Une vie philosophique et politique

Par Mis en ligne le 26 novembre 2010
Couverture ouvrage

Derrida

Benoît Peeters
Éditeur : Flammarion,740 pages /
Philosophie

Trois ans avec Derrida : les carnets d’un biographe

Couverture ouvrage
Benoît Peeters
Éditeur : Flammarion, 247 pages
Résumé : Peeters publie un livre dont le rythme réus­sit à tra­duire l’énorme vita­lité, intel­lec­tuelle et phy­sique qui se dégage de l’existence de Derrida.

Les dangers de la biographie

On connaît les pièges qui guettent toute entre­prise bio­gra­phique concer­nant la vie d’un phi­lo­sophe : trop proche de sa pensée, l’auteur risque de tomber dans le pané­gy­rique ou l’hagiographie, adver­saire intel­lec­tuel il peut en donner une lec­ture hos­tile, par­tielle et par­tiale. De plus, les contours d’une pensée risquent d’être dilués dans les anec­dotes concer­nant la vie privée ou, au contraire, dans l’énumération aride des concepts et des ouvrages, en pri­vant le lec­teur de tout plai­sir et la bio­gra­phie de toute dimen­sion nar­ra­tive et fic­tion­nelle.

L’entreprise est d’autant plus dan­ge­reuse quand le phi­lo­sophe concerné est Jacques Derrida, phi­lo­sophe « célèbre et méconnu », comme a eu l’occasion de l’écrire Roger-Pol Droit. Célèbre parce que les dif­fé­rentes étapes de sa pensée, les concepts qu’il a éla­bo­rés, le nou­veau style d’écriture phi­lo­so­phique qu’il a inau­guré, ses mul­tiples ami­tiés et ini­mi­tiés intel­lec­tuelles et, dans la deuxième partie de sa vie, sa pré­sence média­tique et son succès à l’étranger ont animé la vie intel­lec­tuelle de la deuxième moitié du XXe siècle. Méconnu, parce qu’il n’a jamais accepté de renon­cer à la com­plexité du tra­vail phi­lo­so­phique au nom d’une « vul­ga­ri­sa­tion » jugée néces­saire et inévi­table par tant d’autres, et parce que très peu de per­sonnes ont lu inté­gra­le­ment les quelques quatre-vingts volumes denses et dif­fi­ciles, sou­vent dérou­tants, qui consti­tuent son oeuvre.

Benoît Peeters réus­sit à éviter la plu­part de ces pièges, tout d’abord parce qu’il n’appartient pas au « pre­mier cercle » de fidèles du « maître », enga­gés dans le com­men­taire quasi-tal­mu­dique de ses écrits et qui ont perdu toute dis­tance cri­tique à son égard. Visiblement pas­sionné de phi­lo­so­phie, il n’est pour­tant pas un « phi­lo­sophe de pro­fes­sion » et il a jusqu’ici écrit essen­tiel­le­ment sur la bande des­si­née (on lui doit un cer­tain nombre d’ouvrages sur Hergé, mais aussi une bio­gra­phie de Paul Valéry et un DVD d’entretiens avec Alain Robbe-Grillet). Ensuite, parce qu’il est par­fai­te­ment conscient des dif­fi­cul­tés de son entre­prise, qu’il expose avec pré­ci­sion et luci­dité dans l’introduction à l’ouvrage. Derrida est en effet, entre autres, le phi­lo­sophe qui a établi un lien étrange entre la vie et l’œuvre, qui a inter­rogé inlas­sa­ble­ment la fron­tière entre « le corpus et le corps » des phi­lo­sophes et des écri­vains qu’il aimait, qui n’a jamais cessé de lire les Confessions de Saint Augustin et de Rousseau et qui a lui-même écrit, sur le tard, un texte inti­tulé Circonfession, qui évoque pour la pre­mière fois son enfance algé­rienne, l’expérience de la cir­con­ci­sion, mais aussi l’agonie de sa mère et un réseau com­plexe de sou­ve­nirs liés à sa « non appar­te­nance » tour­men­tée à la judaïté et au judaïsme.1

Peeters ne choi­sit cepen­dant pas d’inaugurer un nou­veau genre de bio­gra­phie qui inté­gre­rait les résul­tats de la réflexion de Derrida. Il affirme ne pas vou­loir offrir une intro­duc­tion à la pensée du phi­lo­sophe, ni une inter­pré­ta­tion de son œuvre, ni non plus une « bio­gra­phie intel­lec­tuelle », mais plutôt aspi­rer à pro­po­ser « la bio­gra­phie d’une pensée au moins autant que l’histoire d’un indi­vidu » (p. 11), à pré­sen­ter les grandes étapes de sa vie tout en fai­sant revivre l’univers intel­lec­tuel d’une époque, en évo­quant une série incroyable de liens avec des écri­vains, des artistes et des intel­lec­tuels fran­çais et étran­gers. La méthode choi­sie consiste à s’appuyer en même temps sur des témoi­gnages « vivants » de pro­ta­go­nistes de l’époque, amis ou enne­mis (avec la part inévi­table de sub­jec­ti­vité, de lacunes, de par­tia­lité que de tels témoi­gnages pré­sup­posent) et sur les archives per­son­nelles du phi­lo­sophe ras­sem­blées pour l’essentiel en deux fonds : la Special Collection de la Langson Library d’Irvine en Californie et le fonds Derrida de l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contem­po­raine) à Caen. Mais tra­vailler sur Derrida signi­fie aussi connaître son tra­vail autour des notions mêmes d’ « archive » et de « témoi­gnage », que le phi­lo­sophe a patiem­ment décons­truites dans ses ouvrages publiés comme dans ses sémi­naires en cours de publi­ca­tion. 2

Aucune naï­veté n’est per­mise ici au bio­graphe, qui est appelé à réflé­chir sans cesse sur la tra­di­tion et la concep­tua­li­sa­tion de la bio­gra­phie, des « confes­sions » phi­lo­so­phiques, du témoi­gnage, de l’archive. Face à ces innom­brables dif­fi­cul­tés, Peeters a choisi d’associer à la bio­gra­phie des « car­nets du bio­graphe » qui retracent ses trois années de recherche consa­crées au phi­lo­sophe, ce qui lui permet d’exprimer ailleurs que dans la bio­gra­phie ses per­plexi­tés, ses éga­re­ments, ses inter­ro­ga­tions, de donner en aparté des témoi­gnages de proches, dis­ciples, amis et enne­mis qui ont nourri la bio­gra­phie et, pour finir, de tracer indi­rec­te­ment un beau por­trait de Marguerite Derrida, l’épouse du phi­lo­sophe, qui lui a donné accès sans réserve (malgré quelques hési­ta­tions ini­tiales) aux cor­res­pon­dances et docu­ments per­son­nels qui se trouvent encore au domi­cile du couple, à Ris-Orangis.

Benoît Peeters publie ainsi un livre dont le rythme réus­sit à tra­duire l’énorme vita­lité, intel­lec­tuelle et phy­sique qui se dégage de l’existence de Derrida, une sorte d’ogre de la vie et de la phi­lo­so­phie qui, jusqu’aux der­niers jours de son exis­tence et malgré la mala­die, n’a cessé de voya­ger, d’intervenir en public, de réflé­chir, d’ écrire et de parler à partir de l’actualité la plus brû­lante (du 11 sep­tembre au sort fait en France au sans-papiers et à l’hospitalité néces­saire à toute éthique et toute poli­tique, des rap­ports entre la France et l’Algérie, au conflit israélo-pales­ti­nien ou à la guerre en Irak et l’altermondialisme).

Marges, exclusions, combats

La bio­gra­phie nous pré­sente l’image d’un Derrida tou­jours « mal-aimé », qui tout en étant un des phi­lo­sophes les plus connus et les plus média­ti­sés de sa géné­ra­tion, a vécu tou­jours à la marge, de façon par­fois choi­sie, par­fois très dou­lou­reu­se­ment subie. En 1942, le jeune Derrida est exclu de l’école, suite à des mesures anti­sé­mites dans les­quelles le zèle de l’administration en Algérie a dépassé celui de Vichy.3

Plus tard, une fois arrivé en métro­pole, il vivra la dif­fi­cile condi­tion d’être un pro­vin­cial, un étran­ger, tou­jours en marge de la pres­ti­gieuse ins­ti­tu­tion de la rue d’Ulm à laquelle il a eu autant de mal à accé­der. L’université fran­çaise, quant à elle, agacée par l’extraordinaire succès de son tra­vail à l’étranger, fera tout son pos­sible pour l’exclure, jusqu’à la fin de sa vie, quand on lui refu­sera même l’entrée au Collège de France, défini par Bourdieu à juste titre comme « le lieu des héré­tiques consa­crés ». Cette posi­tion en marge, déter­mi­nera le goût de Derrida pour toutes les ins­ti­tu­tions déca­lées, paral­lèles, comme l’École nor­male supé­rieure, l’École des hautes études en sciences sociales, le Centre cultu­rel de Cerisy, jusqu’à l’IMEC qu’il choi­sira pour dépo­ser ses archives plutôt que la Sorbonne, l’Académie fran­çaise ou la BNF. Plus pro­fon­dé­ment, cette mar­gi­na­lité ins­ti­tu­tion­nelle (en partie réelle, en partie fan­tas­mée) n’est cer­tai­ne­ment pas étran­gère au refus sys­té­ma­tique de Derrida d’assumer une quel­conque « iden­tité », d’adhérer de façon acri­tique à un mou­ve­ment poli­tique, de par­ti­ci­per à une « com­mu­nauté ». Juif sans reven­di­quer sa judaïté comme une iden­tité figée, engagé à gauche sans jamais adhé­rer au parti com­mu­niste (sa réflexion sur Marx n’arrive que très tar­di­ve­ment, en 1993, avec l’ouvrage Spectres de Marx), occupé inces­sam­ment à conce­voir des liens poli­tiques, ami­caux, amou­reux qu’on ne puisse réduire à aucune « fra­ter­nité ».4

Sa méfiance irré­duc­tible vis-à-vis de toute forme de « com­mu­nauté » (fût-elle inavouable ou dés­œu­vrée ou « sans com­mu­nauté ») l’a poussé aussi à se démar­quer de phi­lo­sophes qu’il a par ailleurs tou­jours admi­rés, comme Jean-Luc Nancy ou Maurice Blanchot, et consti­tue pro­ba­ble­ment aujourd’hui (alors que la « com­mu­nauté », le « commun », la nos­tal­gie du « com­mu­nisme » sont très à la mode) l’un de ses legs phi­lo­so­phiques les plus inté­res­sants et féconds.

Peeters montre aussi à quel point, pour para­phra­ser le titre d’un célèbre docu­men­taire consa­cré à Pierre Bourdieu, la phi­lo­so­phie a tou­jours été pour Derrida un « sport de combat » : « Derrida a presque tou­jours été en guerre contre quelqu’un ou quelque chose Dans ces com­bats, il a fait preuve de talent, d’habileté, par­fois de roue­rie. Il y a reçu bien des coups, mais ne s’est pas privé d’en donner quelques-uns. » (Trois ans avec Derrida, p. 92). Le bio­graphe recon­naît chez le phi­lo­sophe une pul­sion polé­mique, qui le pous­sait à ne jamais aban­don­ner ses posi­tions, à ne jamais choi­sir le com­pro­mis, fût-ce face à des inter­lo­cu­teurs puis­sants, vivants et recon­nus (comme Foucault, Lévi-Strauss, Sollers, Lacan, Searle, pour n’en citer que quelques-uns).

Dans la décons­truc­tion, il y a tou­jours eu une part d’agression, authen­tique ou perçue comme telle par ses adver­saires et, de son côté, Derrida n’a jamais cessé d’être l’objet d’attaques par­fois très bru­tales.

Beaucoup de ces heurts et conflits ont été moti­vés par de réels enga­ge­ments poli­tiques et intel­lec­tuels, d’autres sont la consé­quence du nar­cis­sisme déme­suré qui carac­té­ri­sait le phi­lo­sophe, et qui le pous­sait à s’éloigner de tous ceux qui ne lui témoi­gnaient pas une admi­ra­tion et une fidé­lité sans bornes. Tout en res­tant fidèle à un parti pris de sym­pa­thie à l’égard de son sujet, Peeters (qui affirme ne pas pou­voir conce­voir une bio­gra­phie sur le mode de la haine ou de l’hostilité) n’évite pas de mon­trer les côtés les plus obs­curs de la per­son­na­lité der­ri­dienne : une gra­pho­ma­nie qui, sur­tout dans la der­nière partie de sa vie, l’a poussé, avec la com­pli­cité des Éditions Galilée à publier trop et trop sou­vent, par­fois inuti­le­ment (pour lutter contre son angoisse crois­sante de la mort, disait-il), sa ten­dance par­fois fran­che­ment aga­çante à l’«autopastiche » qui rend cer­tains de ses ouvrages illi­sibles, mais sur­tout sa com­plai­sance à l’égard de la faune bigar­rée des « der­ri­diens » qui ont fini, en France et à l’étranger, par ins­ti­tuer une sorte de « culte de la per­son­na­lité » qui a frôlé sou­vent le ridi­cule en nui­sant pro­fon­dé­ment à la récep­tion de son œuvre.

Engagements

En lisant la bio­gra­phie, on peut aussi prendre la juste mesure des innom­brables enga­ge­ments poli­tiques de Derrida, sou­vent peu connus du grand public. On a l’habitude de parler d’un vrai « tour­nant » éthique et poli­tique dans la pensée de Derrida, qu’on situe autour des années 1980 ; Peeters est éga­le­ment per­suadé de l’existence d’une cou­pure entre le pre­mier et le second Derrida, entre l’homme de la décons­truc­tion et l’homme de l’éthique et du retour au poli­tique.

Pour sa part, Derrida a tou­jours nié l’existence d’une telle « cou­pure » et à juste titre : même quand la décons­truc­tion pou­vait paraître très éloi­gnée de tout souci éthique et poli­tique, le ques­tion­ne­ment de la loi, du droit, de la jus­tice, était tou­jours essen­tiel. Tout d’abord il s’agissait de la loi de la langue, qu’il faut tou­jours avoir accep­tée ou reçue comme un don pour pou­voir com­men­cer à parler ou à écrire ; plus tard, du rap­port entre le droit et la lit­té­ra­ture, et notam­ment du rôle de la « signa­ture » et du « titre » 5

La loi était inter­ro­gée éga­le­ment à partir de l’institution, et avant tout de l’institution phi­lo­so­phique dans l’histoire de ses rap­ports avec l’école et l’université. Comme le rap­pelle Peeters, Derrida a ainsi par­ti­cipé à plu­sieurs mou­ve­ments visant à chan­ger l’institution phi­lo­so­phique exis­tante (GREPH), ou à créer de nou­velles ins­ti­tu­tions de recherches et d’enseignement, plus ouvertes et trans­dis­ci­pli­naires (le Collège International de Philosophie).

Les années 1980 ne font qu’accentuer les aspects poli­tiques déjà pré­sents dans la décons­truc­tion, à tra­vers une réflexion sur les figures (éthiques et/​ou poli­tiques) de l’hospitalité, du pardon, de la démo­cra­tie ou du témoi­gnage, mais aussi à tra­vers de mul­tiples enga­ge­ments de Derrida (aide aux intel­lec­tuels tchèques dis­si­dents ou per­sé­cu­tés, par­ti­ci­pa­tion au Parlement International des Écrivains en 1994, par­ti­ci­pa­tion à la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, au comité de sou­tien à Nelson Mandela, mais aussi cri­tique des lois fran­çaises sur l’immigration et le droit d’asile, des consé­quences sociales de la mon­dia­li­sa­tion néo-libé­rale).

Peeters a ainsi raison d’affirmer, dans ses « car­nets », que la hié­rar­chie habi­tuelle des ouvrages de Derrida méri­te­rait pro­ba­ble­ment d’être revue : les cinq pre­miers livres qui ont fait sa répu­ta­tion (L’écriture et la dif­fé­rence, De la gram­ma­to­lo­gie, La Voix et le phé­no­mène, Marges, La Dissémination) nous parlent moins aujourd’hui (après quelques décen­nies de pensée cri­tique, quand les pro­blé­ma­tiques liées à l’image sont en train de prendre le pas sur celles liées à l’écriture, etc.) que ceux qui suivent, qui s’engagent et nous engagent sou­vent dans des voies nou­velles, et qui n’ont pas encore été assez lus et com­men­tés.

Héritages

Que reste-t-il aujourd’hui de l’héritage impro­bable de cette immense figure d’écrivain-philosophe ? Depuis Spectres de Marx, Derrida a beau­coup parlé de l’héritage : tout héri­tage est fra­gile, hété­ro­gène, impose des choix (par­fois dou­lou­reux) et des enga­ge­ments aux héri­tiers.

Apparemment, il reste très peu de l’héritage der­ri­dien aujourd’hui, au moins en France. Mis à part des livres d’hommages ou de témoi­gnage, de simples com­men­taires, il ne s’est véri­fié rien de com­pa­rable (comme on aurait pu s’y attendre) au foi­son­ne­ment de publi­ca­tions, de thèses, de recherches et de tra­vaux qui ont pro­longé l’oeuvre de ses contem­po­rains, comme Deleuze ou Foucault ou, plus récem­ment, d’autres phi­lo­sophes encore vivants de sa géné­ra­tion, comme Badiou, Nancy ou Rancière. Son génie semble être trop lié aux moda­li­tés mêmes de son talent d’écrivain pour qu’on puisse, au moins pour l’instant, dépas­ser le simple, inutile et déce­vant geste mimé­tique. Le nar­cis­sisme exas­péré et par­fois exas­pé­rant que beau­coup lui recon­naissent l’a poussé à se méfier des per­son­na­li­tés les plus ori­gi­nales de son entou­rage, à pré­fé­rer des fidèles à tout épreuve qui l’ont sûre­ment accom­pa­gné dans sa vie, qui lui ont permis d’écrire et de penser mais qui ne peuvent pas ouvrir son héri­tage vers les « lignes de fuite » qu’il appelle.

Et cepen­dant, cet héri­tage reste encore à venir dans la « théo­rie cri­tique » qui, depuis les États-Unis, com­mence à faire res­sen­tir ses effets même sur les struc­tures sclé­ro­sées de l’université fran­çaise, dans les gender stu­dies, subal­tern stu­dies, cultu­ral stu­dies qui doivent tel­le­ment à son ensei­gne­ment à l’étranger, au réseau d’amitiés et d’influences intel­lec­tuelles et uni­ver­si­taires qu’il y a déve­lop­pés. Il reste encore à venir dans la quan­tité énorme de com­men­taires qu’il a consa­crés aux plus grandes figures de la phi­lo­so­phie et de la lit­té­ra­ture (de Platon, à Rousseau, à Kant, à Hegel, à Artaud, Blanchot, Joyce ou Genet), dans les pistes qu’il a ouvertes dans la der­nière période de son acti­vi­tés phi­lo­so­phique et poli­tique et que mal­heu­reu­se­ment il n’a pas eu le temps d’approfondir comme il aurait cer­tai­ne­ment su le faire (les héri­tages de la pensée mar­xiste, la mon­dia­li­sa­tion et ses consé­quences, le destin de l’Europe). Il reste à venir éga­le­ment dans la nou­velle pensée de la tech­nique qui s’esquissait dans Écographies de la télé­vi­sion, écrit en 1996 avec Bernard Stiegler, dans l’ouvrage sur Le Toucher écrit en hom­mage à Jean-Luc Nancy en 2000, dans Mal d’Archive, dans Spectres de Marx, dans la nou­velle radi­ca­lité de ses der­niers enga­ge­ments poli­tiques, dans une pensée renou­ve­lée de l’animal et de l’animalité.

Il faudra peut-être du temps pour que cet héri­tage soit enfin sous­trait aux (trop) proches et à leur fidé­lité exces­sive qui ne peut que para­ly­ser les deve­nirs auto­nomes d’une pensée. Il faudra peut-être du temps, comme Derrida lui-même le disait de façon très lucide dans son der­nier entre­tien, pour qu’on le lise et pour qu’on le lise vrai­ment, en dehors du per­son­nage média­tique, du bruit et de la fureur des conflits uni­ver­si­taires et intel­lec­tuels qui ont marqué la fin du ving­tième siècle et pour que son influence s’exerce, comme elle a com­mencé à le faire de son vivant, dans des domaines extra-phi­lo­so­phiques, dans les arts, le cinéma, la lit­té­ra­ture, l’architectures, dans des pen­sées et de pra­tiques qui ne se recon­naissent pas dans l’exercice de dis­ci­plines ins­ti­tu­tion­nelles et ins­ti­tu­tion­na­li­sées (comme lui-même ne s’y est jamais entiè­re­ment reconnu).

Cette bio­gra­phie aurait atteint son but si elle pou­vait pous­ser de nou­velles géné­ra­tions d’étudiants, de cher­cheurs, d’artistes à le lire (le lire enfin), par-delà tout com­men­taire, pour qu’une oeuvre phi­lo­so­phique d’une telle puis­sance ne tombe pas rapi­de­ment et défi­ni­ti­ve­ment dans l’oubli, ne se fige pas dans le « monu­ment », mais puisse retrou­ver toute la puis­sance de l’événement qu’elle a été et conti­nuera cer­tai­ne­ment à être.

rédac­teur : Manola ANTONIOLI, Critique à non​fic​tion​.fr
Illustration : www​.allo​cine​.fr

Notes :

1 – Le texte Circonfession fait partie d’un ensemble de textes de Derrida qui visent à déjouer la linéa­rité tra­di­tion­nelle de l’écrit (Glas, La Dissémination, Tympan, La Carte pos­tale, La Contre-allée, écrit avec Catherine Malabou) et il se com­pose de cin­quante-neuf unités d’écriture ins­crites à la marge des pages de l’essai de Geoffrey Bennington sur Derrida inti­tulé Derridabase. Le but affirmé de Derrida est de dédire ainsi de l’intérieur la sys­té­ma­ti­sa­tion de son œuvre pro­po­sée par Bennington, en y intro­dui­sant un élé­ment tex­tuel de sur­prise non for­ma­li­sable. Les deux textes ont été publiés en 1991, sous le titre Jacques Derrida au Seuil, coll. « Les contem­po­rains ».
2 – Il existe qua­rante-trois sémi­naires inédits de Jacques Derrida, en cours de trans­crip­tion et publi­ca­tion chez Galilée. À ce jour, il y a deux volumes publiés : Séminaire La Bête et le sou­ve­rain, vol. 1, 2001-2002, Paris, Galilée, 2008 et La Bête et le sou­ve­rain, vol. 2, 2002-2003, Paris, Galilée, 2010. Cette entre­prise déme­su­rée, qui pren­dra plus de qua­rante ans, ne fait qu’ajouter au ver­tige du nou­veau lec­teur qui vou­drait s’approcher de la pensée de Derrida : par où abor­der une œuvre qui com­prend plus de quatre-vingts volumes publiés, plus de quatre-vingts volumes en cours de publi­ca­tion, une consi­dé­rable lit­té­ra­ture secon­daire, le tout très sou­vent d’une lec­ture ardue et qui semble ne s’adresser qu’aux « ini­tiés » ? Ces dif­fi­cul­tés ne sont sûre­ment pas étran­gères à la récep­tion, à ce jour très par­tielle, déce­vante et insuf­fi­sante, de la pensée de Derrida, sur­tout en France.
3 – Au sujet de cet épi­sode de l’enfance de Derrida et de la belle réflexion sur l’identité et la langue qu’il lui a ins­pi­rée, je ren­voie à la lec­ture de l’ouvrage Le Monolinguisme de l’autre, Paris, Galilée, 1996.
4 – Voir à ce sujet l’ouvrage Politiques de l’amitié, Paris, Galilée, 1994.
5 – À ce sujet, je ren­voie à Geoffrey Bennington et Jacques Derrida, Jacques Derrida, op. cit., et notam­ment aux pages 223-239. Geoffrey Bennington était déjà très sen­sible, à l’époque, aux aspects poli­tiques et éthiques de la pensée de Derrida, aux­quels il consacre de nom­breuses ana­lyses.

Titre du livre : Derrida
Auteur : Benoît Peeters
Éditeur : Flammarion
Collection : Grandes Biographies
Date de publi­ca­tion : 06/10/10
N° ISBN : 2081214075
Titre du livre : Trois ans avec Derrida : les car­nets d’un bio­graphe
Auteur : Benoît Peeters
Éditeur : Flammarion
Date de publi­ca­tion : 30/11/99
N° ISBN : 978-2081214088

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