Pour une refondation des rapports sciences – société

Une mosaïque de regards sur la science

A propos de « A contre-science » de Dominique Pestre (Seuil, 2012)

Par Mis en ligne le 22 décembre 2013

Ce livre est une « mosaïque », nous dit l’auteur, une suc­ces­sion de points de vue et d’analyses sur « la science », dans sa rela­tion avec la société et les sciences sociales. Par « science » il faut entendre les sciences de la nature, bien que cela ne soit pas pré­cisé. Ce qui est visé, c’est l’activité des scien­ti­fiques œuvrant dans ce domaine, dans leurs rela­tions avec la société, et les manières de l’analyser. Huit cha­pitres, huit points de vue.

Les trois pre­miers cha­pitres peuvent être grou­pés autour de la ques­tion de l’administration de la preuve, plutôt que celle de la « logique scien­ti­fique » (titre qui leur a été attri­bué). Dominique Pestre revient sur les expé­riences de Hertz, sur les­quelles a beau­coup enquêté, avec le concours de Michel Atten (Heinrich Hertz. L’administration de la preuve, L’Harmattan, 2002).

L’auteur entend mon­trer ici com­bien est réduc­teur le schéma domi­nant qui veut qu’il existe une démons­tra­tion facile et convain­cante du vrai, et que la science pro­gresse ainsi à coups d’expériences véri­fiées. L’interprétation d’une expé­rience n’est jamais aisée, elle est condi­tion­née par l’époque, les outils dis­po­nibles, les théo­ries etc. De plus la science ne couvre pas tout le champ de ce qui est tenu pour vrai, dans une société, loin s’en faut.

Par les points de vue qu’elle choi­sit, elle pro­duit autant de savoir que d’ignorance, en réa­lité, non sans cer­taines dérives, le spé­cia­liste ayant ainsi ten­dance à esti­mer que tout ce qui n’a pas été démon­tré dans son champ et avec ses méthodes n’est pas « vrai­ment » scien­ti­fique, c’est-à-dire pas tota­le­ment digne de cré­di­bi­lité. Chaque spé­cia­liste entre­tient des doutes envers les spé­cia­li­tés de ses col­lègues et par-dessus tout envers ce que le reste de la société tient pour être son savoir.

Ce qui est pro­blé­ma­tique, sou­ligne Dominique Pestre, est que la science ne sait pas qu’elle ne sait pas, et peut donc se com­por­ter de manière dog­ma­tique, pre­nant posi­tion avec fer­meté sur des ques­tions qui en réa­lité ne relèvent pas vrai­ment de son champ (exemple : un bio­lo­giste géné­ti­cien pre­nant posi­tion sur « la repro­duc­tion », alors qu’il n’en saisit qu’un aspect). C’est tout le para­doxe, pour ce qui se veut l’expression de la ratio­na­lité et de la pru­dence quant à ce qu’il y a lieu de « tenir pour vrai » (défi­ni­tion de la science qui est la nôtre et non celle de l’auteur).

Le scien­ti­fique prend posi­tion de manière assu­rée sur des pro­blèmes qui n’ont par­fois qu’un rap­port assez éloi­gné avec les domaines qu’il couvre effec­ti­ve­ment dans son labo­ra­toire, et sur les­quels il peut à bon droit, cette fois, se dire com­pé­tent. L’auteur ne le men­tionne pas mais on pense par exemple à cette ques­tion du mariage homo­sexuel, dans lequel les oppo­sants bran­dissent « la bio­lo­gie » (« un enfant, c’est un père et une mère »), avec la com­pli­cité de cer­tains bio­lo­gistes, comme si Lévi-Strauss n’avait jamais existé, ou que douter de ses résul­tats devait être l’expression de la conscience scien­ti­fique la plus avan­cée.

L’ignorance est même par­fois acti­ve­ment fabri­quée, ainsi les indus­tries du tabac dans les tra­vaux sur le cancer, ou Claude Allègre dans le cas des chan­ge­ments cli­ma­tiques. La science n’éclaire pas la société, dans ce cas, elle entre­tient le doute sur des points où il ne devrait pas y en avoir.

Dominique Pestre se demande com­ment la recherche devrait être orga­ni­sée, si elle devait inté­grer ces ques­tions. Il pro­pose de s’inspirer pour ce faire des règles de l’expertise, en par­ti­cu­lier le plu­ra­lisme. Mais il n’indique pas réel­le­ment com­ment cela se décli­ne­rait dans le domaine de la pro­duc­tion de savoirs. Il conclut sur les res­pon­sa­bi­li­tés de l’intellectuel dans la sphère publique qui, étant reconnu par le public comme étant par­ti­cu­liè­re­ment digne de crédit, doit faire un usage pru­dent de cette attri­bu­tion. On ne peut que saluer cette sage recom­man­da­tion.

Les quatre cha­pitres sui­vants sont grou­pés dans une seconde grande partie nommée « logiques éco­no­miques, sociales et poli­tiques ». Dominique Pestre com­mence par reve­nir sur les muta­tions qui ont affecté la science depuis trois décen­nies, mon­trant, ce qui n’est guère une sur­prise, que la manière de pro­duire le savoir scien­ti­fique a été affecté par le tour­nant néo­li­bé­ral qu’a pris l’économie et même la société tout entière, au tra­vers de la dif­fu­sion de nou­velles tech­niques de mana­ge­ment et du dépla­ce­ment des ques­tion­ne­ments vers des pro­blé­ma­tiques plus appli­quées, et moins « fon­da­men­tales ».

D’autres évo­lu­tions sont plus posi­tives et por­teuses de pro­grès. Ont néan­moins émergé de nou­velles formes de régu­la­tion, telles que l’intervention des ONG ou les jurys citoyens, en matière de contro­verse tech­nos­cien­ti­fique. L’auteur se situe ensuite dans un temps long, essayant de reve­nir sur l’évolution de la ques­tion du risque au cours des deux der­niers siècles. En s’appuyant sur quelques études ciblées, notam­ment celle de J.-B. Fressoz (L’apocalypse joyeuse, 2012), il met en doute l’idée d’une révo­lu­tion indus­trielle qui n’aurait été, pour ses contem­po­rains, que pro­grès vers un avenir radieux.

L’évolution tech­nique a été ambi­guë, rap­pelle-t-il. Elle a tou­jours sus­ci­tée des cri­tiques et des pro­tes­ta­tions, sans attendre ce que Beck et Giddens appellent la « moder­ni­sa­tion réflexive ». Une troi­sième sec­tion s’intéresse à la ques­tion des formes contem­po­raines de la par­ti­ci­pa­tion, dans la pro­duc­tion des savoirs, autre­ment dit aux « sciences citoyennes » (ou « par­ti­ci­pa­tives »).

Elles peuvent par­fois donner l’impression d’un oxy­more, puisque ce qui est « scien­ti­fique » ren­voie à ce qui doit être tenu pour vrai, alors que la par­ti­ci­pa­tion ren­voie à la démo­cra­tie et donc à l’opinion. C’est sans comp­ter sur l’influence des ins­ti­tu­tions dans la pro­duc­tion des savoirs, et les dif­fi­cul­tés dans les­quels ils sont pris, aujourd’hui, face aux ques­tions posées par la société.

Le GIEC est cité comme forme ori­gi­nale de réponse à ces nou­veaux défis. La ques­tion des bre­vets se trouve inter­ro­gée, dans ses effets aveu­glants, au sens propre, puisque ce qui est bre­veté peut être placé sous le sceau du secret indus­triel, empê­chant d’en dis­cu­ter. Cette partie se clôt sur des réflexions sur le déve­lop­pe­ment durable, sans lien évident ni avec les sciences ni avec les tech­niques. L’expression est jugée être un « oxy­more utile », sous cer­tains angles, mais aussi d’un usage néfaste, neu­tra­li­sant les anta­go­nismes.

La troi­sième et der­nière partie est consti­tuée d’un seul cha­pitre qui tente de reve­nir sur le demi-siècle écoulé de « science stu­dies ». La dis­cus­sion, à vrai dire, tourne essen­tiel­le­ment autour de l’affrontement entre Latour et Bloor. Dominique Pestre montre de manière convain­cante que ces études et les contro­verses qu’elles ont fait naître tournent essen­tiel­le­ment autour de la pos­ture du socio­logue, de son épis­té­mo­lo­gie – et non de la science de la nature, comme on aurait pu le penser !

De manière clas­sique, chaque approche tente « d’expliquer » l’autre et l’accuse de réduc­tion­nisme. Dominique Pestre a raison de rap­pe­ler que le construc­ti­visme radi­cal abou­tit à sou­te­nir que tout se jus­ti­fie, sans qu’il soit pos­sible de tran­cher entre les pré­ten­tions au vrai (p215). Il aurait pu ajou­ter : en agis­sant ainsi, la socio­lo­gie devient pro­pre­ment irra­tion­nelle, puisqu’elle refuse de tenir pour vrai ce qui l’est mani­fes­te­ment, en tant qu’il y a bien quelque chose plutôt que rien, comme chacun peut en faire l’expérience. Descartes dans son poêle (1650) en avait aussi fait l’expérience : on peut douter de tout, avec un peu de mau­vaise foi, sauf de ce que j’existe !

Un ouvrage au fort poten­tiel, mais quelque peu des­servi par un choix édi­to­rial mal­adroit

L’ensemble est bien informé, on le sent. Mais vu le nombre de sujets trai­tés, il est dif­fi­cile de prendre le temps de tous les com­men­ter. La ques­tion de l’administration de la preuve n’appelle guère de com­men­taires, elle n’a fina­le­ment pas de rap­port direct avec le poli­tique, sauf quand elle s’engage dans le domaine de l’expertise. La dif­fé­rence entre science et exper­tise n’est pas thé­ma­ti­sée comme telle, sur le plan concep­tuel, elle court pour­tant de manière inci­dente un peu par­tout dans l’ouvrage.

Les cas des indus­tries du tabac et de Claude Allègre qui sont briè­ve­ment évo­qués auraient deman­dés, pour être trai­tés, de reve­nir dans le détail des contro­verses, et l’articulation qui se noue entre ce que le public tient pour vrai et ce que les experts attestent comme étant le vrai. L’auteur reste dans ces domaines à des géné­ra­li­tés qui ne per­mettent guère de com­prendre ce qui se joue. S’ils sont de bon sens (Allègre est cri­ti­qué), les partis-pris de l’auteur ne sont pas tou­jours argu­men­tés.

Le pas­sage sur le rôle de l’intellectuel en reste à des propos assez vagues, si on les com­pare à l’énorme lit­té­ra­ture qui a pu être pro­duite sur la ques­tion dans les sciences sociales, notam­ment autour de Bourdieu, pour ne citer que lui. Certains parti-pris sont éton­nants, ainsi peut-on lire que « depuis trois siècles, il n’est guère d’autre solu­tion, pour le savant immergé dans l’acte créa­teur, que de sup­po­ser que quelque chose existe là indé­pen­dam­ment de lui » (p46). Fichtre ! Et com­ment fai­sait-on avant ?

A lire Aristote, ou même Hobbes, on ne voit pas bien ce qui jus­ti­fie une telle affir­ma­tion. De même l’idée que la science moderne se dis­tin­gue­rait par le souci non seule­ment de com­prendre mais aussi de contrô­ler (p48). Les tra­vaux sur les eth­nos­ciences, notam­ment ceux montrent qu’il n’est nul besoin d’être « moderne » pour dis­po­ser de savoirs que l’on peut tenir pour vrai, à juste titre.

D’une manière géné­rale, on sent que la lit­té­ra­ture post­co­lo­niale est peu pré­sente, dans cette mosaïque. Il vaut la peine de men­tion­ner ici l’excellent article de syn­thèse de Sandra Harding, La science moderne est-elle une eth­nos­cience (1996) [1]], qui s’attache à démon­ter tous les sens dans les­quels le terme « uni­ver­sel » peut être mis en échec, en sciences, contrai­re­ment à leur syno­ny­mie appa­rente. L’épreuve post­co­lo­niale permet de pré­ci­ser consi­dé­ra­ble­ment ce qu’il y a lieu d’entendre par « science ».

Ceci vaut aussi pour la seconde partie, qui s’intéresse davan­tage à l’évolution des socié­tés. Les propos se font par­fois un peu roman­tiques, et hors sujet, quand l’auteur sou­tient, en cher­chant à exa­mi­ner les trois décen­nies pas­sées, que l’université du 19ème siècle était plus indé­pen­dante (p102), en contraste avec la période libé­rale.

C’est oublier les innom­brables contro­verses qui ont jalonné la vie des idées, dans son rap­port avec l’Académie, par exemple entre Hegel et les « jeunes hégé­liens », pour citer l’une des plus célèbres, en phi­lo­so­phie. L’université a tou­jours été cri­ti­quée et tenue pour être un lieu de confor­misme. L’histoire de la phi­lo­so­phie le montre : parmi les auteurs consa­crés par l’histoire, com­bien ont été des pro­fes­seurs de phi­lo­so­phie ?

Combien ont claqué la porte de l’institution ? L’analyse de temps long n’est pas exempte de cri­tiques non plus. L’étude de Jean-Baptiste Fressoz est fra­gile. Si l’on peut admettre qu’elle démontre bien que la « réflexi­vité » en un sens très géné­ral de sen­si­bi­lité et de ten­ta­tive de gou­ver­nance des risques a autant habité le 19ème siècle que le 20ème siècle, elle ne montre pas de manière convain­cante qu’il s’agit bien de la même réflexi­vité, de la même sen­si­bi­lité.

Le pro­blème est celui de la com­pa­rai­son his­to­rique, qui devrait être plus aiguë pour un his­to­rien : peut-on dire que les risques et leur per­cep­tion sont com­pa­rables, entre notre époque et le 19ème, alors que le contexte était fort dif­fé­rent ? Rien ne le démontre vrai­ment. Les par­ti­sans de la thèse cri­ti­quée (celle de Beck et Giddens) n’y par­viennent pas mieux, d’ailleurs. Les études sur le risque ont montré à quel point sont nom­breux les para­mètres per­ti­nents en matière d’appréciation des risques.

La dis­cus­sion rap­pelle celle de la thèse pola­nyienne de « l’encastrement » de l’économique dans la société, dont Alain Caillé (2009) a montré à quel point elle était dif­fi­cile à inter­pré­ter. Il y a de plus une dif­fi­culté à géné­ra­li­ser à partir de quelques exemples isolés. Bref, le projet d’une mise en pers­pec­tive glo­bale nous semble encore fra­gile, et pose la ques­tion du rap­port entre les dif­fé­rentes formes d’histoire, ici « des sciences », là « des espaces géo­gra­phiques ou lin­guis­tiques », et là encore « des idées poli­tiques » etc.

Le « par­cel­li­ta­risme » uni­ver­si­taire fait rage… et il est vigou­reu­se­ment encou­ragé par la plu­part des pra­ti­ciens, qui ont vite fait de congé­dier l’intrus qui, ne maî­tri­sant pas par­fai­te­ment les codes de la com­mu­nauté, quel que soit leur inté­rêt, est très vite classé dans les « igno­rants »… voilà un autre aspect de la vie des sciences !

A l’issue de cette lec­ture, la ques­tion que l’on aurait envie de poser est fina­le­ment celle-ci : à qui s’adresse ce livre ? Le nombre de lièvres courus par l’auteur conduit à des démons­tra­tions extrê­me­ment courtes, qui doivent donc, pour être argu­men­tées, faire fré­quem­ment allu­sion à des réfé­rences livresques ou même des savoirs tacites dans le domaine des études sur la science.

Le grand public ou même le public cultivé s’y perdra, par consé­quent, du fait de la den­sité, ou sera dubi­ta­tif, s’il ne « croit » pas aux réfé­rences men­tion­nées, au motif qu’il n’en connait pas le contenu et que les réfé­rences, étant trop allu­sives, paraissent sou­vent assé­nées sans être véri­ta­ble­ment argu­men­tées. L’ouvrage n’est pas non plus des­tiné aux spé­cia­listes du domaine, qui ne trou­ve­ront pas beau­coup de nou­veau­tés, par rap­port à ce qu’ils savent déjà. Peut-être le public étu­diant ?

Mais alors seule­ment les socio­logues car se des­tinent aux études sur la science, car l’ouvrage sera pro­pre­ment indi­geste pour les autres filières. Pourquoi ne pas avoir pris un seul article, qui aurait été déve­loppé et argu­menté sur 250 pages, tirant les impli­cites dans l’explicite ? Ou à l’inverse, pour­quoi ne pas avoir pro­duit une véri­table syn­thèse, à des­ti­na­tion des étu­diants ? Le choix édi­to­rial pose ques­tion et des­sert consi­dé­ra­ble­ment un ouvrage qui, sur le fond, reste inté­res­sant.

Quelques remarques com­plé­men­taires sur les

rap­ports science-société

Plus géné­ra­le­ment un poli­tiste ou un spé­cia­liste de phi­lo­so­phie morale et poli­tique qui est le lec­teur de Mouvements trou­vera que « le social » est saisi dans ce livre de manière trop peu consis­tante. Il manque des réfé­rences théo­riques solides. On passe trop vite de l’analyse de détail à des affir­ma­tions géné­rales.

C’est sans doute un effet de la lon­gueur des textes, qui res­tent très courts, mais aussi du cloi­son­ne­ment entre dis­ci­plines : quand on s’intéresse à la science, sous l’angle de l’histoire ou de la socio­lo­gie, il n’est pas conseillé, dans le même temps, de mettre son nez chez les phi­lo­sophes, ou dans les dis­ci­plines adja­centes en his­toire ou en socio­lo­gie.

Dominique Pestre aurait pu sou­li­gner à quel point le débat entre bloo­riens et latou­riens est nom­bri­liste et s’éloigne beau­coup de ce que ces études sur la science ont sans doute pro­duit de plus inté­res­sant : un tra­vail « avec » les scien­ti­fiques, dans ses dif­fé­rentes dimen­sions, plus que « sur » les scien­ti­fiques (posi­tion de sur­plomb), per­met­tant ainsi d’en savoir plus sur les moda­li­tés concrètes d’exercice d’une acti­vité qui peut par­fois paraître loin­taine et entou­rée d’une aura « sacrée » (puisqu’on parle bien de « pro­fanes » à propos du public exté­rieur au labo­ra­toire et aux spé­cia­li­tés) ; des cla­ri­fi­ca­tions impor­tantes sur le rôle de l’expert, les moda­li­tés de son exer­cice, les rela­tions entre le tra­vail du scien­ti­fique et celui des experts, la manière dont les ques­tions que les scien­ti­fiques prennent en charge sont orien­tées par les pro­grammes de recherche, les finan­ce­ments, « l’air du temps », les pas­sions et his­toires per­son­nelles etc. toutes choses d’autant plus impor­tantes que « la science » est au cœur de contro­verses poli­tiques qui sont déjà anciennes, si l’on songe à la sem­pi­ter­nelle accu­sa­tion de « lys­sen­kisme » ou de « retour de la science pro­lé­ta­rienne » lancée par les adeptes de la « science-résul­tat » contre ceux de la « science-pro­ces­sus » voire « science-par­ti­ci­pa­tion ».

Un pro­blème récur­rent, dans ces études sur la science « dure », est le statut de « la nature ». Que faire pour éviter de ne faire que répé­ter ce que disent les scien­ti­fiques eux-mêmes, demande Dominique Pestre. Latour a pro­posé sa théo­rie des « actants », des « non humains », à quoi bon nombre de cri­tiques ont répondu qu’il s’agissait là d’un glis­se­ment « hylo­zoïque » (confé­rer une âme aux choses).

Ce n’est pas ce que fait Latour, mais le terme « actant » induit en erreur, incon­tes­ta­ble­ment. Et il n’est peut-être pas besoin de se com­pli­quer autant la vie pour pou­voir avan­cer dans l’analyse. Est-il vrai­ment néces­saire de cher­cher à expli­quer le scien­ti­fique « à son insu », comme si ce qu’il tient pour vrai devait sys­té­ma­ti­que­ment être mis en doute, et qu’il fal­lait néces­sai­re­ment y voir la preuve d’une « dis­tance cri­tique » ? Ne peut-on tra­vailler « avec » le scien­ti­fique, l’ingénieur, dans une démarche qui serait celle de l’interdisciplinarité, accep­tant tout autant d’instrumentaliser l’autre que d’être ins­tru­men­ta­lisé par lui ?

L’erreur des SHS est sou­vent de ne pas s’intéresser d’assez près aux condi­tions de vali­dité du tra­vail scien­ti­fique étudié, faute, sans, doute, d’avoir la for­ma­tion requise, et de donner à « la nature » une exten­sion ou un mys­tère bien plus grand qu’elle n’en a. La mise en évi­dence d’une « loi de la gra­vité » n’est en rien une menace de « déter­mi­nisme » pour la volonté humaine, par exemple, qui n’existerait tout sim­ple­ment pas sans cette loi, puisqu’elle permet aux corps d’exister !

De même l’insistance sur la prise en compte de la dimen­sion bio­lo­gique, dans la parenté ou les ques­tions de genre, ne sont en aucun cas un danger pour la liberté et l’égalité des per­sonnes, bien au contraire – à condi­tion de ne pas sortir de leurs condi­tions de vali­dité. Qu’il faille mélan­ger des gènes pour obte­nir un être humain ne conduit pas à mettre en doute les tra­vaux de Lévi-Strauss.

L’accent qui est mis par Dominique Pestre et bien d’autres sur la dimen­sion sym­bo­lique de l’action conduit à mino­rer cet aspect : si la science (quand elle est rigou­reuse) libère, c’est en consi­dé­rant toute la science, et pas la seule socio­lo­gie ou his­toire des sciences, comme s’il fal­lait par prin­cipe se méfier des sciences de la nature, au motif qu’elles traitent de « la nature », et non « des humains ».

Ces oppo­si­tions sont lar­ge­ment dénuées de vali­dité empi­rique, répé­tons-le, pourvu qu’on prenne les sciences au sérieux. Il n’y a pas et il n’y a jamais eu d’opposition fron­tale entre « huma­nité » et « nature », pour une raison de bon sens, que tout le monde connaît, à savoir que la culture est une rela­tion à la nature (comme dans le mot « agri­cul­ture »). Toute culture est par consé­quent une manière propre de pra­ti­quer une nature qui se donne de manière diverse (selon les lieux, les époques etc.) et tou­jours sous forme de nature « natu­rée », le prin­cipe fon­da­men­tal de son évo­lu­tion, la nature natu­rante, se déro­bant tou­jours à l’investigation.

La nature n’est pas « actant » (car l’acte ren­voie à la volonté), mais elle est un pro­ces­sus créa­tif, plas­tique, ouvert. Et ce pro­ces­sus est à la fois moyen et obs­tacle, pour les actions qui se pro­duisent en son sein. Ce pro­ces­sus est source de vie, puisque sans lui il y aurait rien plutôt que quelque chose. Mais il est aussi source de mort, puisqu’il est à l’origine du « vieillis­se­ment » des cel­lules, phé­no­mène encore mal expli­qué et contre lequel cer­tains espèrent pou­voir lutter à l’aide des « cel­lules souches ».

Pour un « conseil éco­no­mique éco­lo­gique et social asso­cia­tif »

Le fait que Dominique Pestre ne fasse pas véri­ta­ble­ment de pro­po­si­tion pour gérer « l’ignorance » pro­duite par l’organisation actuelle des sciences nous conduit à for­mu­ler une piste, que nous avons déjà défen­due ailleurs. La ques­tion est celle d’un dis­po­si­tif qui per­met­trait à la société d’entrer un peu plus en inter­ac­tion avec les scien­ti­fiques, sans tomber dans le tra­vers d’une science « ins­tru­men­ta­li­sée », qui ne serait évi­dem­ment plus une science.

Nous ne par­tons pas de rien, en la matière, puisque l’industrie est déjà très impli­quée dans les recherches exis­tantes, et que le reste est lar­ge­ment influencé par l’État (nombre de postes, dis­ci­plines etc.). Il y a belle lurette que les tra­vaux de recherche, sur­tout ceux qui néces­sitent de gros moyens, ne sont plus héber­gés par une recherche tota­le­ment « indé­pen­dante », à sup­po­ser même qu’une telle chose ait jamais existé. Il faut géné­ra­le­ment jus­ti­fier l’argent dépensé…

La ques­tion n’est donc pas de savoir com­ment éviter que les inté­rêts entrent dans la science, puisqu’ils y sont, mais, comme le sug­gère Dominique Pestre, de savoir com­ment les équi­li­brer, com­ment dis­cer­ner les « bons » inté­rêts des inté­rêts étroits et cor­po­ra­tifs. La solu­tion est connue depuis long­temps, elle s’appelle la démo­cra­tie.

En la matière la force qui nous semble sous-repré­sen­tée est celle du « tiers-sec­teur » scien­ti­fique : le monde asso­cia­tif. C’est en pre­nant appui sur elle, pen­sons-nous, que la science pourra être « ouverte », et dans le même temps rester « fon­da­men­tale » [2]. On a tort de croire que la société civile ne s’intéresse pas aux ques­tions fon­da­men­tales, l’expérience des confé­rences de citoyens démontre le contraire, pour ne citer qu’elle.

Dans le contexte actuel, le milieu asso­cia­tif manque cruel­le­ment d’un endroit où éla­bo­rer sa propre pensée, son propre posi­tion­ne­ment par rap­port au monde tel qu’il va. L’Institut Polanyi, der­nière ten­ta­tive en date, peine à démar­rer, et pro­cède plutôt du monde aca­dé­mique.

La Fonda joue un rôle utile dans le domaine mais reste cen­trée sur l’analyse des asso­cia­tions et de l’économie sociale et soli­daire (ESS) en tant que sec­teur, elle n’entreprend pas d’ouvrir de grandes ques­tions telles que la nature du capi­ta­lisme, la crois­sance verte, le déve­lop­pe­ment etc. en pre­nant le recul néces­saire, qui est par­fois de plu­sieurs siècles.

Le conseil scien­ti­fique d’Attac est lié à une asso­cia­tion par­ti­cu­lière, donc avec des soucis par­ti­cu­liers, quand on aurait besoin d’un organe inter-asso­cia­tif, per­met­tant de tra­vailler sur des thé­ma­tiques de fond com­munes, par exemple les biens com­muns, le génie géné­tique, le « buen vivir » reven­di­qué au sommet sur la jus­tice cli­ma­tique de Cochabamba.

Pour com­bler ce vide, nous pro­po­sons de nous ins­pi­rer d’une méthode qui connut ses heures de gloire aux 18e et au 19e siècle, en l’inversant. En effet à cette période les Académies avaient l’habitude de poser publi­que­ment des ques­tions de société, en atten­dant de rece­voir des contri­bu­tions argu­men­tées pro­ve­nant de toute per­sonne qui vou­drait y répondre.

C’est ainsi qu’ont été pro­duits des textes mon­dia­le­ment célèbres, par exemple le Discours sur l’origine et le fon­de­ment de l’inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau (1755), ou encore Qu’est-ce que la pro­priété ? de Pierre-Joseph Proudhon (1840), des oeuvres immor­telles qui à elles seules démontrent que l’intelligence est tou­jours par­ta­gée, et jamais mono­po­li­sée par des spé­cia­listes.

L’idée est de pro­cé­der à l’inverse : ce ne sont pas les aca­dé­mies et les scien­ti­fiques (ou experts) qui posent les ques­tions, mais la société civile, repré­sen­tée par les asso­cia­tions (et les entre­prises de l’ESS, à dis­cu­ter) ; et ce sont les scien­ti­fiques et experts qui les éclairent, sans jamais avoir besoin de mili­ter pour cela. Les conclu­sions qu’ils ren­dront n’ont pas à accré­di­ter les posi­tions des asso­cia­tions, il ne s’agit que d’aider à affi­ner leur ana­lyse.

Dans ce cadre, on peut ima­gi­ner un dis­po­si­tif à deux chambres. La pre­mière serait la « chambre des ques­tions », elle serait formée de repré­sen­tants asso­cia­tifs et de mili­tants tirés au sort. Le fait de n’avoir que des asso­cia­tions permet d’effectuer un pre­mier tri, et de ne pas inclure la société civile tout entière.

La diver­sité asso­cia­tive garan­ti­rait de ne pas tomber dans des débats de spé­cia­liste. Cette chambre se réunit et for­mule une ques­tion impor­tante, par exemple tous les mois. Le nombre limité de ques­tions oblige à hié­rar­chi­ser les prio­ri­tés, dans les ques­tions.

La seconde chambre est consti­tuée des experts, pro­fes­sion­nels ou ama­teurs éclai­rés, le cri­tère étant qu’ils aient fait la preuve d’une connais­sance par­ti­cu­lière. Ils peuvent être des cher­cheurs de pro­fes­sion, ou pas. Ils sont char­gés d’écrire des rap­ports qui ne répondent pas for­cé­ment à la ques­tion mais qui l’éclairent. Ils doivent faire le tour des argu­ments.

On peut par exemple ima­gi­ner un rap­port sur la sortie du nucléaire et ses enjeux éco­no­miques, sociaux et éco­lo­giques. Ils peuvent pro­duire un gros rap­port mais doivent pro­duire un petit texte, du genre 10 pages, qui com­prend les élé­ments-clés du débat.

Les cher­cheurs (de pro­fes­sion) qui sou­haitent poser des ques­tions aux asso­cia­tions peuvent le faire via la pré­sence d’associations de cher­cheurs qui sont dans la chambre des ques­tions.

Le tout est cha­peauté par un CA dont les membres sont exté­rieurs aux deux chambres, mais issus à parité du monde asso­cia­tif et du monde des experts de pro­fes­sion (cela reste à dis­cu­ter).

Le dis­po­si­tif n’a aucu­ne­ment voca­tion à se sub­sti­tuer à ce qui existe déjà ni à répondre à toutes les ques­tions qui se posent en matière de pro­duc­tion d’un savoir commun. Il se contente de com­bler un manque (les ques­tions « orphe­lines ») et faire un tra­vail de lien entre « ce qui est tenu pour vrai » dans la société et « ce qui est tenu pour vrai » dans les mul­tiples savoirs spé­cia­li­sés pro­duits par les sciences, sou­vent sans guère de rap­ports entre eux.

Il est abso­lu­ment néces­saire, pour avan­cer, que deux condi­tions soient rem­plies : que les experts répondent aux ques­tions que les gens se posent et non pas à celles qu’ils se posent eux-mêmes, comme s’ils étaient seuls dans l’univers ; que les gens soient éclai­rés par des argu­ments fondés, et non par des « pseudo-sciences », notam­ment celles qui sont aujourd’hui au bord de l’échec (éco­no­mie du déve­lop­pe­ment, tech­nos­ciences etc.).

Ce dis­po­si­tif a l’avantage de mettre en dia­logue le savoir issu de l’université et celui pro­ve­nant des asso­cia­tions, sans rien céder sur la rigueur. Il n’est pas demandé aux cher­cheurs d’adhérer aux causes défen­dues par les asso­cia­tions – qui du reste seraient diverses -, il suffit qu’il soient moti­vés par la recherche de la vérité sur tel ou tel sujet, et qu’ils sachent défi­nir les limites de vali­dité de leur savoir.

Il n’est pas non plus demandé aux asso­cia­tions de rem­pla­cer les scien­ti­fiques, au contraire c’est leur ana­lyse poli­tique de la situa­tion qui est impor­tante. On uti­lise au maxi­mum les com­plé­men­ta­ri­tés des deux publics.

Publié par Mouvements, le 8 avril 2013. 

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