Une résistance émerge face à des élites particulièrement cruelles

Entrevue avec Beverly J. Silver1

Carole Yerochewski

Professeure associée en relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais.

C.Y. – Avec l’équipe du Global Social Protest Research Group, vous travaillez sur les conflits sociaux et de travailleurs depuis la fin du XIXe siècle. Vos travaux mettent en évidence des vagues de conflits à des moments-clés ou des « points tournants » de l’histoire de nos sociétés. Ils révèlent en particulier une intensification des conflits depuis la crise de 2008, similaire à celle des années 1930 qui était caractérisée par une « montée des extrêmes » face à l’intensification de la marchandisation. Comment expliquer le retour de cette utopie du libre-marché qui sévit avec le néolibéralisme, dont on croyait pourtant, avec Polanyi, avoir retenu que cela peut mener à une grande catastrophe comme le nazisme et la Seconde Guerre mondiale ?

B.J.S. Il est vrai que Polanyi a brillamment réfuté cette croyance dans le libre-marché, en montrant pourquoi cette idéologie ne peut conduire qu’à une catastrophe, à un cataclysme enchaînant fascisme, dépression et guerres mondiales, comme cela s’est produit dans le sillage de la crise des années 1930. D’ailleurs, plus personne dans l’après-Seconde Guerre mondiale n’aurait défendu cette utopie dévastatrice. Même Nixon se proclamait « keynésien » en 1971.

Cependant, la critique de cette idéologie libérale est insuffisante. Elle n’a d’ailleurs pas permis d’anticiper un possible retour de l’utopie du libre-marché, parce qu’elle laisse dans l’ombre l’évolution historique du capitalisme. Celui-ci ne joue aucun rôle dans l’analyse de Polanyi. Or, le capitalisme en tant que système historique mondial (world-historical system) repose sur une contradiction fondamentale : il ne peut à la fois poursuivre le profit et préserver les moyens de vivre de l’ensemble de la planète.

On voit ainsi alterner depuis la fin du XIXe siècle les crises de profitabilité (1873-1896 et 1973-1980) avec les crises de légitimité (1929-1945 et 2001-2008) parce que la solution d’un type de crise entraîne nécessairement l’autre : en voulant renouer avec les profits, le capitalisme du début du XXe siècle a tellement appauvri les travailleurs et les travailleuses que la misère a plongé la société dans le désespoir, le chaos et la révolte. Pour répondre à cette effroyable crise de légitimité, le compromis social bâti dans le sillage du New Deal et de l’après-Seconde Guerre mondiale a reposé sur la prémisse qu’il n’y aurait plus de contradiction entre assurer la profitabilité et assurer les moyens de vivre. Ce fut l’ère de l’utopie de la croissance infinie. Elle s’est heurtée aux limites écologiques et au renforcement du pouvoir des travailleurs et de leurs luttes : partout sur la planète, on a tenu pour acquis que le modèle du salarié fordiste allait s’étendre à toutes les catégories de travailleurs. Or, la généralisation de ce modèle était incompatible avec le maintien de la profitabilité. D’où la crise des années 1970 et la contre-révolution menée par Reagan et Thatcher.

C.Y. – Mais comment expliquer que le « retour du pendule » aille si loin à présent, au point d’assister à nouveau à ce que vous appelez une « plongée vers le chaos » ?

B.J.S. Il n’y a jamais eu d’engagement clair, dans le cadre du compromis fordiste, à placer les moyens de vivre avant les profits si les deux entraient en contradiction. La mise en œuvre, inaugurée par Reagan et Thatcher, de politiques visant à renouer avec les profits, en dérégulant la monnaie et en démantelant les protections acquises par les travailleurs et les travailleuses s’est donc opérée en renouant avec l’idéologie du libre-marché.

On aurait toutefois pu s’attendre après la crise financière de 2008, qui n’est plus une crise de profitabilité – puisque les profits ont été rétablis avec la financiarisation – à ce qu’une correction de trajectoire intervienne : de toute évidence, le système a failli à protéger la terre, le travail et la monnaie; nous sommes en pleine crise de légitimité.

Mais, ainsi que le souligne Polanyi, ce qui peut paraître normal – voir les classes dirigeantes placer la protection de la société dans son ensemble au-dessus de ses intérêts égoïstes, comme elles l’ont fait au Royaume-Uni au XVIIIe siècle – n’est pas ce qui est le plus commun. Outre la bourgeoisie triomphante, dont Polanyi dit qu’elle ne possède « aucun organe pour sentir les dangers » contenus dans la course au profit, à la marchandisation et l’accumulation, il y a d’autres contre-exemples, comme celui des colonisateurs européens. Et quand une « élite grossièrement égoïste », pour reprendre l’expression de Polanyi, arrive à se maintenir au pouvoir, alors il faut s’attendre à plonger dans la destruction totale en entrant dans une longue période de chaos. C’est ce à quoi nous assistons aujourd’hui avec l’accroissement des inégalités, la prolifération des guerres, la crise des réfugié·e·s, la montée de la xénophobie, des néofascistes et des mouvements d’extrême droite.

C.Y. – Vous soulignez que c’est la montée des mouvements massifs de travailleurs et la force des révoltes anti-impérialistes qui, après la grande catastrophe des années 1930, ont amené les classes dirigeantes à prendre conscience des dangers contenus dans l’utopie d’un marché autorégulé. Or, aujourd’hui, on insiste beaucoup sur l’affaiblissement des mouvements de travailleurs et du syndicalisme. Vos travaux confirment-ils cet aspect ?

B.J.S. Sur ce plan, il faut être attentif à ce que soulignaient Marx et Polanyi. Tous deux ont insisté sur les mouvements de résistance que nourrissent le capitalisme et la marchandisation, d’une part, au point de production, c’est-à-dire sur les lieux de travail, d’autre part, pour ce qui concerne Polanyi, dans la société dans son ensemble. Car le système capitaliste tout à la fois appauvrit, plonge dans la misère une partie de la population et suscite une réaction de protection de la société, et, en même temps, il alimente sans cesse la formation de nouvelles classes de travailleurs et de travailleuses.

Ces phénomènes illustrent le caractère cyclique de la destruction créatrice du capitalisme, qui contribue au fait que les classes travailleuses (working classes) et les mouvements de travailleurs du monde entier se forment, se défont et se reforment de façon récurrente. La vague de conflits anti-austérité en Europe a été ainsi surtout portée par les classes ouvrières établies qui sont en train de se démanteler. En revanche, la vague de grèves que la Chine a connue récemment, grèves menées par les travailleurs migrants des campagnes vers les villes, révèle qu’une nouvelle classe de travailleurs est en formation. On retrouve ce phénomène avec les délocalisations de production de la Chine vers le Vietnam, le Cambodge ou le Bangladesh : à nouveau, des grèves ont éclaté dans le sillage des nouvelles implantations industrielles. On vérifie ainsi ce que j’ai résumé par « là où le capital va, les conflits capital-travail suivent rapidement ».

J’ai qualifié de « Polanyi-type » et de « Marx-type » ces deux sortes de vague de conflits. Mais il est apparu une nouvelle sorte, c’est-à-dire un troisième type d’acteurs parmi les travailleurs, qui sont devenus visibles en particulier depuis les soulèvements et protestations de 2011 dans le monde. Ce sont toutes ces personnes qui sont sous-employées, précaires ou chômeuses que l’on retrouve par exemple dans Occupy ou lors des mouvements dits du Printemps arabe.

Pour intégrer ce phénomène aux conflits de travailleurs, il faut revenir à Marx qui avait bien souligné, dans le volume 1 du Capital, que le processus d’accumulation du capital va de pair avec un accroissement de la misère qui conduit à des conflits au niveau de la société. Un tel constat ramène à l’avant-plan la question des luttes sur les conditions de reproduction de la force de travail, au sujet de laquelle il existe une importante littérature féministe pertinente. Le capitalisme est ainsi caractérisé par la tendance à long terme à détruire plus rapidement des moyens de vivre qu’à en créer de nouveaux. Nous assistons donc à la prolétarisation de personnes qui ne sont pas absorbées par le salariat stable parce qu’elles sont en surplus par rapport aux besoins du capital. Nous pouvons donc nous attendre à ce que les luttes menées par ce troisième type de travailleurs s’amplifient à l’avenir.

Aussi est-ce une bonne nouvelle de voir ces personnes marginalisées ou exclues par le capital se mobiliser massivement dans les différentes parties du monde. Nos travaux montrent bien que l’on retrouve les trois types de classes travailleuses dans la recrudescence actuelle de l’agitation ouvrière et de classe à l’échelle mondiale.

C.Y. – Doit-on en déduire que les travailleurs et travailleuses du monde entier vont enfin s’unir ? L’optimisme est-il de mise quand on se souvient que le triomphe du nazisme a aussi résulté des divisions de la gauche et de l’incompréhension du danger que l’antisémitisme faisait courir et qui aurait nécessité de faire front commun ? Aujourd’hui encore le racisme, le sexisme, la xénophobie traversent les rangs des travailleurs, qui sont aussi des travailleuses, des immigrant·e·s, des réfugié·e·s, des musulmans et musulmanes, etc. Les élites et classes dirigeantes ne s’aveuglent-elles pas d’autant plus qu’il leur est possible d’agiter ces spectres pour gagner des voix – et pas seulement parmi les pauvres, comme on a coutume de le penser, mais parmi les classes moyennes ?

B.J.S. En effet, un trait fondamental du capitalisme historique tient dans les façons selon lesquelles les distinctions en fonction du genre, de la race, du statut de citoyenneté, etc., sont régulièrement mobilisées par les capitalistes, mais aussi, selon les situations, par les États ou par les travailleurs eux-mêmes, pour justifier l’octroi ou la revendication de protections en faveur d’un segment des classes travailleuses2. On cherche ainsi à acheter une légitimité au capitalisme auprès d’une partie seulement des travailleurs pour éviter une crise de profitabilité. Ce sont des tentatives pour résoudre la quadrature du cercle, qui se heurtent tôt ou tard aux aspirations des travailleuses et travailleurs laissés pour compte – la majorité – de bénéficier aussi de droits et protections.

Mais au cours du XXe siècle, ces tentatives ont fonctionné un temps : on a assisté au développement de divisions entre travailleurs et travailleuses au sein d’un même pays, mais aussi d’un pays contre un autre, ce qui a débouché par exemple sur la Première Guerre mondiale. Cela a aussi consolidé la dépendance du Sud par rapport au Nord. Car les inégalités entre Nord et Sud se sont accrues au cours de la période fordiste et elles se maintiennent à présent à un haut niveau, tandis que les inégalités se creusent au sein des pays. Cette situation nourrit les flux de migration et le recours aux guerres, lorsque des gouvernements cherchent à reconquérir une légitimité autour du drapeau national.

Dans l’analyse de la situation actuelle, il ne s’agit donc pas de reproduire l’erreur d’appréciation qu’a faite Marx : son optimiste, quant à l’unification d’un mouvement international de travailleurs et à son pouvoir de transformation sociale, venait de ce qu’il a tenu pour acquis que les distinctions au sein de la classe laborieuse, entre ceux qui sont employés et ont le pouvoir d’imposer des perturbations coûteuses au capital et ceux qui ne le sont pas ou qui sont sous-employés et ont seulement le pouvoir de provoquer des protestations de rue, ne recoupaient pas les distinctions en matière de genre, de race, de statut de citoyenneté, etc. Or, c’est le développement main dans la main du capitalisme avec le colonialisme, le racisme et le patriarcat qui a brouillé la capacité de la classe laborieuse à produire une vision émancipatrice pour l’ensemble de la classe.

Aujourd’hui, en même temps que nous avons des signes que les divisions en matière de genre, de race, de citoyenneté se durcissent, nous avons aussi des signes encourageants comme quoi ces divisions arrivent à être dépassées. Par exemple, aux États-Unis, un pays dont l’impact géopolitique est bien sûr énorme, nous avons assisté, à la suite des luttes et impacts démographiques des migrations, à un revirement de l’AFL-CIO3, qui a décidé de soutenir les mouvements de défense de l’immigration et de se positionner en faveur de la légalisation des travailleurs sans-papiers, alors que cette organisation syndicale s’y était longtemps opposée. On voit aussi émerger un nouveau leadership porté par des figures féminines issues des luttes des travailleuses domestiques et des Centres de travailleurs (workers centers) ou parmi les récentes élues du Parti démocrate.

La situation est bien sûr contradictoire avec l’élection de Trump dont l’attitude du type « Après moi le déluge » ne diffère guère de celle des élites d’il y a un siècle. Même, ce qu’on voit aujourd’hui nous invite à nous demander si l’évolution du capitalisme historique n’a pas produit des classes dirigeantes particulièrement cruelles pour ignorer à ce point les niveaux choquants de dégradation des moyens de vivre et du bien-être de la majorité de la population dans le monde, pour minimiser les risques de conflits et d’émeutes sociales que la situation fait peser, ou pour croire qu’avec la technologie, elles seraient capables de se protéger de la montée des températures et du niveau des océans. Mais à côté de ces supputations, on voit très concrètement monter des mouvements qui proposent des visions pour aller au-delà du capitalisme historique afin de protéger les moyens de vivre de l’ensemble de la planète.

1 Beverly J. Silver est professeure de sociologie à l’Université Johns-Hopkins et directrice du Arrighi Center for Global Studies à Baltimore (Maryland, É.-U.). Elle est l’auteure de Forces of Labor. Workers’ Movements and Globalization since 1870 (Cambridge, University Press, 2003) traduit dans plus d’une douzaine de langues. Le livre vient d’être publié en français en livre numérique (e-book) sous le titre Forces du travail. Les conflits ouvriers et la globalisation depuis 1870, par les éditions de l’Asymétrie (Toulouse), <https://editionsasymetrie.org/ouvrage/forces-du-travail/>. Par ailleurs, un article sur le même sujet que cette entrevue est parue en 2019 sous le titre « “Plunges into utter destruction” and the limits of historical capitalism », dans Roland Atzmüller, Brigitte Aulenbacher, Ulrich Brand, Fabienne Décieux, Karin Fischer et Birgit Sauer (dir.), Capitalism in Transformation. Movements and Countermovements in the 21st Century, Cheltenham (Royaume-Uni), Edward Elgar Publishing, 2019.

2 Des auteures parlent à ce sujet des frontières changeantes des identités de genre, de race, ethnicité, etc., et de la coconstruction des rapports sociaux en matière de classe, de sexe et de race/ethnicité. Pour un aperçu, voir Danièle Kergoat, 2009; Danielle Juteau, 2015; Sirma Bilge, 2010, Rina Agarwala et Jennifer JihyeChun, 2019. Note de Carole Yerochewski.

3 AFL-CIO : American Federation of Labor-Congress of Industrial Organizations.