Valleyfield, mémoires et résistances

Une région en mal d’éducation

Il était une fois Valleyfield

Par Mis en ligne le 05 mars 2020

L’éducation pri­maire et secon­daire dans la ville de Salaberry-de-Valleyfield est régie par la Commission sco­laire (CS) de La-Vallée-des-Tisserands qui orga­nise les ser­vices de quelque 7900 élèves[1], dont envi­ron 3400 à Valleyfield même, 2100 au pri­maire et 1300 au secon­daire. C’est une petite com­mis­sion sco­laire qui couvre un très grand ter­ri­toire.

Une région défavorisée

Le minis­tère de l’Éducation et de l’Enseignement supé­rieur du Québec (MEQ) a établi, pour l’ensemble du Québec, des cri­tères et des indi­ca­teurs pour cerner le por­trait des écoles publiques. La défa­vo­ri­sa­tion est cal­cu­lée à partir de deux variables, l’indice de milieu socio-éco­no­mique (IMSE) et celui du seuil de faible revenu (SFR). L’indice obtenu varie de 1 pour les écoles les plus favo­ri­sées à 10 pour les plus défa­vo­ri­sées.

Sur les douze écoles pri­maires fran­co­phones de Valleyfield, huit écoles pré­sentent un indice de niveau 9 ou 10, et seule­ment deux ont un niveau infé­rieur à 8 (l’une à 6 et l’autre à 7)[2]. Pour sa part, la seule école secon­daire de Valleyfield est cotée 9, une cote qui pas­sera à 10 pour l’année 2019-2020. D’emblée, le por­trait sco­laire cam­pi­val­len­sien démontre une situa­tion des plus dif­fi­ciles. Par com­pa­rai­son, dans la com­mis­sion sco­laire voi­sine, celle des Trois-Lacs (région de Vaudreuil), seule­ment 2 écoles sur 25 ont un indice supé­rieur à 5. Un peu plus loin, à la CS des Patriotes (Boucherville, Chambly Contrecœur), 6 écoles sur 53 ont un indice supé­rieur à 5 (une à 6 et cinq à 7).

La situa­tion des enfants des mater­nelles n’est pas moins pro­blé­ma­tique : en 2012, 34,8 % des enfants sur le ter­ri­toire du Suroît sont consi­dé­rés comme vul­né­rables dans au moins un domaine de déve­lop­pe­ment, com­pa­ra­ti­ve­ment à 24,1 % en Montérégie et à 25,6 % pour l’ensemble du Québec. Selon l’Enquête qué­bé­coise sur le déve­lop­pe­ment des enfants à la mater­nelle, les enfants vul­né­rables sont plus sus­cep­tibles de mani­fes­ter des dif­fi­cul­tés dans leurs appren­tis­sages sco­laires et leur adap­ta­tion sociale.

Tableau I

Pourcentage d’enfants vul­né­rables dans les mater­nelles du Suroît, de la Montérégie

et du Québec (2012)

Santé phy­sique et bien-être Compétences sociales Maturité affec­tive Développement cog­ni­tif et lan­ga­gier Habiletés de com­mu­ni­ca­tion et connais­sances géné­rales Au moins un domaine
% % % % % % Nb
Suroît 16,5 12,3 14,1 16,1 14,1 34,8 150
Montérégie 8,7 8,1 9,1 9,7 9,7 24,1 3710
Le Québec 9,5 9,0 9,7 10,0 10,8 25,6 19910
Source : Institut de la sta­tis­tique du Québec, Enquête qué­bé­coise sur le déve­lop­pe­ment des enfants à la mater­nelle, 2012, RLS du Suroît

Le problème du décrochage

Il res­sort de ce por­trait qu’un grand nombre de jeunes sortent du pri­maire avec des retards et des lacunes tant sur le plan sco­laire que social. Il y quelques années, les obser­va­tions empi­riques des ensei­gnantes de fran­çais en pre­mière année du secon­daire indi­quaient que plus de 75 % des élèves n’atteignaient pas le niveau requis dans cette matière pour débu­ter leurs études secon­daires. L’une des consé­quences de cette situa­tion est un taux de décro­chage sco­laire impor­tant dans notre région, un taux lar­ge­ment supé­rieur à la moyenne mon­té­ré­gienne : 23,6 %pour Valleyfield contre 13,4 % en Montérégie en 2016[3]. Par ailleurs, le taux de com­plé­tion des études secon­daires (cinq années com­plé­tées) est de 59,9 % pour la Commission sco­laire de La-Vallée-des-Tisserands contre 69,5 % pour le Québec et 70,7 % pour la Montérégie. Ajoutons que la popu­la­tion de 25 à 64 ans n’ayant obtenu aucun diplôme est de 17,8 % pour l’ensemble du Québec, alors qu’elle est de 26 % dans notre région[4]. Cela explique sans doute que selon le défunt Conseil cana­dien sur l’apprentissage[5], à Salaberry-de-Valleyfield, le taux d’analphabétisme en 2009 était de 61,3 %.

La Commission sco­laire de La-Vallée-des-Tisserands a pré­senté à l’automne 2018 un Plan d’engagement vers la réus­site sur quatre ans éla­boré avec la com­mu­nauté. Espérons qu’il porte des fruits.

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Un secteur collégial dynamique mais désancré de la région

Le cégep de Valleyfield, malgré sa taille modeste, offre une carte de pro­grammes diver­si­fiée : treize pro­grammes tech­niques, cinq pré­uni­ver­si­taires, dont un pro­gramme de Baccalauréat International (IB) mul­ti­dis­ci­pli­naire, un double DEC[6] en sciences de la nature et arts visuels, un profil sport et un pro­gramme para­sco­laire intense en arts et sports. La fusion de la biblio­thèque muni­ci­pale avec celle du cégep, selon un modèle unique au Québec, a amé­lioré les ser­vices biblio­thé­caires non seule­ment pour la popu­la­tion col­lé­giale mais aussi pour toutes les citoyennes et citoyens de la muni­ci­pa­lité. Le cégep offre éga­le­ment un point de ser­vice de l’Université du Québec à Trois-Rivières et, à l’automne 2019, un centre d’études col­lé­giales ouvrira à Saint-Constant.

Jusque-là, on peut avoir l’impression que la situa­tion est satis­fai­sante car l’offre d’éducation post­se­con­daire est assez bonne. Mais si on observe d’un peu plus près, on note un fait éton­nant. Sur 2300 étu­diantes et étu­diants du sec­teur régu­lier, envi­ron 1100 au sec­teur tech­nique et 1000 au sec­teur pré­uni­ver­si­taire, en 2016, seule­ment 23 % pro­viennent de Valleyfield. Une anec­dote illustre cette situa­tion assez unique. L’équipe de foot­ball de l’école secon­daire locale figure parmi les plus fortes de sa divi­sion, avec une qua­ran­taine d’élèves. L’équipe du cégep est éga­le­ment très per­for­mante, mais elle n’accueille que trois jeunes pro­ve­nant de l’école secon­daire de Valleyfield. Autrement dit, nos jeunes ne pour­suivent pas leurs études. Cette situa­tion confirme un fait per­sis­tant dans notre région, soit une sco­la­ri­sa­tion des jeunes défaillante du début de l’école pri­maire jusqu’à la fin du col­lé­gial.

Une réalité de classe

Plusieurs fac­teurs sont en cause. Valleyfield a consti­tué pen­dant plu­sieurs décen­nies une ville indus­trielle rela­ti­ve­ment pros­père. On y trou­vait beau­coup d’emplois indus­triels bien rému­né­rés, avec des salaires sou­vent supé­rieurs à ceux de la fonc­tion publique. La culture locale a été for­te­ment influen­cée par la pré­sence de ces emplois à fort salaire. L’attrait de l’éducation comme pers­pec­tive d’amélioration des condi­tions de vie s’est peu déve­loppé chez la popu­la­tion. Or depuis les années 1980, le vent a tourné. Une dés­in­dus­tria­li­sa­tion impor­tante a frappé, d’où la perte de plu­sieurs cen­taines d’emplois indus­triels, ce qui a fait aug­men­ter consi­dé­ra­ble­ment le chô­mage et la pau­vreté. Souvent pas vrai­ment en mesure de retour­ner aux études à cause de l’âge et des res­pon­sa­bi­li­tés fami­liales, peu de tra­vailleuses et de tra­vailleurs ont repris le chemin de l’école ou du cégep ; la plu­part se sont repliés dans les emplois res­tants, dans les PME et les ser­vices notam­ment. L’idée d’une recon­ver­sion de l’économie locale, qui aurait été accom­pa­gnée de pro­grammes inten­sifs de for­ma­tion pour les tra­vailleurs afin qu’ils puissent se recy­cler, n’a pas vrai­ment été pré­sente jusqu’à der­niè­re­ment. Il y a cepen­dant une prise de conscience de cette pro­blé­ma­tique et plu­sieurs orga­nismes tant muni­ci­paux que régio­naux se penchent sur le pro­blème.

Le défi pour les pro­chaines années est d’amener plus de jeunes (et d’adultes, pour­quoi pas ?) à voir leur inté­rêt à conti­nuer leurs études ou à obte­nir un diplôme ou une qua­li­fi­ca­tion pro­fes­sion­nelle. Le tra­vail doit impli­quer plu­sieurs inter­ve­nants et se faire sur plu­sieurs plans. Du côté du cégep, men­tion­nons que la direc­tion tra­vaille avec dif­fé­rents orga­nismes pour éla­bo­rer diverses mesures d’attraction et de réten­tion des jeunes de Valleyfield. Mais beau­coup reste à faire.

Dominique Reynolds est ensei­gnant retraité


  1. Compilation des don­nées du Recensement du Canada de 2016 de Statistique Canada, dans DGEQ, Circonscription élec­to­rale 2017, Beauharnois, dos­sier socioé­co­no­mique, <file:///C:/Users/F%C3%A9licit%C3%A9/Downloads/dossier%20socio-%C3%A9conomique%20Beauharnois%20octobre%202018%20(1).pdf>.
  2. Les sta­tis­tiques sur les indices de défa­vo­ri­sa­tion sont tirées du site Internet du minis­tère de l’Éducation et de l’Enseignement supé­rieur pour l’année 2016-2017. De nou­veaux indices pour 2018 ont été publiés mais ne sont pas encore dis­po­nibles publi­que­ment.
  3. Salaberry-de-Valleyfield, Politique de déve­lop­pe­ment social, mai 2019,<https://​www​.ville​.val​ley​field​.qc​.ca/​s​i​t​e​s​/​d​e​f​a​u​l​t​/​f​i​l​e​s​/​p​d​f​/​A​d​m​i​n​i​s​t​r​a​t​i​o​n​_​m​u​n​i​c​i​p​a​l​e​/​P​o​l​i​t​i​q​u​e​s​_​m​u​n​i​c​i​p​a​l​e​s​/​p​o​l​i​t​i​q​u​e​_​d​e​v​e​l​o​p​p​e​m​e​n​t​_​s​o​c​i​a​l​-​f​i​n​a​l​e.pdf>.
  4. Ibid.
  5. Conseil cana­dien de l’apprentissage, Quel est le futur de l’apprentissage au Canada ? 2011, dans Salaberry- de Valleyfield, Politique de déve­lop­pe­ment social, ver­sion anté­rieure à celle de mai 2019.
  6. DEC : diplôme d’études col­lé­giales.

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