Une histoire sans fin ?

Les inégalités sociales perdurent dans l’enseignement supérieur

Par Mis en ligne le 13 septembre 2010

Le nou­veau numéro d’Actes de la Recherche sou­ligne la constance du para­doxe qui accom­pagne les caté­go­ries popu­laires dans l’enseignement supé­rieur : malgré plu­sieurs vagues de mas­si­fi­ca­tion, elles demeurent sujettes à des inéga­li­tés sociales d’autant plus per­sis­tantes qu’elles semblent échap­per aux réformes.

Huit ans après la sortie de son ouvrage 80% au bac et après [1], qui por­tait sur les moda­li­tés d’accession à l’université de ceux qu’il appelle « les enfants de la démo­cra­ti­sa­tion » Stéphane Beaud – avec Bernard Convert – conti­nue dans le der­nier numéro des Actes de la Recherche en Sciences sociales d’explorer les pra­tiques des étu­diants des milieux popu­laires dans l’enseignement supé­rieur mas­si­fié. Le numéro, spé­ci­fi­que­ment tourné vers les stra­té­gies et les pra­tiques des élèves, permet ainsi le renou­vel­le­ment empi­rique d’un objet d’études où l’apport bour­dieu­sien demeure encore aujourd’hui cen­tral, bien que, comme le notent les auteurs, ses tenants et abou­tis­sants ne soient pas tou­jours clai­re­ment com­pris par les pou­voirs publics. Les dis­cours ins­ti­tu­tion­nels, consti­tués d’objectifs chif­frés comme le fameux « 30% de bour­siers en Grande École » lancé en jan­vier 2010 et de thé­ma­tiques floues comme « la pro­fes­sion­na­li­sa­tion » ou « l’égalité des chances » contri­buent en effet à obs­cur­cir une partie des méca­nismes de créa­tion des inéga­li­tés sociales à l’égard des classes popu­laires, qui semblent résis­ter à toutes les formes de réponses struc­tu­relles.

Dès lors, la grande force de ce numéro repose sur la prise en compte d’un grand nombre de filières du supé­rieur, à tra­vers une approche glo­bale de la condi­tion étu­diante qui inclut l’emploi et les socia­bi­li­tés. Cette mise en pers­pec­tive rend les contri­bu­tions par­ti­cu­liè­re­ment éclai­rantes sur la mul­ti­pli­cité des pro­ces­sus de pro­duc­tion des inéga­li­tés sociales dans un espace édu­ca­tif de plus en plus seg­menté. De ce pano­rama semble pour­tant émer­ger une conver­gence des pra­tiques et des per­cep­tions de l’avenir entre ces étu­diants issus du même milieu social, malgré des contextes d’études dif­fé­ren­ciés. C’est jus­te­ment cette ten­sion entre la seg­men­ta­tion des filières et la régu­la­rité des tra­jec­toires des classes popu­laires dans l’enseignement supé­rieur qui nour­rit ici les contri­bu­tions.

Un espace segmenté qui continue de nourrir les inégalités

Á partir de don­nées qua­si­ment exhaus­tives sur la répar­ti­tion des élèves dans l’enseignement supé­rieur dans l’académie de Lille, Bernard Convert pro­pose ainsi une mise en pers­pec­tive de l’espace de l’enseignement supé­rieur, en se fon­dant sur les stra­té­gies d’orientation des élèves. Dans ce pano­rama, il confirme le mor­cel­le­ment dis­ci­pli­naire de l’université qui, si elle demeure le destin modal des bache­liers issus de milieux popu­laires, n’en est pas moins le lieu d’un véri­table écla­te­ment des réa­li­tés aca­dé­miques entre choix dis­ci­pli­naire élec­tif (en droit par exemple) et choix par défaut, entre le niveau de la Licence et celui du Master. Ainsi, une même dis­ci­pline peut faire l’objet d’une plus ou moins grande diver­sité de sens, c’est-à-dire qu’elle peut atti­rer des élèves qui y font un inves­tis­se­ment for­te­ment dif­fé­ren­cié. C’est notam­ment le cas des mathé­ma­tiques, par exemple inves­ties par les femmes pour ses débou­chés dans l’enseignement et par les hommes atti­rés par l’informatique. Cette diver­sité des attentes étu­diantes et des publics pour une même filière relance la ques­tion de leur ges­tion par l’institution, notam­ment à l’égard d’un public popu­laire ne pos­sé­dant pas les dis­po­si­tions aca­dé­miques ou sociales pour entrer dans le « métier d’étudiant », pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Alain Coulon.

Des discours institutionnels en trompe l’œil

C’est dans la lignée des résul­tats de Bernard Convert autour des tra­jec­toires modales des élèves des caté­go­ries popu­laires qu’il faut com­prendre la contri­bu­tion de Sophie Orange sur les pro­ces­sus de choix d’orientation en BTS. Sur la base d’un maté­riau ori­gi­nal, (les don­nées issues des pro­cé­dures de choix d’orientation rem­plies par les lycéens de Terminale de l’académie de Poitiers), elle reprend et éclaire deux hypo­thèses impor­tantes. Tout d’abord, que le marché de l’enseignement supé­rieur court sym­bo­lisé par le BTS consti­tue un « espace de pro­jec­tion pri­vi­lé­gié, voire exclu­sif » (p.33) pour les élèves des filières tech­no­lo­giques du secon­daire, anti­cipé en amont de leurs choix d’orientation de ter­mi­nale. En consé­quence, malgré la sélec­tion à l’entrée, le choix du BTS peut aussi être un choix par défaut. La seconde hypo­thèse repose ensuite sur le fait que les filières courtes ne font pas concur­rence à l’université pour les meilleurs élèves mais au contraire demeurent atta­chées à un public d’élèves moyens, jugés les plus conformes à la filière, c’est-à-dire les plus sus­cep­tibles d’assurer sa conti­nuité aca­dé­mique avec les filières du secon­daire. Les carac­té­ris­tiques du public ne sont pas sans lien avec les stra­té­gies ins­ti­tu­tion­nelles : l’étude des caté­go­ries de juge­ment pro­fes­so­ral en cours dans les pro­ces­sus de sélec­tion révèle la capa­cité de ces ins­ti­tu­tions à se saisir de leur image afin d’assurer des posi­tion­ne­ments opti­maux sur un marché de la for­ma­tion et de l’emploi qui est, pour le cas des BTS, aussi marqué par une grande clô­ture géo­gra­phique, pour ne pas dire un loca­lisme. Dès lors, de telles stra­té­gies ne contri­buent pas seule­ment à homo­gé­néi­ser le public des filières courtes, mais aussi à faus­ser le signal de la sélec­tion à l’entrée, sou­vent consi­déré comme un gage de réus­site dans le supé­rieur.

Tout comme la sélec­tion, la pro­fes­sion­na­li­sa­tion des filières aca­dé­miques fait partie des motifs récur­rents de la réforme de l’université au titre de la res­pon­sa­bi­li­sa­tion des élèves et de leur pré­pa­ra­tion à la vie active. Vanessa Pinto tente d’en mesu­rer l’effectivité en éclai­rant les tra­jec­toires sco­laires et pro­fes­sion­nelles des étu­diants accé­dant à un emploi pen­dant leurs études. Si l’espace des emplois étu­diants est a priori perçu par les jeunes comme un temps de latence pro­vi­soire, hors des « clas­se­ments sociaux », elle y décèle pour­tant trois logiques d’articulation entre tra­vail et études qui contri­buent à repro­duire la stra­ti­fi­ca­tion sociale : la logique de l’emploi pro­vi­soire ; celle de l’anticipation où l’emploi est cohé­rent par rap­port aux études ; et enfin celle de l’éternisation où la situa­tion d’emploi d’appoint devient durable, par­fois en lieu et place des études. Dans ce contexte, « les enfants de la démo­cra­ti­sa­tion » sont les moins armés pour recon­naître que « le job étu­diant », loin d’assurer la pro­fes­sion­na­li­sa­tion, peut être source d’insécurité sur­tout s’il n’est pas contre­ba­lancé par un dis­po­si­tif d’intégration plus fort de la part de l’institution sco­laire. Au-delà de la rhé­to­rique de valo­ri­sa­tion de l’expérience pro­fes­sion­nelle, on dis­tingue clai­re­ment des pro­ces­sus inéga­li­taires mais aussi des méca­nismes d’intériorisation du destin social des classes popu­laires.

C’est à cette même ques­tion des méca­nismes de décro­chage étu­diant que tente de répondre Sandrine Garcia. Dans un article pas­sion­nant, elle confronte les dis­po­si­tifs de lutte contre l’échec aca­dé­mique lancés autour de « l’orientation par défaut », aux pra­tiques de tra­vail déve­lop­pées par les jeunes de deux uni­ver­si­tés. Elle pose ainsi l’idée selon laquelle ce sont moins les choix d’orientation que les modes actuels de socia­li­sa­tion « désco­la­ri­sants » pro­po­sés par l’institution et la limi­ta­tion des pres­crip­tions aca­dé­miques par rap­port au secon­daire qui contri­buent à pous­ser vers la sortie les élèves les plus fra­giles. Cette contri­bu­tion conforte ainsi en les géné­ra­li­sant les thèses d’Yves-Marie Abraham sur les grandes écoles [2] : une ten­dance de l’enseignement supé­rieur consis­te­rait à favo­ri­ser le glis­se­ment d’un capi­tal pure­ment sco­laire vers une série de codes sociaux (ou capi­tal social) ins­pi­rés du monde de l’entreprise. Dès lors, l’incapacité de l’université à expli­ci­ter ce qui consti­tue les vraies règles du jeu pour les élèves sans tra­di­tion uni­ver­si­taire fami­liale condam­ne­rait dura­ble­ment toute ten­ta­tive de réforme dans le sens de la lutte contre l’échec des caté­go­ries popu­laires.

Des tensions biographiques dans les trajectoires ascendantes

A contra­rio des approches dévoi­lant les méca­nismes de désen­ga­ge­ment uni­ver­si­taire des « enfants de la démo­cra­ti­sa­tion », Cédric Hugrée des­sine quant à lui les tra­jec­toires de ceux qui, loin d’être une mino­rité, ont investi avec succès les études longues offertes par l’université. Si ces réus­sites rap­pellent ici aussi que l’université demeure la des­ti­née modale de ces élèves, elles sou­lignent sur­tout la constance de la per­cep­tion de la fonc­tion publique et en par­ti­cu­lier de l’enseignement comme destin dési­rable, sans que cette ten­dance ne soit alté­rée par les res­tric­tions bud­gé­taires ou par une rela­tive baisse de pres­tige. Cet inves­tis­se­ment durable s’expliquerait par le fait que l’emploi d’enseignant demeure pour les familles un débou­ché hono­rable, c’est-à-dire source de mobi­lité sociale ascen­dante, quelle que soit la conjonc­ture. Par ailleurs, ce choix est aussi celui de la raison puisque le capi­tal sco­laire à mobi­li­ser pour les concours cor­res­pond plus direc­te­ment à celui de ces bons élèves que d’autres formes de capi­tal plus valo­ri­sés dans les recru­te­ments du sec­teur privé.

La der­nière partie du numéro se concentre sur le cas des filières d’élite. La grande média­ti­sa­tion des dis­po­si­tifs d’ouverture sociale depuis le lan­ce­ment du pro­gramme « Conventions d’Éducation Prioritaire » de Sciences Po en 2001 a sus­cité un renou­veau des études sur les grandes écoles dont la Noblesse d’État et les Héritiers, consti­tuent le socle commun. Cette socio­lo­gie empi­rique, cen­trée sur l’étude des pro­ces­sus de for­ma­tion des élites, prises au prisme de l’internationalisation mais aussi – bien-sûr – de l’ouverture sociale [3] est d’ailleurs sou­vent connue des ins­ti­tu­tions elles-mêmes. Les éta­blis­se­ments ont ainsi créé de nou­veaux espaces de socia­li­sa­tion aca­dé­mique et sociale censés per­mettre à de bons élèves issus de milieux popu­laires de s’adapter aux normes en cours dans les for­ma­tions d’excellence. C’est pré­ci­sé­ment ce pro­ces­sus que se pro­pose d’étudier Paul Pasquali dans un article sur un type de dis­po­si­tif faci­li­tant ce qu’il nomme « le dépla­ce­ment social » des élèves. La classe pré­pa­ra­toire expé­ri­men­tale (« sup-expé ») créée dans l’académie d’Aix-Marseille qu’il étudie est ainsi des­ti­née à répondre aux besoins sco­laires et sociaux des bons élèves issus de zones d’éducations prio­ri­taires et sou­hai­tant inté­grer un Institut d’Études Politiques ou une école de com­merce. Au-delà des résul­tats sco­laires, ce pro­ces­sus aurait un effet para­doxal sur les indi­vi­dus : si elle les socia­lise à des savoirs jugés indis­pen­sables à la réus­site aux concours, l’intervention ins­ti­tu­tion­nelle contri­bue à leur faire inté­rio­ri­ser une posi­tion domi­née dans la hié­rar­chie sco­laire, malgré leur réus­site aca­dé­mique. Une des façons de tenir ces deux bouts cog­ni­tifs, entre milieu d’origine et milieu d’arrivée, réside alors dans la recon­ver­sion de capi­taux acquis dans l’enseignement supé­rieur à la faveur de sa famille ou du groupe de pairs. Malgré la diver­sité des inno­va­tions ins­ti­tu­tion­nelles inten­tées, on reste trou­blé par la sta­bi­lité des ten­sions dues à l’acculturation, entre ces dépla­cés et les bour­siers d’hier décrits par Bourdieu ou Hoggart, notam­ment en ce qui concerne les codes extra­s­co­laires liés à la socia­bi­lité, et à l’anticipation du marché du tra­vail.

L’article d’Anne Lambert sur les par­cours de ces popu­la­tions dans deux des plus grandes écoles de com­merce fran­çaises demeure à ce titre par­ti­cu­liè­re­ment frap­pant. Malgré une réus­site sco­laire que l’on peut qua­li­fier d’exceptionnelle – au vu des sta­tis­tiques four­nies par HEC – il demeure dans leur dis­cours un accent d’indignité sociale qui s’ajoute à la croyance récur­rente de ces étu­diants dans l’importance du capi­tal sco­laire qui les a portés jusqu’à ces écoles. Celle-ci, com­bi­née à une sous-esti­ma­tion des « socia­bi­li­tés infor­melles » sur le marché du tra­vail, se tra­duit par des orien­ta­tions pro­fes­sion­nelles rela­ti­ve­ment moins pres­ti­gieuses que celles des élèves de classes moyennes. A ce titre, cette contri­bu­tion consti­tue un apport inédit sur les inéga­li­tés dans ces filières puisqu’elle four­nit un suivi des élèves lors de leur entrée dans le monde pro­fes­sion­nel, au-delà de la seule ques­tion de l’admission.

Mais les ins­ti­tu­tions gèrent-elles ces inéga­li­tés de la même façon selon leur posi­tion­ne­ment dans l’espace édu­ca­tif ? Pour répondre à cette ques­tion, il semble que l’on pour­rait, comme le fait Sandrine Garcia dans une pers­pec­tive com­pa­ra­tive, éclai­rer plus fine­ment le rap­port entre l’expérience étu­diante et l’évolution de la struc­ture ins­ti­tu­tion­nelle du supé­rieur, sans pour autant écar­ter l’appartenance de classe. À cet égard, bien qu’il s’agisse d’un choix édi­to­rial, il est dom­mage que les pro­ces­sus d’élaboration des poli­tiques ins­ti­tu­tion­nelles res­tent un peu dans l’ombre. Ce constat vaut par exemple pour cer­tains dis­po­si­tifs inno­vants dont la rhé­to­rique d’expérimentation, en fait ins­pi­rée de divers pro­ces­sus de mana­gé­ria­li­sa­tion du ser­vice public et de l’influence de mesures comme le RSA, reste rela­ti­ve­ment inex­plo­rée. Une piste d’étude pourra alors peut-être repo­ser sur les condi­tions de dif­fu­sion et d’appropriation du cadre d’analyse de Bourdieu et de Passeron par les ins­ti­tu­tions et en quoi celui-ci contri­bue ou non à défi­nir l’horizon de leur ana­lyse des inéga­li­tés sociales.

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