée alle­mande. Les sovié­tiques étaient déjà partis de l’autre côté de l’Oural.

L’histoire aurait pu être dif­fé­rente si Hitler avait déclen­ché son offen­sive en mai comme il l’avait voulu et non pas en juin après que Mussolini lui eut demandé de l’aide, ou si Staline n’avait pas appris que le Japon n’attaquerait pas la Sibérie, ce qui lui a permis de nommer Joukov [4] géné­ral sur le front du Moscou.

Le 5 décembre, la pre­mière contre-offen­sive sovié­tique a libéré Moscou sur 200 kilo­mètres et deux jours plus tard, les Américains sont entrés en guerre. Voilà un impro­bable qui se trans­forme en probable.

Aujourd’hui, quel est le nouvel impro­bable ? La vita­lité de ce l’on appelle la société civile, une créa­ti­vité por­teuse d’avenir. En France, l’économie sociale et soli­daire prend un nouvel essor, l’agriculture bio­lo­gique et fer­mière, des solu­tions éco­lo­giques, des métiers de soli­da­rité… Ce matin, j’ai reçu un docu­ment par e-mail sur l’agriculture urbaine.

Au Brésil où je vais sou­vent, des ini­tia­tives for­mi­dables trans­forment actuel­le­ment un bidon­ville voué à la délin­quance et à la misère en orga­ni­sa­tion sal­va­trice pour les jeunes.

Beaucoup de choses se créent. Le monde grouille d’initiatives de vou­loir vivre. Faisons en sorte que ces ini­tia­tives se connaissent et se croisent ! La grande dif­fi­culté est là, car nous sommes empor­tés à toute vitesse dans cette course vers les désastres, sans avoir conscience de cela.

La crise intel­lec­tuelle est peut-être la pire parce que nous conti­nuons à penser que la crois­sance va résoudre tous les maux alors que la crois­sance infi­nie et accé­lé­rée nous pro­jette dans un monde fini qui la ren­drait impossible.

Il n’y a pas de pensée suf­fi­sam­ment com­plexe pour trai­ter cela ; notre édu­ca­tion donne de très bons spé­cia­listes mais ils sont inca­pables de trans­mettre leur spé­cia­lité aux autres. Or, il faut des réformes soli­daires. Tout ceci montre la dif­fi­culté pour nous à chan­ger de voie.

Mais l’humanité a changé sou­vent de voies. Comment se fait-il que le Bouddha, le prince Sakyamuni, qui réflé­chit sur la souf­france, éla­bore sa concep­tion de la vérité qui va deve­nir une reli­gion ? Comment se fait-il que ce petit chaman juif, dis­si­dent et cru­ci­fié, donne grâce à Paul cette reli­gion uni­ver­sa­liste qu’est le chris­tia­nisme ? Que Mohamed, chassé de la Mecque, soit à la source d’une gigan­tesque religion ?

Vous pensez qu’il faut un nou­veau prophète ? 

Non… mais il faut cer­tai­ne­ment des nou­veaux pen­seurs. Il ne faut pas oublier que les socia­listes, Marx, Proudhon, étaient consi­dé­rés comme des far­fe­lus, igno­rés et mépri­sés par l’intelligentsia de l’époque. C’est à partir de la fin du XIXe que naissent le Parti social démo­crate alle­mand, le socia­lisme réfor­miste, le com­mu­nisme léni­nisme, etc. et qu’ils se déve­loppent comme des forces poli­tiques formidables.

Même sur le plan de l’histoire, le capi­ta­lisme s’est déve­loppé comme un para­site de luxe du monde féodal. La monar­chie lut­tait contre les féo­daux, le monde bour­geois et capi­ta­liste a donc pu se déve­lop­per. L’histoire a changé de sens, c’est un fac­teur d’optimisme.

Je suis parti de l’idée que tout est à réfor­mer et que toutes les réformes sont soli­daires. Je suis obligé de le penser puisqu’une révo­lu­tion radi­cale comme celle de l’URSS ou même de Mao, qui ont pensé liqui­der tota­le­ment un sys­tème capi­ta­liste et bour­geois, une struc­ture sociale, éco­no­mique et éta­tique, n’ont fina­le­ment pas réussi à le faire. Ils ont pro­vo­qué à long terme la vic­toire de l’ennemi qu’ils pen­saient avoir liquidé : c’est-à-dire un sys­tème capi­ta­liste pire que celui de 1917 et le retour de la reli­gion triom­phale en Russie et, en Chine, la vic­toire du capi­ta­lisme lié à l’esclavagisme d’Etat.

Ce que vous dites accen­tue le pes­si­misme puisqu’on constate un vide de la pensée. Aucune force poli­tique à la veille de 2012 n’est por­teuse de cette complexité. 

Dans chaque domaine, il existe des exemples posi­tifs, mar­gi­naux peut-être même… Mais toutes les grandes réformes et les révo­lu­tions ont débuté par ces expé­riences marginales.

Mais ce qui n’est pas pes­si­miste, c’est que je lie l’espérance à la déses­pé­rance. Plus les choses s’aggraveront, plus il y aura une prise de conscience. Hölderlin [5] dit : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », c’est-à-dire qu’il y a des chances que soient pro­vo­quées les prises de conscience.

Vous savez, il faut dépas­ser la dua­lité opti­miste-pes­si­miste. Je ne sais pas si je suis un « opti­pes­si­miste » ou un « pes­si­mop­ti­miste ». Ce sont des caté­go­ries dans les­quelles il ne faut pas se lais­ser enfermer.

Que pensez-vous du succès du petit livre de Stéphane Hessel [6] ?

La jeu­nesse d’esprit de Stéphane Hessel [7], sa vie très droite, la résis­tance, la dépor­ta­tion, sa fidé­lité au pro­gramme du Conseil de la résis­tance, son projet des droits de l’homme, la fon­da­tion pour aider des vil­lages en Afrique…. C’est un huma­niste planétaire !

Ce succès est quelque chose de très signi­fi­ca­tif, de très posi­tif. Son petit livre a une fonc­tion d’éveil mais il faut éviter le mal­en­tendu de se concen­trer sur la notion d’indignation. Une indi­gna­tion sans réflexion, c’est très dan­ge­reux. L’indignation n’est pas un signe de vérité, une indi­gna­tion est vraie si elle est fondée sur une ana­lyse. Evidemment, si vous prenez l’affaire Bettencourt [8], il y a de quoi s’indigner…

Ce livre est un déclic éveilleur qui va un peu au-delà de l’indignation. Il faut désor­mais dépas­ser ce stade pour un autre, celui de la pensée. Les jour­née de grève sur les retraites avaient un sens poly­va­lent, tous les mécon­ten­te­ments se cris­tal­li­saient. Il y avait un côté « éveil popu­laire ». Là aussi, le tra­vail est énorme. Pourquoi ? A cause de la crise, de la sté­ri­lité du PS, du côté fermé ou sec­taire des petits partis de gauche…en dépit de l’intérêt de l’écologie politique.

Nous sommes face à une crise de la pensée poli­tique. Moi qui essaye de faire une injec­tion de la pensée en poli­tique, je constate mon échec total ! La chose est plus grave parce que je vois la mort lente du peuple de gauche et du peuple républicain.

Au début du XXe siècle, les ins­ti­tu­teurs et les ensei­gnants étaient les por­teurs des idées répu­bli­caines, des idées de la révo­lu­tion « liberté, éga­lité, fra­ter­nité » ensuite reprises en charge par le Parti socia­liste puis par les com­mu­nistes dans les écoles de for­ma­tion. Dans le monde intel­lec­tuel, l’intelligentsia était uni­ver­sa­liste et por­teuse des grandes idées…

Or, c’est fini : les ensei­gne­ments sont pour la plu­part recro­que­villés sur des spé­cia­li­tés, on parle de Le Pen aux pré­si­den­tielles, la situa­tion est grave.

Mais là encore, peut-être peut-on régé­né­rer ceci avec le mes­sage d’Hessel. Ou avec celui de Claude Alphandéry [9], sur l’économie sociale et soli­daire qui apporte de nom­breuses idées.

Ces idées que nous défen­dons ont été éla­bo­rées dans de petits groupes, avec le doc­teur Robin, etc [10]. On ne va pas rem­pla­cer le capi­ta­lisme par un coup de baguette magique mais on peut refou­ler sa zone de domi­na­tion abso­lue. Des idées de mon­naie locale ont même été expé­ri­men­tées. Les idées sont par­tout, j’ai recueilli dans mon livre les expé­riences des uns et des autres.

Vous par­liez de la crois­sance qui reste le credo de la classe poli­tique alors qu’elle est l’un des vec­teurs de l’aggravation des crises. Etes-vous pour autant converti à la décroissance ? 

Non ! Il faut com­bi­ner crois­sance et décrois­sance. Je suis contre cette pensée binaire qui n’arrive pas à sortir d’une contra­dic­tion. Il faut dis­tin­guer ce qui doit croître et ce qui doit décroître. Ce qui va croître, c’est évi­dem­ment l’économie verte, les éner­gies renou­ve­lables, les métiers de soli­da­rité, les ser­vices éton­nam­ment sous-déve­lop­pés comme les ser­vices hospitaliers.

On voit très bien ce qui doit décroître, c’est ce gas­pillage éner­gé­tique et pol­luant, cette course à la consom­ma­tion effré­née, ces intoxi­ca­tions consommationnistes…

Tout un monde d’idées est là, ce qui manque c’est son entrée dans une force poli­tique nouvelle.

En 2008, il y a eu cet emprunt de Nicolas Sarkozy à votre « poli­tique de civi­li­sa­tion ». Que s’est-il passé ? 

Edgar Morin chez lui à Paris, en janvier 2011 (Audrey Cerdan/Rue89).C’est un mal­en­tendu. Pendant ses vœux, Nicolas Sarkozy a parlé de « poli­tique de civi­li­sa­tion ». Son conseiller, Henri Guaino, qui connais­sait au moins le titre, a eu cette idée. Quelques jour­naux ont dit que j’avais été pillé. Dans Le Monde [11], j’ai dit que je ne savais pas ce que Nicolas Sarkozy enten­dais par là et j’ai expli­qué ce que j’entendais par « poli­tique de civilisation ».

Comme je n’avais pas été très agres­sif, j’ai été invité à ren­con­trer Nicolas Sarkozy à l’Elysée. Il m’a dit que pour lui la civi­li­sa­tion, c’était l’identité, la nation, etc. J’ai expli­qué : « C’est lutter contres les maux de notre civi­li­sa­tion tout en sau­ve­gar­dant ses aspects posi­tifs. » La dis­cus­sion a été cordiale.

Il s’est trouvé qu’en le quit­tant, je lui ai dit : « Je suis sûr que dans vos dis­cours, vous êtes sin­cère les trois quarts du temps, ce qui vous permet le der­nier quart de dire autre chose. » C’était une petite blague.

Le len­de­main, un jour­na­liste l’interpelle sur la « poli­tique de civi­li­sa­tion » et lui a répondu : « J’ai reçu Edgar Morin hier. Il m’a assuré être d’accord avec les trois quarts de ma poli­tique. » Je n’ai jamais vu autant de micros me sol­li­ci­ter après ça.

En France, j’ai eu une tri­bune assez impor­tante pour que les gens com­prennent que je n’étais pas devenu le féal de Sarkozy mais des amis me télé­pho­naient d’Italie et d’Espagne en me deman­dant : « Toi aussi, mon pauvre ami ? »

C’était après Kouchner, Amara… Remarquez, grâce à Sarkozy, le livre a été tiré à des mil­liers d’exemplaires. Ce qui est dom­mage, c’est que ça n’a pas eu d’influence du tout sur sa poli­tique. Il n’avait pas compris.

Avez-vous des contacts avec avec des res­pon­sables de gauche ? 

J’ai reçu le livre d’Arnaud Montebourg. Dans sa dédi­cace, il dit s’inspirer de cer­taines de mes idées. Si c’est vrai, je suis content. Ségolène Royal m’a défendu à l’époque du mal­en­tendu avec Sarkozy. Elle a montré un exem­plaire du livre en disant que c’était ça la vraie poli­tique de civi­li­sa­tion. Mais je n’ai pas de signe d’un renou­veau de la pensée politique.

Vous défen­dez dans « La Voie » la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, un concept de Royal.

Elle avait raison. Il y a des exemples au Brésil où la popu­la­tion exa­mine cer­tains bud­gets… Il doit y avoir je crois comme com­plé­ment à la démo­cra­tie par­le­men­taire et ins­ti­tu­tion­nelle une démo­cra­tie de base qui puisse contrô­ler, voire déci­der de cer­tains pro­blèmes comme la construc­tion d’un bout d’autoroute, l’installation d’une usine…

Je suis favo­rable à la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive mais je sais que ce n’est pas une solu­tion magique. Le risque est que les popu­la­tions les plus concer­nées en soit absentes, les vieux, les femmes, les jeunes, les immigrés…

Il y a aussi le risque que ces assem­blées soient noyau­tées par des partis. Cette manie des petits partis trots­kistes de tou­jours noyau­ter. Ils croient bien faire et en réa­lité, ils détruisent tout ! Voyez l’altermondialisme.

Souvent aussi, ce sont les forts en gueule qui jouent les rôles les plus impor­tants et beau­coup se taisent. Il y a toute une édu­ca­tion à faire sur la démo­cra­tie participative.

Si on amorce la pompe au renou­veau citoyen, les choses peuvent se déve­lop­per. Il faut créer des ins­ti­tuts où l’on enseigne aux citoyens les grands pro­blèmes poli­tiques. Comme il y a un des­sè­che­ment de la démo­cra­tie, la régé­né­ra­tion de la démo­cra­tie compte.

Pourtant, la plus grande dif­fi­culté, c’est le désen­chan­te­ment. Les vieilles géné­ra­tions ont cru à la révo­lu­tion, au com­mu­nisme, à la société dite indus­trielle, à la pros­pé­rité, à la fin des crises. Raymond Aron [12] disait : « La société indus­trielle ferait la moins mau­vaise société pos­sible. » Il y avait des espoirs, le socia­lisme arabe, les révo­lu­tions… Tous ces espoirs se sont effondrés.

Au Brésil ou en Chine, cette croyance en la pros­pé­rité, la crois­sance, existent pourtant. 

En Amérique latine, la gauche existe sous une forme plu­rielle. On doit dire les gauches. Lula, Kirchner, Bachelet, Correa… Pas Chavez, je ne dirais pas que c’est la gauche.

Le Brésil, ce grand pays qui a un grand poten­tiel indus­triel, met son avenir dans le déve­lop­pe­ment, ce qui est dan­ge­reux pour l’Amazonie, etc. Bref, là aussi des modes de pen­sées sont intro­duits. Lula est par­tagé entre ceux qui disent qu’il faut sau­ve­gar­der l’Amazonie et ceux qui disent qu’il faut l’exploiter.

Correa ne veut pas exploi­ter les res­sources de pétrole ; Morales en Bolivie recons­ti­tue la société du « bien vivir », du « bien vivre », c’est-à-dire bien vivre avec la « pacha­mama » [13], la terre mère. C’est tenter les sym­bioses entre les civi­li­sa­tions tra­di­tion­nelles et les civi­li­sa­tions occidentales.

Les tra­di­tions apportent le rap­port avec la nature, ces soli­da­ri­tés de famille, de voi­si­nage, de vil­lage, le res­pect des vieilles géné­ra­tions ; les défauts, c’est sou­vent l’autoritarisme fami­lial, le conser­va­tisme. L’Occident apporte la démo­cra­tie, le droit des hommes et des femmes.

L’élément déclen­cheur de la popu­la­rité de Lula est la « bolsa fami­lia » [14], cette allo­ca­tion famille pauvre pour per­mettre aux enfants d’aller à l’école et même pour avoir accès à la consom­ma­tion. Cette idée com­mence à être étu­diée au Maroc et ailleurs, c’est un moyen de lutter contre la pau­vreté. C’est très bien. C’est un conti­nent très vivant.

Mais en Chine, c’est une sym­biose entre le capi­ta­lisme le plus ter­rible et l’autoritarisme le plus total ! Mais là aussi il y a des fer­ments : éco­lo­gique, de liberté…

Nous par­lions du désa­bu­se­ment. Pensez-vous qu’il est propre à l’Occident ou qu’il est global ? 

C’est global. Je crois que la perte de la croyance en un pro­grès comme une voie his­to­rique est un des fac­teurs les plus impor­tants de ce désa­bu­se­ment. Cette croyance, for­mu­lée par Condorcet, a été ino­cu­lée au monde entier. Or, on a perdu l’avenir. Le len­de­main est incer­ti­tude, danger et angoisse. Lorsque le pré­sent est angoissé, on reflue vers le passé, l’identité, la reli­gion, d’où le réveil for­mi­dable des religions.

On a donné un prix, au jury du Monde dont je fais partie, à une Iranienne qui explique très bien com­ment une partie de l’intelligentsia de gauche a, après l’échec du Shah, sou­tenu Khomeiny. Une partie des nou­velles géné­ra­tions se conver­tit à l’intégrisme reli­gieux dans les pays arabo-musulmans.

Regardez cette crise épou­van­table en Tunisie [15] : le régime s’est posé en rem­part contre l’intégrisme et il a jus­ti­fié la répres­sion ainsi. Ils ont réussi à dés­in­té­grer les forces démo­cra­tiques qui exis­taient dans le pays. On se rend compte d’une situa­tion tragique.

Vous savez, avec Stéphane Hessel et notre ami Claude Alphandéry, nous sommes des dino­saures. Avec Claude Alphandéry, nous étions résis­tants puis com­mu­nistes puis nous nous sommes déga­gés du com­mu­nisme. Lui, malgré ses acti­vi­tés ban­caires, n’a pas perdu ses aspirations.

Je l’ai connu après la Libération. Depuis, on s’est retrou­vés sou­vent et on s’est rendu compte qu’on avait conservé nos aspi­ra­tions, mais qu’on avait perdu nos illusions.

Certains se conver­tissent au cynisme…

Ou ils passent à droite ou au religieux.

Vous-même êtes un désa­busé d’Obama ?

Non ! J’admire et je res­pecte Obama. L’état régres­sif du monde a pro­vo­qué l’échec de sa poli­tique pour Israël et en Palestine, pour le reste du monde, l’Afghanistan… Il est un peu vic­time. Cet échec m’attriste mais je ne suis pas désabusé.

Ce que je crains, c’est le déchaî­ne­ment d’une réac­tion amé­ri­caine pire que celle de Bush. Quand on voit ces Tea Party [16], la réac­tion des répu­bli­cains, c’est très inquié­tant ! Le diag­nos­tic de régres­sion doit nous inci­ter à pro­po­ser un avenir. Pas un pro­gramme, un modèle de société… Non ! Il faut pro­po­ser une voie qui peut créer d’autres voies et cette voie peut créer la méta­mor­phose. C’est le ver­sant opti­miste d’un constat pessimiste !

Vous dites que le désen­chan­te­ment est la perte de la croyance au pro­grès. C’est proche du désen­chan­te­ment lié à l’approche de sa propre mort…

Jamais il n’y a eu cette com­mu­nauté de destin pour toute l’humanité, tous les humains ont les mêmes menaces mor­telles, les mêmes pro­blèmes de salut. La mon­dia­li­sa­tion est la pire et la meilleure des choses pour cela…

Le pro­blème de la mort, je m’y suis inté­ressé dans « L’Homme et la mort » [17]. Derrière cet inté­rêt, il y avait la mort de ma mère quand j’avais 10 ans, un évé­ne­ment atroce et absurde, puis mes amis proches morts fusillés ou déportés…

Bien sûr, vie et mort sont deux enne­mis, mais la vie réus­sit à lutter contre la mort en s’aidant de la mort. Quand nous man­geons des ani­maux, nous les tuons. Nos cel­lules meurent sans arrêt et sont rem­pla­cées par des cel­lules jeunes. Cette dia­lec­tique per­ma­nente de la vie et de la mort où la mort triomphe à la fin sur des indi­vi­dus, voire sur la vie avec la mort du Soleil, cela ne fait que ren­for­cer l’idée de l’importance du vivre.

On peut refou­ler les angoisses de mort par l’intensité de la vie, des forces de vie qui sont des forces d’amour, de poésie, d’art de com­mu­nion. Il n’y a pas d’autre réponse donnée à la mort que celle de pou­voir vivre sa vie. Sauf pour ceux qui croient en une vie après la mort.

Vous insis­tez sur l’idée de la méta­mor­phose, avec la para­bole de la che­nille et du papillon. Est-ce une ver­sion dif­fé­rente de la vie après la mort ? 

Non. Après la mort, il y a soit la résur­rec­tion dans le chris­tia­nisme ou l’islam, soit la réin­car­na­tion. Mon idée, c’est que quelque chose se passe sur Terre. Il n’y a pas seule­ment les nom­breuses méta­mor­phoses dans le monde animal, chez les batra­ciens, les insectes, mais aussi chez l’homme. Nous-mêmes, quand nous sommes fœtus, nous nous méta­mor­pho­sons. Nous pas­sons d’un état liquide à l’air.

Historiquement, l’humanité toute entière a connu la méta­mor­phose ; des socié­tés de chas­seurs en quelques points du globe aux pre­mières cités, l’agriculture, les grandes reli­gions, les œuvres d’art, les tech­niques, la phi­lo­so­phie… Dès l’apparition des grands empires à aujourd’hui, ce sont de for­mi­dables métamorphoses.

Aujourd’hui, nous devons arri­ver à une méta­mor­phose post-his­to­rique, à une civi­li­sa­tion pla­né­taire dont on ne peut pas pré­voir la forme. Je reste donc dans un uni­vers très ter­restre, pour ne pas dire terrien.

Est-ce que le conflit au Proche-Orient n’est pas le sym­bole des maux de la civi­li­sa­tion actuelle ? 

Tout à fait. Il les porte même à son paroxysme. Deux nations se sont for­mées sur le même ter­ri­toire, deux natio­na­lismes se sont formés et ils tendent tous deux à prendre une colo­ra­tion de plus en plus religieuse.

Beaucoup se demandent ce qu’est cette his­toire face aux drames du Soudan… Ce n’est pas ainsi qu’il faut poser la ques­tion parce qu’elle consi­dère des mil­lions de musul­mans, de juifs, de chré­tiens à cause de Jérusalem. Je l’ai pensée comme une sorte de cancer, quelque chose qui pro­duit des méta­stases : l’antijudaïsme dans le monde musul­man se nour­rit de l’antisémitisme occi­den­tal qui lui s’atténue au profit de l’anti-arabisme.

Cette his­toire a aggravé la situa­tion mon­diale. Ce n’est pas le seul fac­teur du mani­chéisme et de l’intégrisme, mais c’est une dégra­da­tion géné­rale, c’est sûr.

Nous reti­rons notre mot de pessimisme…

Il faut conju­guer opti­misme et pes­si­misme. C’est cela la pensée com­plexe, c’est unir des notions qui se repoussent.

Edgar Morin chez lui à Paris, en janvier 2011 (Audrey Cerdan/Rue89).

Zineb Dryef et Pierre Haski

Photos : Edgar Morin chez lui à Paris, en jan­vier 2011 (Audrey Cerdan/​Rue89).

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[1] http://​www​.rue89​.com/​e​n​t​r​etien
[2] http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​E​m​i​l​_​C​ioran
[3] http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​H​y​d​r​e​_​d​e​_​Lerne
[4] http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​G​u​e​o​r​g​u​i​_​J​oukov
[5] http://​agora​.qc​.ca/​d​o​s​s​i​e​r​s​/​F​r​i​e​d​r​i​c​h​_​H​o​l​d​erlin
[6] http://​www​.rue89​.com/​2​0​1​0​/​1​2​/​2​8​/​i​n​d​i​g​n​e​z​-​v​o​u​s​-​d​e​-​h​e​s​s​e​l​-​g​r​o​s​-​s​u​c​c​e​s​-​a​-​p​e​t​i​t​-​p​r​i​x​-​1​82634
[7] http://​www​.rue89​.com/​t​a​g​/​h​essel
[8] http://​www​.rue89​.com/​t​a​g​/​b​e​t​t​e​n​court
[9] http://fr.wikipedia.org/wiki/Claude_Alphandéry
[10] http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​J​a​c​q​u​e​s​_​R​o​b​i​n​#​D​u​_​G​r​o​u​p​e​_​d​e​s​_​D​i​x​_​a​u​_​G​r​o​u​p​e​_​d​e​_​r​.​C​3​.​A​9​f​l​e​x​i​o​n​_​I​n​t​e​r​_​e​t​_​T​r​a​n​s​d​i​s​c​i​p​l​i​naire
[11] http://​www​.lemonde​.fr/​p​o​l​i​t​i​q​u​e​/​c​h​a​t​/​2​0​0​8​/​0​1​/​0​2​/​e​d​g​a​r​-​m​o​r​i​n​-​l​a​-​p​o​l​i​t​i​q​u​e​-​d​e​-​c​i​v​i​l​i​s​a​t​i​o​n​-​n​e​-​d​o​i​t​-​p​a​s​-​e​t​r​e​-​h​y​p​n​o​t​i​s​e​e​-​p​a​r​-​l​a​-​c​r​o​i​s​s​a​n​c​e​_​9​9​5​3​7​3​_​8​2​3​4​4​8​.html
[12] http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​R​a​y​m​o​n​d​_Aron
[13] http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​P​a​c​h​amama
[14] http://​www​.rue89​.com/​o​l​a​-​b​r​a​s​i​l​/​2​0​1​0​/​0​9​/​2​5​/​l​e​-​c​a​r​n​e​t​-​d​e​-​n​o​t​e​s​-​d​e​-​l​u​l​a​-​b​i​e​n​-​m​a​i​s​-​a​u​r​a​i​t​-​p​u​-​m​i​e​u​x​-​f​a​i​r​e​-​1​68113
[15] http://​www​.rue89​.com/​t​a​g​/​t​u​nisie
[16] http://​www​.rue89​.com/​t​a​g​/​t​e​a​-​party
[17] http://​www​.amazon​.fr/​L​H​o​m​m​e​-​M​o​r​t​-​E​d​g​a​r​-​M​o​r​i​n​/​d​p​/​2​0​2​0​0​44889
[18] http://​www​.rue89​.com/​2​0​0​8​/​0​1​/​1​0​/​s​a​r​k​o​z​y​-​e​t​-​e​d​g​a​r​-​m​o​r​i​n​-​l​a​-​f​a​b​l​e​-​d​u​-​p​r​e​s​i​d​e​n​t​-​e​t​-​d​u​-​p​h​i​l​o​sophe
[19] http://​www​.rue89​.com/​s​i​g​n​e​s​-​c​o​n​t​r​e​-​s​i​g​n​e​s​/​c​e​-​q​u​e​-​s​a​r​k​o​z​y​-​n​e​-​d​i​t​-​p​a​s​-​q​u​a​n​d​-​i​l​-​p​a​r​l​e​-​d​e​-​c​i​v​i​l​i​s​ation…
[20] http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​E​d​g​a​r​_​Morin
[21] http://​dia​lo​gue​sen​hu​ma​nite​.org/​?​q​=​3​3​1​-​l​a​-​v​o​i​e​-​e​d​g​a​r​-​morin
[22] http://​livre​.fnac​.com/​a​2​9​1​7​6​5​3​/​E​d​g​a​r​-​M​o​r​i​n​-​L​a​-​v​o​i​e​?​O​r​i​g​i​n​=​R​U​E​8​9​_​EDITO

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