Une radicalité joyeusement mélancolique

Par Mis en ligne le 25 octobre 2010

Une radi­ca­lité joyeu­se­ment mélan­co­lique. (Textes 1922-2006)
Daniel Bensaïd
Résumé : Recueil de textes de Daniel Bensaïd, phi­lo­sophe et figure du mou­ve­ment du 22 mars en Mai 68.

Couverture ouvrage

Daniel Bensaïd était une figure fami­lière de la vie poli­tique et intel­lec­tuelle des deux der­nières décen­nies. Si le manque d’audience élec­to­rale de la LCR n ‘en a jamais fait une vedette du petit écran, ceux qui ont assisté à ses rares pas­sages télé­vi­sés se sou­viennent de cette voix à l’ accent du midi, à l’ironie inquiète per­ma­nente et à la com­ba­ti­vité émo­tive.

On pou­vait ne pas par­ta­ger ses posi­tions tran­chées, mais il était impos­sible de ne pas voir en lui un homme dévoué à ce qu’il esti­mait être la jus­tice, un ardent pro­mo­teur des luttes sociales qui sem­blait détes­ter la vio­lence arbi­traire, un par­ti­san de la lutte des classes qui refu­sait l’ oppres­sion, même celle des futurs vain­cus. Ces « enne­mis de classe », ceux qu’il appe­lait « capi­ta­listes », déjà dépas­sés par l’histoire comme d’autres avant eux, leur des­ti­née était, pour lui, la dis­pa­ri­tion iné­luc­table à l’image des sei­gneurs féo­daux de jadis.

On per­ce­vait ainsi un souci de conci­lier la rigueur de sa démarche à une forme de foi sécu­laire en l’avènement de temps nou­veaux.

Mais der­rière le vieux sage de la LCR, il y avait un phi­lo­sophe dont le tra­vail était insé­pa­rable de la vie mili­tante et qui n’a jamais aimé que des francs-tireurs insou­mis, des hommes dont l’amour des idées était insé­pa­rable de celui de la jus­tice, des impré­ca­teurs qui rêvaient de convo­quer le ciel sur la terre.

Le recueil de textes réa­lisé par Philippe Corcuff et inti­tulé Une radi­ca­lité joyeu­se­ment mélan­co­lique est empreint d’une émo­tion pal­pable, notam­ment due à l’amitié étroite et à la proxi­mité mili­tante qui unis­sait les deux hommes.

Sentinelles mes­sia­niques

Bensaïd a arti­culé sa pensée autour de grandes figures tuté­laires dont la diver­sité appa­rente peut se décrire comme une constel­la­tion regrou­pée par le déno­mi­na­teur des idées-force que sont la révo­lu­tion, la mélan­co­lie, le mes­sia­nisme ou l’ utopie.

La plus impor­tante, celle à laquelle Bensaïd n’a jamais cessé de se réfé­rer, est Walter Benjamin, auquel il emprunte nombre de concepts, et à qui il consa­cra l’ ouvrage Sentinelle mes­sia­nique. Benjamin devient ainsi un cata­ly­seur à tra­vers lequel passe une éner­gie spi­ri­tuelle qui rejaillit sur d’autres pen­seurs dont Bensaïd se sen­tait éga­le­ment proche.

Ainsi en est-il du pre­mier texte consa­cré à Blanqui, écrit en col­la­bo­ra­tion avec Michael Löwy. L’ombre d’Auguste Blanqui était convo­quée par Benjamin dans son essai Paris, capi­tale du XIXeme siècle en témoin de la conscience cos­mique de l’éternel retour du même évoqué dans son ouvrage célèbre et aty­pique L’Eternité par les Astres et qui trai­tait de la néces­sité de s’affranchir du cycle infini du retour du même. Blanqui mélan­geait pensée révo­lu­tion­naire et ima­ge­rie éso­té­rique à voca­tion poli­tique comme le feront aussi des orga­ni­sa­tions comme la Charbonnerie ou à la Grande Loge sym­bo­lique écos­saise, qui uni­fiaient anar­cho-syn­di­ca­lisme, com­plots poli­tiques et occul­tisme.

Ce qui inté­resse Bensaïd chez Blanqui, outre la figure du révo­lu­tion­naire à laquelle il peut se réfé­rer, c’est sur­tout cette concep­tion de l’insurrection, très proche de celle de Benjamin, comme inter­rup­tion d’un pro­ces­sus de dépé­ris­se­ment et de des­truc­tion et non comme com­men­ce­ment absolu.

La figure de Blanqui est ainsi rendue à l’originalité de sa pensée propre et, dans le même temps, ins­crite dans la constel­la­tion ben­ja­mi­nienne.

Marx, l’idéal et le réel

Le deuxième texte est beau­coup plus tech­nique et démontre à la fois une connais­sance très pré­cise et très fine de l’oeuvre de Marx ainsi qu’une com­pé­tence éco­no­mique cer­taine, décri­vant le cir­cuit de la mar­chan­dise du Capital et la créa­tion de la plus-value. Cette ana­lyse tech­nique culmine lors d’une ana­lyse phi­lo­so­phique où appa­raît le pro­blème dia­lec­tique de la néga­tion de la néga­tion. C’est le moyen pour Daniel Bensaïd d’exprimer l’idée selon laquelle la réa­lité n’est pas sou­mise à l’idée de la dia­lec­tique mais que c’est bien l’idée de la dia­lec­tique qui est sou­mise à la réa­lité. Ce ren­ver­se­ment est à la fois pour lui un moyen de s’inscrire dans une cri­tique de la vision mar­xiste ortho­doxe qui soumet onto­lo­gi­que­ment la réa­lité au pro­ces­sus dia­lec­tique et en fait un reflet, et dans le même temps de reje­ter cette concep­tion dans le camp de l’ idéa­lisme alors que sa lec­ture propre fondée sur le primat de la vie et du mul­tiple, et donc de l’ objet par rap­port au sujet, relè­ve­rait en der­nière ins­tance d’une lec­ture plus maté­ria­liste.

Ce lien établi entre théo­rie de la connais­sance, dia­lec­tique sujet-objet et cri­tique sociale maté­ria­liste rejoint d’ailleurs nombre de pro­blé­ma­tiques théo­ri­sées par l’Ecole de Francfort chez Adorno, Habermas ou même chez un pen­seur aty­pique comme Bloch et bien sûr, inévi­ta­ble­ment, nombre de thé­ma­tiques du der­nier Benjamin.

« Peguyste parce que mar­xiste »

Enfin, on signa­lera tout par­ti­cu­liè­re­ment l’extraordinaire témoi­gnage amou­reux adressé à Péguy qui com­mence par une jus­ti­fi­ca­tion. Bensaïd éprouve le besoin d’expliquer la connexion qu’il éta­blit alors entre son mar­xisme et son péguysme et le lien inex­tri­cable sinon causal qui les unit dans son esprit.

Là encore le spectre de Benjamin rôde, lui, qui dans son texte consa­cré à La condi­tion de l’écrivain fran­çais évo­quait le Péguy des Cahiers de la Quinzaine et le rôle joué par ce der­nier dans une mise en exergue des évo­lu­tions de la condi­tion sociale de l’écrivain au tour­nant du siècle.

Le style de Bensaïd se fait d’ailleurs très dif­fé­rent du reste de ses écrits. Des phrases plus brèves et plus saillantes se font jour, résonnent comme habi­tées par un jazz inté­rieur, syn­co­pées, avec des chan­ge­ments de rythme et des contre­temps, des accé­lé­ra­tions et des ralen­tis­se­ments, et une place est faite au silence​.Car le registre ici choisi n’est pas celui de l’étude lit­té­raire ou de l’écrit poli­tique mais bien de l’exercice d’admiration et du témoi­gnage de proxi­mité d’âme.

Daniel Bensaïd, qui avait écrit à l’ encontre de BHL un livre inti­tulé Un nou­veau théo­lo­gien : B.-H.Lévy, s’inscrit dans une vision de Péguy qui s’oppose tota­le­ment au por­trait dressé par ce der­nier d’un thu­ri­fé­raire natio­na­liste et réac­tion­naire pré­cur­seur de l’esprit de Vichy. Cette inter­pré­ta­tion, Bensaïd en prend le radi­cal contre-pied en décri­vant un Péguy lec­teur de Bergson, animé de la même volonté de sortir d’une concep­tion cyclique et méca­nique du temps, en rup­ture avec une concep­tion méca­nique et homo­gène de la tem­po­ra­lité, rejoi­gnant ainsi encore le chemin tracé par Benjamin. Un Péguy mes­sia­nique et révo­lu­tion­naire, c’est ainsi qu’apparaît le poète aux yeux de Bensaïd.

C’est d’ailleurs moins le poète que l’auteur de Notre jeu­nesse auquel se réfère le texte. C’est à dire le Péguy répu­bli­cain pour lequel l’adjectif néces­sai­re­ment accolé au mot de République était laïque, démo­cra­tique et sociale, et qui voyait en celle-ci non un abou­tis­se­ment à défendre mais un pro­ces­sus tou­jours en marche dont la fin der­nière res­tait à adve­nir.

C’est là cer­tai­ne­ment un des plus beaux écrits sur Péguy depuis long­temps, réson­nant comme une réponse post­hume de Bernard Lazare, le drey­fu­sard, à celui qui fut l’un des rares à célé­brer sa mémoire.

Trotskyste un jour…..

Parmi les autres textes de ce recueil, on trou­vera aussi des docu­ments de cir­cons­tance autour de l’actualité poli­tique et sociale et des écrits polé­miques por­tant sur des que­relles internes à l’extrême gauche.

On s’aperçoit dès lors que Daniel Bensaïd, tout en se situant dans une pers­pec­tive quelque peu hété­ro­doxe, demeu­rait pro­fon­dé­ment atta­ché à cer­tains pré­sup­po­sés du mar­xisme, à une lec­ture his­to­rique des évè­ne­ments d’octobre 1917 se situant dans la ligne de Trotsky, et mar­quait une réti­cence au dépas­se­ment de cer­tains concepts fon­da­teurs du léni­nisme sur l’organisation poli­tique.

Philippe Corcuff, qui a ras­sem­blé ces textes, ne cache d’ailleurs pas les diver­gences qui pou­vaient s’instaurer entre eux sur ces sujets par­ti­cu­liers et la cris­pa­tion exces­sive de Bensaïd sur ces ques­tions.

Le mythe d’Octobre

En face des nou­veaux mili­tants du NPA dont cer­tains sou­hai­taient tour­ner la page jaunie du léni­nisme, Bensaïd s’ancrait de plus en plus dans la posi­tion du vieux sage retiré sur son Aventin.

Ce n’ était pas tant, semble-t-il, un souci d’orthodoxie qui le gui­dait mais plutôt une forme d’attachement à la tra­di­tion qui rele­vait de l’attitude pro­phé­tique et mes­sia­nique et de cette mélan­co­lie roman­tique qui mène à exiger de toute nou­veauté qu’elle se rat­tache inex­pli­ca­ble­ment à un ancrage passé.

Preuve en est, le texte polé­mique et assez pas­sion­nant par lequel Bensaïd éta­blit une cri­tique cir­cons­tan­ciée et impor­tante des thèses défen­dues par Toni Negri et Michael Hardt dans leur livre Empire, devenu la nou­velle bible des mou­ve­ments alter­mon­dia­listes.

La cri­tique de Bensaïd sou­ligne que cet ouvrage s’éloigne consi­dé­ra­ble­ment de toute la tra­di­tion ouvrière et socia­liste du XIXe siècle et raille son ambi­tion de se pré­sen­ter comme le Manifeste du Parti com­mu­niste de notre début de siècle.

Pour Bensaïd , les théo­ries de Hardt et Negri sont en fait dénuées de tout rap­port à une praxis et demeurent confi­nées au domaine de la « theo­ria » pure délais­sant toute une dimen­sion inter­mé­diaire concrète, scien­ti­fique et anthro­po­lo­gique mais aussi poli­tique et orga­ni­sa­tion­nelle.

Negri, l’empire du flou

Les rap­pro­che­ments récents faits par Negri avec les thèses althus­sé­riennes tendent ainsi à révé­ler l’anti-humanisme théo­rique des idées défen­dues par celui-ci. Cette lec­ture recouvre ainsi les pro­ces­sus his­to­riques d’un sédi­ment de para­digmes struc­tu­raux, intro­dui­sant, certes, des notions de dis­con­ti­nuité dans le pro­ces­sus his­to­rique mais délais­sant dans le même temps tout ancrage des mou­ve­ments révo­lu­tion­naires dans un pro­ces­sus de conscien­ti­sa­tion des masses.

Negri semble reje­ter la classe ouvrière dans les limbes d’un méca­nisme ano­nyme d’évolution des rap­ports de pro­duc­tion dans les­quelles elle ne joue que le rôle péri­phé­rique d’épiphénomène. Dans cette pers­pec­tive le rôle d’une orga­ni­sa­tion poli­tique devient flou et semble appa­raître même comme presque inutile. La dis­pa­ri­tion théo­rique du rôle de la dia­lec­tique dans la concep­tion du déve­lop­pe­ment his­to­rique est actée.

Le lec­teur émé­rite des Manus­crits de 1844 qu’est Bensaïd est demeuré tenant d’une lec­ture, certes non pas idéa­liste de Marx, mais demeu­rant néan­moins cen­trée sur l’ homme en tant qu’essence géné­rique.

La dis­pa­ri­tion de cette essence géné­rique au profit d’une « mul­ti­tude » mal concep­tua­li­sée, à la fois corps poli­tique actif qui exerce la sou­ve­rai­neté, et corps poli­tique passif sur lequel le pou­voir est exercé, lui semble au final trop rigou­reu­se­ment pla­quée sur l’ontologie spi­no­ziste duale de la nature natu­rante et de la nature natu­rée. Cette der­nière serait en fait trans­po­sée au corps poli­tique par Negri, étant issue ori­gi­nel­le­ment d’une lec­ture suivie du fameux Traité poli­tique de Spinoza.

Il s’agit donc pour Bensaïd d’une régres­sion de la pensée poli­tique à un état anté­rieur au déve­lop­pe­ment de la société indus­trielle où la réflexion tour­nait autour des pro­blé­ma­tiques contrac­tua­listes et se fon­dait sur l’ anthro­po­lo­gie issue de l’époque clas­sique. Le spi­no­zisme de Negri serait un clas­si­cisme hon­teux.

La vision « conser­va­trice » de Bensaïd vise en fait à dé-légi­ti­mer ce qui est selon lui une régres­sion de la contes­ta­tion poli­tique à des concepts et des méthodes dépas­sés.

Negri expri­me­rait une vision du Contrat Social et de la sou­ve­rai­neté d’avant Rousseau, de l’Homme d’avant Kant, et de l’Histoire d’avant Marx. Pour Bensaïd, Negri ne s’inscrit pas dans l’histoire du mou­ve­ment ouvrier mais, au contraire, semble en être l’involontaire liqui­da­teur. L’accusation de flou théo­rique est per­ma­nente tout en demeu­rant non dénuée d’humour et d’ironie.

La fin de la « Génération Révolution »

Ce pas­sage très sti­mu­lant est aussi la preuve de la nature mélan­co­lique de Daniel Bensaïd, nous mon­trant que son combat était ins­crit de manière irré­duc­tible en lien avec une tra­di­tion et un passé aux­quels il aimait se réfé­rer, mais qui n’étaient pas pour autant idéa­li­sés. Il repro­cha ainsi long­temps à Badiou de refu­ser de regar­der en face la réa­lité du tota­li­ta­risme des régimes qui se récla­maient du com­mu­nisme. Daniel Bensaïd avait tou­jours eu la luci­dité de reje­ter les démo­cra­ties dites popu­laires et leurs régimes avec la plus grande vigi­lance. Il est sans doute, de plus, un des rares à l’extrême gauche à s’être confronté avec sin­cé­rité à la ques­tion des rela­tions entre l’existence de ces régimes poli­tiques et leur lien ou leur absence de lien avec la théo­rie mar­xiste, au risque d’un ébran­le­ment per­son­nel et théo­rique irré­mé­diable.

Il consi­déra tou­jours que la ques­tion était deve­nue un pro­lé­go­mène inévi­table à toute pensée se récla­mant de la radi­ca­lité. Peu l’ont suivi dans son camp, autour de cette lan­ci­nante inter­ro­ga­tion, avec le même souci et la même exi­gence, même si Bensaïd ne sut, pas plus que d’autres, donner des réponses satis­fai­santes.

L’ouvrage est ainsi un por­trait en creux d’un homme et d’une pensée, d’une vie poli­tique et d’une réflexion phi­lo­so­phique inex­tri­ca­ble­ment mêlées, dont les rap­ports com­plexes entre­te­naient chez lui une sen­si­bi­lité for­te­ment per­cep­tible.

Il exis­tait cer­tai­ne­ment chez Daniel Bensaïd une forme de fêlure qui agis­sait en lui comme une brèche, lais­sant fil­trer l’émotion et, dans le même mou­ve­ment, accueillant la diver­sité com­plexe du réel au-delà de tout mani­chéisme de pensée. Une pensée qui ne consti­tua jamais un bou­le­ver­se­ment théo­rique majeur mais qui se situe désor­mais à l’orée du siècle comme le témoi­gnage des feux décli­nants du pré­cé­dent.

Le choix de textes de Philippe Corcuff, en nous fai­sant accé­der à cette réa­lité, rem­plit par­fai­te­ment son rôle d’hommage et d’éclairage d’une tra­jec­toire typique d’une géné­ra­tion qui s’éteint en ayant marqué l’histoire poli­tique récente de l’extrême-gauche.

rédac­teur : Frédéric MENAGER, Critique à non​fic​tion​.fr
Illustration : rue89​.com

Titre du livre : Une radi­ca­lité joyeu­se­ment mélan­co­lique. (Textes 1922-2006)
Auteur : Daniel Bensaïd
Éditeur : Textuel
Date de publi­ca­tion : 25/08/10
N° ISBN : 2845973861

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