UNIVERSITÉ POPULAIRE D'ÉTÉ DES NCS - 2013

Une géographie critique de l’espace du quotidien. L’actualité mondialisée de la pensée spatiale d’Henri Lefebvre

axe: Une ville pour tout le monde

Par Mis en ligne le 16 juillet 2013

« Changer la vie », « changer la société », cela ne veut rien dire s’il n’y a pas production d’un espace approprié.

Henri Lefebvre

format pdf

Résumé

Volontiers pré­senté comme phi­lo­sophe, urba­niste ou socio­logue, Henri Lefebvre (1901-1991) devrait en tant que « spa­tio­logue » inter­pel­ler davan­tage, et en tout pre­mier lieu, les géo­graphes. Comme c’est encore loin d’être vrai­ment le cas, les objec­tifs de cet article sont en ce sens prin­ci­pa­le­ment les sui­vants : faire d’abord le lien entre la pensée spa­tiale d’Henri Lefebvre, telle qu’elle appa­raît tout par­ti­cu­liè­re­ment dans « La pro­duc­tion de l’espace » et sa « cri­tique de la vie quo­ti­dienne » ; exa­mi­ner com­ment cer­tains géo­graphes contem­po­rains ayant la volonté de s’inspirer de cette pensée la pro­longent et l’actualisent dans leurs propres réflexions.

Introduction
La pensée spa­tiale dia­lec­tique d’Henri Lefevbre : un « retour de la dia­lec­tique »
La pensée spa­tiale d’Henri Lefebvre : trois idées-clés
La pro­duc­tion de l’espace
La « tri­pli­cité de l’espace »
La conflic­tua­lité de l’espace
L’actualité mon­dia­li­sée de la pensée lefeb­vrienne
Géographie bré­si­lienne et espace « fin de siècle »
De la logique (for­melle) à la (logique) dia­lec­tique
« Nouvelles » contra­dic­tions de l’espace
Des contra­dic­tions de l’espace à l’espace vécu du quo­ti­dien
Les Anglo-Saxons
Une « théo­rie sociale cri­tique » pour un « Troisième espace »
La « réaf­fir­ma­tion de l’espace dans la théo­rie sociale cri­tique »
Le « Troisième espace »
Amour et lutte, dia­lec­tiques spa­tiales

Introduction

Volontiers pré­senté comme phi­lo­sophe, urba­niste ou socio­logue, Henri Lefebvre (1901-1991) devrait en tant que « spa­tio­logue » inter­pel­ler davan­tage, et en tout pre­mier lieu, les géo­graphes. Comme c’est encore loin d’être vrai­ment le cas, les objec­tifs de cet article sont en ce sens prin­ci­pa­le­ment les sui­vants :

Faire d’abord le lien entre la pensée spa­tiale d’Henri Lefebvre, telle qu’elle appa­raît tout par­ti­cu­liè­re­ment dans La pro­duc­tion de l’espace (1974) et saCritique de la vie quo­ti­dienne (1947, 1967, 1981). En par­tant de ce constat : trop sou­vent la réfé­rence à la pensée de Lefebvre s’en tient-elle à la seule idée, long­temps sujette à réti­cences, d’une « pro­duc­tion » de l’espace. L’espace n’apparaît-il pas, ne se donne-t-il pas comme une donnée a priori, intan­gible et neutre ? Pourtant, au-delà de cette idée fon­da­trice, il convient de reve­nir aux textes, pour envi­sa­ger ce qui découle de l’approche « dia­lec­tique » de l’espace de Lefebvre, notam­ment de ses idées non seule­ment de « pro­duc­tion », mais aussi de « tri­pli­cité » et de « conflic­tua­lité » de l’espace.

Examiner ensuite com­ment cer­tains géo­graphes contem­po­rains ayant la volonté de s’inspirer de cette pensée – sur­tout bré­si­liens et anglo-saxons, bien davan­tage que fran­co­phones – la pro­longent et l’actualisent dans leurs propres réflexions. S’il se véri­fie d’abord, une nou­velle fois, que « nul n’est pro­phète en son pays », il appa­raît ensuite rapi­de­ment que l’écho mon­dial des idées de Lefebvre sur l’espace, bien plus ailleurs qu’en France donc, en sou­ligne tout l’intérêt et l’actualité.

La pensée spatiale dialectique d’Henri Lefevbre : un « retour de la dialectique »

C’est dès 1947, dans Logique for­melle et logique dia­lec­tique, que Lefebvre (1947 : 222) sou­ligne qu’à la dif­fé­rence de la logique for­melle, « la méthode dia­lec­tique ne se contente pas de dire : ‘il y a des contra­dic­tions’, car la sophis­tique ou l’éclectisme ou le scep­ti­cisme en sont capables. Elle cherche à saisir le lien, l’unité, le mou­ve­ment qui engendre les contra­dic­toires, les oppose, les heurte, les brise ou les dépasse ». Cette méthode dia­lec­tique, com­pa­rée à la logique for­melle, peut se révé­ler au-delà des seules spé­cu­la­tions « à la fois rigou­reuse (puisque s’attachant à des prin­cipes uni­ver­sels) et la plus féconde, capable de détec­ter tous les aspects des choses, y com­pris les aspects par où les choses sont vul­né­rables à l’action » (ibid. : 225). Cela d’autant mieux que, plus que jamais, « le néga­tif pour­suit son tra­vail dans le monde moderne, avec les para­doxes et les crises, les risques et les menaces. Ne serait-ce pas le néga­tif qui consti­tue en tota­lité les élé­ments et les frag­ments de la mon­dia­lité contem­po­raine ? » (ibid. : 8-9). C’est que les contra­dic­tions – anciennes et nou­velles, cumu­la­tives ou spé­ci­fiques – rongent cet empire et les socié­tés qu’il contient. La dia­lec­tique, théo­rie et pra­tique, y pour­suit donc son œuvre. Mais il faut cepen­dant consta­ter que la pensée dia­lec­tique ne reste que vir­tuelle tant qu’il n’y a pas des forces vives pour accom­plir jusqu’au bout le tra­vail du néga­tif et résoudre, en les dépas­sant, les contra­dic­tions. Et, pour Lefebvre, alter­mon­dia­liste avant l’heure, « ces forces aujourd’hui s’affirment à l’échelle mon­diale » (ibid. : 9).

Il revient sur cette idée d’une nou­velle « mon­dia­lité » en 1986 dans Le retour de la dia­lec­tique (sous-titré 12 mots-clefs pour le monde moderne). Pour sou­li­gner alors « que les forces sociales, les mou­ve­ments de masse, sont de plus en plus incon­trô­lables, spon­ta­nés mais non orien­tés » et sug­gé­rer, sous forme d’une ques­tion, un angle d’attaque appro­prié : « ne serait-ce pas à partir du quo­ti­dien et de sa connais­sance cri­tique que ces ques­tions peuvent se poser clai­re­ment ? C’est à l’humble niveau du ‘quo­ti­dien’ que se posent avec force et se résolvent, sou­vent avec vio­lence, les ‘grands’ pro­blèmes ». Il rap­pelle aussi que tou­jours la « révo­lu­tion sur­vient quand les gens (pas seule­ment telle classe) ne veulent plus, ne peuvent plus vivre comme aupa­ra­vant. Alors ils se déchaînent et inventent (en cher­chant) une autre façon de vivre » (Lefebvre, 1986 : 112). Et affirme éga­le­ment dès l’époque quelque chose qui n’a certes pas perdu de son actua­lité depuis : « N’oublions pas une minute l’essentiel aujourd’hui : une part crois­sante de la popu­la­tion mon­diale se voit exclue du tra­vail, de la pro­duc­tion, de la richesse. Question pré­oc­cu­pante et actuelle : la société duale. Comment vivent quo­ti­dien­ne­ment les gens ? Et sur­tout ceux dont les reve­nus sont infé­rieurs aux moyennes sociales ? Comment sur­vivent (ou « sous-vivent ») les Brésiliens du Nord-Est, les pay­sans de Haute-Volta, les habi­tants des cam­pa­mien­tos de Mexico ? » (ibid. : 153).

Dans cette pers­pec­tive, la méthode dia­lec­tique ne permet donc pas seule­ment l’analyse de l’actuel : elle ouvre éga­le­ment la voie à « l’analyse du deve­nir, dit-il, c’est-à-dire du temps, lié à un espace. Ce qui ne peut se conce­voir qu’en moments conflic­tuels » (ibid. :151).

La pensée spatiale d’Henri Lefebvre : trois idées-clés

Le des­sein de La pro­duc­tion de l’espace, tel que Lefebvre (1974) le pré­sente lui-même dans l’ultime pré­face de 1985, en même temps qu’un résumé de l’ouvrage, est une par­faite illus­tra­tion de ce que Hess (2004) syn­thé­tise comme étant la « méthode d’Henri Lefebvre ». À savoir, selon Lefebvre (1974 : VIII) lui-même dans ce cas précis de l’espace : « une étude ‘rétro’ de l’espace social dans son his­toire et sa genèse, à partir du pré­sent et en remon­tant vers cette genèse – puis retour vers l’actuel, ce qui permet d’entrevoir sinon de pré­voir le pos­sible et le futur. Cette démarche laisse la place à des études locales, aux diverses échelles, en les insé­rant dans l’analyse géné­rale, dans la théo­rie glo­bale. En sachant que cette com­pré­hen­sion n’exclut pas (au contraire) les conflits : les luttes, les contra­dic­tions. Ni inver­se­ment les accords, ententes, alliances. Si le local, le régio­nal, le natio­nal, le mon­dial, s’impliquent et s’imbriquent, ce qui s’incorpore dans l’espace, les conflits actuels ou vir­tuels n’en sont ni absents ni éli­mi­nés ». La démarche n’a certes rien de très aca­dé­mique, l’approche dia­lec­tique incluant les contra­dic­tions, les conflits, les luttes. Affichant sa « mon­dia­lité », elle permet la com­bi­nai­son et l’articulation de toutes les échelles, du local au global. Elle se veut tour­née vers l’avenir, avec atten­tion portée aux émer­gences et pré­vi­sion.

Malgré sa cir­cu­la­rité glo­bale – et au risque de la cari­ca­tu­rer – on peut néan­moins cir­cons­crire la pensée spa­tiale de Lefebvre à trois idées majeures. La pre­mière, celle de « pro­duc­tion de l’espace » a fini par être admise, malgré les réti­cences. La seconde, celle de « tri­pli­cité de l’espace », sou­vent reprise, reste néan­moins source de confu­sions. La troi­sième, celle de « conflic­tua­lité de l’espace » reste pour beau­coup, du fait de sa mise en cause du « consen­sus spa­tial », tou­jours la plus dif­fi­cile à admettre.

La production de l’espace

La thèse cen­trale de l’œuvre majeure de Lefebvre (1974 : IX), La pro­duc­tion de l’espace, est que « le mode de pro­duc­tion orga­nise – pro­duit – en même temps que cer­tains rap­ports sociaux – son espace et son temps. C’est ainsi qu’il s’accomplit ». L’espace (social) est un pro­duit (social). L’espace ainsi pro­duit sert aussi d’instrument à la pensée comme à l’action. Il est, en même temps qu’un moyen de pro­duc­tion, un moyen de contrôle donc de domi­na­tion et de puis­sance.

Pourtant, Lefebvre (1974 : 13-14) indique un manque, une absence : « la réflexion épis­té­mo­lo­gico-phi­lo­so­phique n’a pas donné un axe à une science de l’espace qui se cherche depuis long­temps à tra­vers d’innombrables publi­ca­tions et divers tra­vaux. Les mul­tiples sciences qui traitent de l’espace, qui le démembrent, le frag­mentent éga­le­ment selon des pos­tu­lats métho­do­lo­giques sim­pli­fi­ca­teurs : le géo­gra­phique, le socio­lo­gique, l’historique. Leurs recherches abou­tissent soit à des des­crip­tions, soit des frag­men­ta­tions et des décou­pages de l’espace, sans jamais atteindre le moment ana­ly­tique, encore moins le théo­rique. Elles éta­blissent des inven­taires de ce qui existe dans l’espace, dans le meilleur des cas il s’agit d’un dis­cours sur l’espace, mais jamais d’une connais­sance de l’espace » . Rien, en tout cas, qui ne rende compte de son idée selon laquelle « l’espace social n’est pas une chose parmi les choses, un pro­duit quel­conque parmi les pro­duits : il enve­loppe les choses pro­duites. Il résulte d’une suite et d’un ensemble d’opérations, et ne peut se réduire à un simple objet. Effet d’actions pas­sées, il permet des actions, en sug­gère ou en inter­dit » (ibid. : 88-89).

La « triplicité de l’espace »

Un second apport majeur de La pro­duc­tion de l’espace est l’idée de la tri­pli­cité de l’espace, c’est-à-dire la dis­tinc­tion à faire entre l’espace perçu, l’espace conçu et l’espace vécu. Mais, pré­vient lui-même Lefebvre (1974 : 53), « Une telle dis­tinc­tion doit se manier avec beau­coup de pré­cau­tion. Elle intro­dui­rait vite des dis­so­cia­tions, alors qu’il s’agit au contraire de res­ti­tuer l’unité pro­duc­tive ». Malgré ce risque, pour Lefebvre il fau­drait ainsi dis­tin­guer :

Les repré­sen­ta­tions de l’espace, liées aux rap­ports de pro­duc­tion, à « l’ordre » qu’ils imposent et par là, à des connais­sances, à des signes, à des codes, à des rela­tions « fron­tales ». C’est donc l’espace conçu, celui des savants : des pla­ni­fi­ca­teurs, des urba­nistes, des tech­no­crates « décou­peurs » et « agen­ceurs », de cer­tains artistes proches de la scien­ti­fi­cité, iden­ti­fiant le vécu et le perçu au conçu. C’est « l’espace domi­nant dans une société ».

La pra­tique spa­tiale englobe pro­duc­tion et repro­duc­tion, lieux spé­ci­fiés et ensembles spa­tiaux propres à chaque for­ma­tion, en assu­rant sa conti­nuité dans une rela­tive cohé­sion. La pra­tique spa­tiale d’une société secrète son espace ; elle le pose et le sup­pose, dans une inter­ac­tion dia­lec­tique : elle le pro­duit len­te­ment et sûre­ment en le domi­nant et en se l’appropriant. Par consé­quent, la pra­tique spa­tiale d’une société se découvre en déchif­frant son espace. Elle asso­cie étroi­te­ment dans l’espace perçu la réa­lité quo­ti­dienne (l’emploi du temps) et la réa­lité urbaine (les par­cours et réseaux reliant les lieux du tra­vail, de la vie « privée », des loi­sirs. C’est pour­quoi aussi « la com­pé­tence et la per­for­mance spa­tiales propres à chaque membre de cette société ne peuvent s’apprécier qu’empiriquement ».

Les espaces de repré­sen­ta­tion expriment quant à eux des sym­bo­lismes com­plexes, liés au côté clan­des­tin et sou­ter­rain de la vie sociale, mais aussi à l’art, qui pour­rait éven­tuel­le­ment se défi­nir non pas comme code de l’espace mais comme code des espaces de repré­sen­ta­tion. C’est l’espace vécu à tra­vers les images et les sym­boles qui l’accompagnent, par l’intermédiaire des « habi­tants », des « usa­gers », mais aussi de cer­tains artistes et peut-être de ceux qui décrivent et pensent seule­ment décrire : les écri­vains, les phi­lo­sophes. C’est l’espace dominé et subi, que l’imagination tente de s’approprier et de modi­fier. Il recouvre ainsi l’espace phy­sique en uti­li­sant sym­bo­li­que­ment ses objets.

Malgré ses séduc­tions, cette « tri­pli­cité » ne laisse pas d’interroger les géo­graphes. On sait qu’en ce qui les concerne, ils ont plutôt pris l’orientation qui consiste à affir­mer la dis­tinc­tion entre « espace » et « ter­ri­toire ». La lit­té­ra­ture est désor­mais copieuse à ce sujet. Plus que vers une « tri­pli­cité », les géo­graphes penchent donc pour une dua­lité espace/​territoire, ce qui n’exclut ni la confu­sion entre l’un et l’autre, ni ne sou­ligne assez la dupli­cité de l’espace, qui fort à la fois du « silence des usa­gers » et du « consen­sus spa­tial », dont il fait géné­ra­le­ment l’objet, se pose sou­vent comme le seul ter­ri­toire pos­sible, envi­sa­geable. Pourtant il est aussi le cadre d’une conflic­tua­lité quasi sou­ter­raine, que Lefebvre s’efforce pour­tant de révé­ler.

La conflictualité de l’espace

La pro­duc­tion per­ma­nente de l’espace ne part jamais de rien, d’une table rase. Toujours, selon Lefebvre, « un nou­veau mode de pro­duc­tion, une nou­velle société, s’approprie, c’est-à-dire orga­nise à ses fins l’espace pré­exis­tant, modelé aupa­ra­vant. Les classes sociales s’y inves­tissent dif­fé­rem­ment, selon leur place hié­rar­chique au sein de la société, dans ces espaces occu­pés ». C’est de cette manière que « l’organisation de l’espace cen­tra­li­sée et concen­trée sert éga­le­ment le pou­voir poli­tique et la pro­duc­tion maté­rielle ». Mais sans cesse « l’espace abs­trait, sup­port de la pro­duc­tion et de la repro­duc­tion, crée en même temps les illu­sions d’une fausse conscience ». Il est donc chaque fois néces­saire de « cri­ti­quer les idéo­lo­gies de la spa­tia­lité, les décou­pages et les repré­sen­ta­tions de l’espace », d’autant plus que « toutes les idéo­lo­gies ne se donnent pas comme telles, mais abu­si­ve­ment comme savoir ». Pour Lefebvre, c’est seule­ment « dans le moment cri­tique que cet espace et ses pra­tiques asso­ciées, peuvent abou­tir à une connais­sance plus véri­dique ».

Et tou­jours des forces tra­vaillent dans cet espace. « Les dif­fé­rences jamais n’ont dit leur der­nier mot. Vaincues, elles sur­vivent » (Lefebvre, 1974 : 32). Et la vio­lence sub­ver­sive répond iné­luc­ta­ble­ment à la vio­lence du pou­voir. Quel est le rôle de ce qu’il faut bien conti­nuer d’appeler une lutte des classes ? Elle inter­vient dans la pro­duc­tion de l’espace, dont les classes, les frac­tions ou les coa­li­tions de classes sont les agents. La lutte des classes, aujourd’hui plus que jamais, se lit dans l’espace. Seule elle empêche l’espace abs­trait de s’étendre à la pla­nète en gom­mant lit­té­ra­le­ment les dif­fé­rences. Seule, elle a une capa­cité « dif­fé­ren­ciante ». Cependant, en com­pa­rai­son des luttes de classes du XIXe siècle (type bourgeoisie/​prolétariat), « les formes de cette lutte sont beau­coup plus variées que par le passé », car « en font partie, assu­ré­ment, les actions poli­tiques des mino­ri­tés » (Lefebvre, 1974 : 67-68).

Lefebvre (1974 : 478-479) en arrive même à cette affir­ma­tion que toutes ces forces luttent, par­fois féro­ce­ment, pour s’affirmer et se trans­for­mer à tra­vers une « épreuve » dans et de l’espace. Selon lui, tout ce qui pro­vient du temps his­to­rique serait soumis à une véri­table « épreuve de l’espace » qu’il défi­nit ainsi : « Les cultures, les consciences des peuples, des groupes et même des indi­vi­dus n’évitent pas la perte d’identité, qui s’ajoute aux autres ter­reurs. Références et réfé­ren­tiels venus du passé se dis­solvent. Les valeurs éri­gées ou non en « sys­tèmes » plus ou moins cohé­rents s’effritent en se confron­tant. Rien ni per­sonne ne peut éviter l’épreuve de l’espace. Plus et mieux, un groupe : une classe ou frac­tion de classe, ne se consti­tuent et ne se recon­naissent comme « sujets » qu’en engen­drant (pro­dui­sant) un espace. Les idées, repré­sen­ta­tions, valeurs, qui ne par­viennent pas à s’inscrire dans l’espace en engen­drant (pro­dui­sant) une mor­pho­lo­gie appro­priée se des­sèchent en signes, se résolvent en récits abs­traits, se changent en fan­tasmes. L’investissement spa­tial, la pro­duc­tion de l’espace, ce n’est pas un inci­dent de par­cours, mais une ques­tion de vie ou de mort ».

C’est ainsi que selon Lefebvre, l’espace, sans cesser d’être le lieu des res­sources, le milieu où se déve­loppent les stra­té­gies, ne reste pas seule­ment le théâtre, le récep­tacle, la scène indif­fé­rente, ni même le cadre des actes. Il est tou­jours plus actif, soit comme ins­tru­ment, soit comme objec­tif, comme moyen et comme fin. « Il sus­cite tou­jours la contes­ta­tion et devient l’enjeu prin­ci­pal des luttes et des actions visant un objec­tif » (ibid. : 471-472). D’où cette sug­ges­tion, à la fois théo­rique et stra­té­gique : « Aujourd’hui, une trans­for­ma­tion de la société sup­pose la pos­ses­sion et la ges­tion col­lec­tive de l’espace, par l’intervention per­pé­tuelle des « inté­res­sés », avec leurs mul­tiples inté­rêts : divers et même contra­dic­toires. Donc la confron­ta­tion ». Il s’agirait dès lors, « à l’horizon, à la limite des pos­sibles, de pro­duire l’espace de l’espèce humaine, comme œuvre col­lec­tive (géné­rique) de cette espèce, (de) créer (pro­duire) l’espace pla­né­taire comme sup­port social, d’une vie quo­ti­dienne méta­mor­pho­sée » (ibid. : 484-485). C’est en ce sens que selon lui « chan­ger la vie », « chan­ger la société » ne veut rien dire s’il n’y a pas pro­duc­tion d’un espace appro­prié.

On ne laisse pas d’être étonné que toute la richesse de la pensée spa­tiale de Lefebvre ait pu être aussi négli­gée. Que seule l’idée de pro­duc­tion de l’espace, incluse dans le titre, ait pu frayer son chemin mais qu’on en ait fait trop sou­vent une sorte de pos­tu­lat en igno­rant tout le riche poten­tiel des impli­ca­tions que Lefebvre en tire lui-même. Bien des expli­ca­tions seraient sans doute pos­sibles : lec­ture super­fi­cielle et/​ou mise à l’index poli­tique ? Attention cepen­dant au risque d’erreur de pers­pec­tive. Si Lefebvre a fait trop long­temps l’objet d’un tel ostra­cisme en France, c’est loin d’être le cas dans toutes les par­ties du monde. Heureuse revanche post­hume pour l’inventeur de la « mon­dia­lité ».

L’actualité mondialisée de la pensée lefebvrienne

Dans ce qui suit, nous pre­nons deux exemples issus des réflexions de géo­graphes bré­si­liens et anglo-saxons.

Géographie brésilienne et espace « fin de siècle »

Dans les biblio­gra­phies des ouvrages bré­si­liens de réflexion géo­gra­phique, il est rare que La pro­duc­tion de l’espace ne figure pas parmi les réfé­rences four­nies. Beaucoup de dépar­te­ments de recherche en ins­crivent aussi l’étude à leur pro­gramme. Ainsi le Laboratoire de géo­gra­phie urbaine du Département de géo­gra­phie de l’Université de São Paulo (LABUR) se fixant comme objec­tif « l’interprétation de la signi­fi­ca­tion stra­té­gique de l’espace », sou­ligne qu’avec l’idée selon laquelle « les rap­ports sociaux se concré­tisent en tant que rela­tions spa­tiales, Lefebvre nous offre un champ de réflexion qui, au-delà de mettre en débat les rap­ports entre espace et société, fonde la com­pré­hen­sion de l’espace dans la société comme condi­tion et pro­duit social. Dans cette pers­pec­tive, [son œuvre] nous offre un champ ample et fécond comme base de la connais­sance du monde moderne, en cette fin de siècle (1999), lorsque la spa­tia­lité, plus que l’historicité, s’ouvre comme champ de pos­si­bi­li­tés concrètes ». « Œuvre et pro­duit de l’espèce humaine, l’espace sort de l’ombre comme la pla­nète de l’éclipse » (Damiani, 1999 : 7) au tour­nant du XXIe siècle.

De la logique (formelle) à la (logique) dialectique

Selon Damiani (1999 : 52), pour atteindre l’objectif de cette lec­ture de l’espace, qua­li­fiée de « mar­xiste-lefeb­vrienne », comme point de départ épis­té­mo­lo­gique, « il est néces­saire de com­prendre la rela­tion entre logique (for­melle) et (logique) dia­lec­tique pour lire, conve­na­ble­ment, les contra­dic­tions de l’espace ». Revenant sur les ana­lyses de Lefebvre en 1947, elle répond ainsi à la ques­tion : « Que pointe la logique ? Si nous pou­vions aller de la logique à la dia­lec­tique, le chemin englo­be­rait un par­cours qui irait de la forme presque pure, celle qui n’adhère qu’à peu de conte­nus et l’affirmation des mul­tiples conte­nus de la vie sociale. La logique de l’État com­plète la logique du marché, éga­li­sant les inéga­li­tés. La logique de la tech­no­cra­tie éta­tique tente de réduire et de fil­trer les conte­nus his­to­riques […]. Il y a une domi­na­tion par la logique. Ou mieux, elle pro­gramme le quo­ti­dien. Lieux neu­tra­li­sés, hygié­niques et fonc­tion­nels : comme les ave­nues des­ti­nées à la cir­cu­la­tion auto­mo­bile. Toute la ratio­na­lité éco­no­mique et poli­tique pèse sur le quo­ti­dien en tant que vécu » (ibid.).

Autre obs­tacle iden­ti­fié, qui peut expli­quer en partie le retard qu’on a pu prendre à consi­dé­rer les apports de Lefebvre, « l’avancée du struc­tu­ra­lisme, à la fin des années 60, avec l’accent mis sur les struc­tures intel­li­gibles, et la répu­dia­tion du vécu. L’empire du logique, des arti­cu­la­tions et dis­con­ti­nui­tés, de la com­pré­hen­sion ana­ly­tique s’est pro­posé au détri­ment du mou­ve­ment dia­lec­tique des conte­nus. En géo­gra­phie, on enre­gis­tra le déve­lop­pe­ment de la science spa­tiale, quan­ti­ta­tive, contes­tant l’explication des phé­no­mènes uniques, déchif­frant les patrons spa­tiaux et appuyant les acti­vi­tés de pla­ni­fi­ca­tion » (ibid. : 53). En France, c’est par exemple l’époque de la « nou­velle géo­gra­phie », avant le succès limité et pas­sa­ger de la « cho­ré­ma­tique ». Dans ces condi­tions, « on peut parler d’un degré zéro de l’espace, qui se défi­nit par la ten­dance à neu­tra­li­ser les conte­nus vécus de la vie sociale, les qua­li­tés sen­sibles, les contra­dic­tions et dif­fé­rences ». Car l’espace social, « réduit à des conte­nus res­treints : presque forme pure, appa­raît net­toyé, ration­nel, appro­prié pour orga­ni­ser un chaos de conte­nus et d’actions, repro­dui­sant ainsi l’espace pur, formel, du monde de la ter­reur » (ibid.).

Il reste cepen­dant à tenir aussi plei­ne­ment compte d’une réa­lité et d’une dif­fé­rence : il y a des espaces domi­nés et des espaces appro­priés. « Déchiffrer les conte­nus com­plexes de l’espace social exige de com­prendre que des conte­nus plus larges ne sont pas le résul­tat d’un pen­seur et de sa bonne volonté par­ti­cu­lière – dans une ver­sion méta­phy­sique et idéa­liste de la connais­sance – mais de la recon­nais­sance qu’il y a des conte­nus oppo­sés à la forme pré­do­mi­nante, et qu’ils sont réels : fruits de rési­dus d’actions indi­vi­duelles et col­lec­tives ». Si la pensée spa­tiale peut et se doit même d’être cri­tique, c’est parce que « le réel n’est pas, étroi­te­ment, l’existant, mais éga­le­ment les pos­si­bi­li­tés futures, les actes insur­gents » (ibid. : 54).

« Nouvelles » contradictions de l’espace

Carlos (1999 : 54), elle, part du prin­cipe que si « comme l’affirme Lefebvre dans La pro­duc­tion de l’espace, la pra­tique sociale s’observe empi­ri­que­ment, la pro­blé­ma­tique de l’espace doit être for­mu­lée sur le plan théo­rique », et elle rap­pelle d’abord clai­re­ment que « le fil conduc­teur de son ana­lyse réside dans la thèse selon laquelle, en pro­dui­sant sa vie (son his­toire, sa réa­lité), la société pro­duit, conco­mi­tam­ment, l’espace géo­gra­phique ». Prenant l’exemple des acti­vi­tés pro­duites dans un objec­tif de loisir, de tou­risme, de fête, elle sou­ligne ensuite qu’elles « pointent la contra­dic­tion entre l’espace de consom­ma­tion et la consom­ma­tion de l’espace. Ce qui éclaire une autre contra­dic­tion : la capa­cité de l’espace de se repro­duire tou­jours plus au plan mon­dial sans empê­cher sa frag­men­ta­tion en petites par­celles appro­priées indi­vi­duel­le­ment, selon les exi­gences de la repro­duc­tion, au plan local. Ou encore, la contra­dic­tion entre l’abondance rela­tive de pro­duits et la consti­tu­tion de ce que Lefebvre appelle les nou­velles rare­tés, dans le cas de la pro­duc­tion de l’espace où des lieux acquièrent une nou­velle signi­fi­ca­tion, soit par le tou­risme, soit par le loisir » ou la fête (ibid. : 71).

Développant cet exemple, Carlos (1999 : 74) en arrive aux conclu­sions sui­vantes : « Au milieu de ces espaces captés par l’extension du monde du marché, tout n’est cepen­dant pas soumis à la logique de l’échange. Il y a des lieux où il est pos­sible de réin­tro­duire la dif­fé­rence imma­nente dans le pro­ces­sus de repro­duc­tion de l’espace. Lieux de pas­sage, de consom­ma­tion, mais aussi de ren­contre. Lieux où il est pos­sible de fuir la pas­si­vité (celle des actes déter­mi­nés par l’échange), où l’activité sub­ver­sive latente dans l’usage s’impose, qui sont tou­jours prêtes à s’établir dans les inter­stices du quo­ti­dien pro­grammé et répé­ti­tif. Dans l’espace s’établissent, s’approfondissent ou même se rénovent des liens d’amitiés, de soli­da­rité et de voi­si­nage ; dans l’effervescence des fêtes et des ren­contres qui ponc­tuent la vie en métro­pole peuvent surgir à chaque coin de rue, à chaque moment – la grande ville est le théâtre de l’action, et ceci ne peut se réa­li­ser que dans l’espace public – l’espace d’usage en tant qu’appropriation pos­sible ».

Des contradictions de l’espace à l’espace vécu du quotidien

Pour Duarte (1999 : 78), s’intéressant à la rela­tion entre le corps et l’espace, autre thème lefeb­vrien dans La Production de l’espace, « l’espace social n’est pas sujet mais existe seule­ment objec­ti­ve­ment en tant qu’occupé (corps, volon­tés), avec un contenu social. Mais il n’est pas non plus récep­tacle – il a un rôle actif dans la repro­duc­tion. La logique elle-même, pré­tend le trai­ter comme vide, sans sujets : sans dif­fé­rences (celles du corps, celles de l’histoire, celles du milieu). Ce qui est en jeu, cepen­dant, ce sont les termes de l’appropriation de l’espace de vie ». Il fait ainsi lien avec la théo­rie des néces­si­tés que Lefebvre a des­si­née depuis le pre­mier volume de la Critique de la vie quo­ti­dienne (1946). « Nécessités d’un autre espace, car il n’y a pas de société tota­le­ment autre sans une mor­pho­lo­gie spa­tiale éga­le­ment autre. D’où il découle que l’espace a, en tant que struc­ture d’une quo­ti­dien­neté admi­nis­trée, un rôle fon­da­men­tal dans la repro­duc­tion totale » (Duarte, 1999 : 78).

Parce que « le Pouvoir est en tout espace », Duarte montre la cohé­rence de la concep­tion lefeb­vrienne de l’espace avec les autres dimen­sions de son œuvre. Ceci lui semble aller tout à fait dans le sens à la fois de la « théo­rie des moments » pré­sente dans la Critique de la vie quo­ti­dienne (1961) et de la « théo­rie des rythmes » pré­sente dans les Éléments de ryth­ma­na­lyse(1989) de Lefebvre. Pour conclure, citant Lefebvre, « plus il se conso­lide, plus le pou­voir a peur. Il occupe l’espace, mais l’espace lui glisse sous les pieds ». C’est de la sorte que « la néga­tion créa­trice crée un centre pré­caire et momen­tané et ensuite se déplace, bouge pour un autre point ».

On le voit, bien au-delà de la seule idée de pro­duc­tion de l’espace, les géo­graphes brésilien(ne)s – est-ce un hasard si ce sont sou­vent des femmes ? – prennent à bras le corps l’ensemble des idées de Lefebvre en éta­blis­sant de rela­tions entre sa pensée spa­tiale et les autres par­ties de son œuvre qui se rap­portent à la cri­tique de la vie quo­ti­dienne, aux néces­si­tés et à la ryth­ma­na­lyse

Les Anglo-Saxons

Une « théorie sociale critique » pour un « Troisième espace »

Le géo­graphe amé­ri­cain Soja (1993 : 33) part éga­le­ment de ce constat qu’« il y a un extra­or­di­naire appel pour une nou­velle pers­pec­tive cri­tique, pour un mode dif­fé­rent de voir le monde, dans lequel la géo­gra­phie non seule­ment « ait de l’importance », mais four­nisse la pers­pec­tive cri­tique plus révé­la­trice ». Malencontreusement, il pense néces­saire de parler à ce propos de « géo­gra­phies post-modernes »  conces­sion à l’air du temps  alors que le sous-titre de l’ouvrage, Réaffirmation de l’espace dans la théo­rie sociale cri­tique, rend mieux compte, lui, de son contenu et de sa rela­tion avec la pensée spa­tiale de Lefebvre.

La « réaffirmation de l’espace dans la théorie sociale critique »

Dès 1989, Soja (1989 : 13) exprime en effet son projet comme étant celui de « la réaf­fir­ma­tion d’une pers­pec­tive spa­tiale cri­tique dans la théo­rie et l’analyse sociales contem­po­raines », à tra­vers « un effort pour consti­tuer une nou­velle géo­gra­phie humaine cri­tique, un maté­ria­lisme his­to­rique et géo­gra­phique à la hau­teur des défis poli­tiques et théo­riques contem­po­rains », et au « moyen de la spa­tia­li­sa­tion des concepts et des modes d’analyse mar­xistes fon­da­men­taux ». La visée est donc claire. « Cette géo­gra­phie cri­tique recons­ti­tuée doit être en accord avec les luttes éman­ci­pa­trices de tous ceux qui sont mar­gi­na­li­sés et oppri­més par la géo­gra­phie spé­ci­fique du capi­ta­lisme ». Elle doit être conçue et réa­li­sée « pour les tra­vailleurs exploi­tés, pour les peuples tyran­ni­sés et pour les femmes domi­nées. Elle doit être spé­cia­le­ment en har­mo­nie avec les pro­ces­sus contem­po­rains de restruc­tu­ra­tion, afin de contri­buer à un post-moder­nisme radi­cal de résis­tance » (ibid. : 84).

Dans cette pers­pec­tive, Soja (1989 : 115) s’appuie, entre autres, sur les apports de Lefebvre qu’il résume et pré­sente ainsi, fai­sant lui aussi le lien entre glo­ba­li­sa­tion et vie quo­ti­dienne : « Lefebvre fonde sa thèse sur l’affirmation que c’est dans l’espace socia­le­ment pro­duit (essen­tiel­le­ment l’espace du capi­ta­lisme tardif, même à la cam­pagne) que se repro­duisent les rela­tions domi­nantes de pro­duc­tion. Elles sont repro­duites dans une spa­tia­lité concré­ti­sée et créée, qui a été pro­gres­si­ve­ment « occu­pée » par un capi­ta­lisme qui avance, frag­menté en mor­ceaux, homo­gé­néisé en mar­chés dis­tincts : orga­nisé en posi­tion de contrôle et élargi à l’échelle glo­bale. La survie du capi­ta­lisme a dépendu de ces pro­duc­tion et occu­pa­tion dis­tinctes d’un espace frag­menté, homo­gé­néisé et hié­rar­chi­que­ment struc­turé – obtenu, sur­tout, à tra­vers de la consom­ma­tion col­lec­tive bureau­cra­ti­que­ment contrô­lée (c’est-à-dire, contrô­lée par l’État), de la dif­fé­ren­cia­tion entre centres et péri­phé­ries à de mul­tiples échelles, et de la péné­tra­tion du pou­voir éta­tique dans la vie quo­ti­dienne » !

Donnant un pro­lon­ge­ment au projet ana­ly­tique et pros­pec­tif de Lefebvre, il actua­lise à son tour l’idée de conflic­tua­lité spa­tiale : « Ainsi la lutte des classes (oui, elle conti­nue encore à être une lutte des classes) doit viser et se concen­trer sur le point vul­né­rable, la pro­duc­tion de l’espace, la struc­ture ter­ri­to­riale d’exploitation et de domi­na­tion, la repro­duc­tion spa­tia­le­ment contrô­lée du sys­tème comme un tout. Et elle a besoin d’inclure tous ceux qui sont exploi­tés, domi­nés, « péri­phé­ri­sés », par l’organisation pesante du capi­ta­lisme tardif : les pay­sans sans terre, la petite bour­geoi­sie pro­lé­ta­ri­sée, les femmes, les étu­diants : les mino­ri­tés raciales et aussi la classe ouvrière elle-même » (ibid. : 115).

Pour Soja, l’apport essen­tiel de Lefebvre dont il s’inspire direc­te­ment, malgré un habillage post-moderne super­flu, réside dans ce qu’il « défi­nit une ample pro­blé­ma­tique spa­tiale du capi­ta­lisme et l’élève à une posi­tion cen­trale au sein de la lutte des classes, insé­rant les rela­tions de classe dans les contra­dic­tions confi­gu­ra­trices de l’espace socia­le­ment orga­nisé. Il n’affirme pas que la pro­blé­ma­tique spa­tiale ait tou­jours eu cette cen­tra­lité. Il ne pré­sente pas non plus la lutte pour l’espace comme un sub­sti­tut ou une alter­na­tive à la lutte des classes. À la place de ceci, il affirme qu’aucune révo­lu­tion sociale puisse réus­sir sans être, en même temps, une révo­lu­tion consciem­ment spa­tiale… » (ibid. : 116). Il faut donc alors en tirer toutes les consé­quences pour la pensée spa­tiale cri­tique. Au-delà de la pure spé­cu­la­tion théo­rique, elle devrait éga­le­ment donner des orien­ta­tions pour l’action. « La démys­ti­fi­ca­tion de la spa­tia­lité révè­lera les poten­tia­li­tés d’une conscience spa­tiale révo­lu­tion­naire, les fon­de­ments maté­riels et théo­riques d’une praxis spa­tiale radi­cale, tour­née vers l’expropriation du contrôle de la pro­duc­tion de l’espace » (ibid.).

Le « Troisième espace »

Au milieu des années 1990, Soja revient à nou­veau sur l’apport de Lefebvre, dans son livre Troisième espace (1996), dont le pre­mier cha­pitre s’intitule plai­sam­ment Les extra­or­di­naires voyages d’Henri Lefebvre.

Il y défi­nit ce Troisième-Espace qu’il appelle de ses vœux comme « une autre manière de com­prendre et d’agir pour chan­ger la spa­tia­lité de la vie humaine » (Soja, 1996 : 10). En fai­sant les dis­tinc­tions sui­vantes : « Si le Premier-Espace est exploré à tra­vers la lec­ture des textes et contextes, et le Second-Espace à tra­vers les dis­cours des repré­sen­ta­tions cou­rantes, alors l’exploration du Troisième-Espace peut être guidée addi­tion­nel­le­ment par cer­taines formes d’une praxis poten­tiel­le­ment éman­ci­pa­trice, la tra­duc­tion de la connais­sance en action dans un effort conscient — et consciem­ment spa­tial — pour entraî­ner le monde sur une voie signi­fi­ca­tive » (ibid. : 22). Il n’est pas évident que cette pré­sen­ta­tion ter­naire recoupe exac­te­ment, ni même très fidè­le­ment, la « tri­pli­cité » lefeb­vrienne de l’espace. Il n’empêche. D’après Soja (1996 : 29), « Lefebvre fut pro­ba­ble­ment le pre­mier à décou­vrir, décrire, et à explo­rer avec pers­pi­ca­cité le Troisième-Espace comme une manière radi­ca­le­ment dif­fé­rente d’observer, d’interpréter et d’agir pour chan­ger la sai­sis­sante spa­tia­lité de la vie humaine », bien que Lefebvre n’ait jamais parlé lui-même ainsi de « troi­sième espace ».

Malgré tout, rap­pelle-t-il, Lefebvre fut l’un des pre­miers à théo­ri­ser sur la dif­fé­rence et l’altérité en termes expli­ci­te­ment spa­tiaux et il a direc­te­ment lié cette théo­ri­sa­tion spa­tiale à sa cri­tique méta-mar­xiste des « repré­sen­ta­tions du pou­voir » et du « pou­voir des repré­sen­ta­tions ». En insis­tant pour que cette dif­fé­rence soit contex­tua­li­sée dans les pra­tiques sociales et poli­tiques et soit liée à la « spatio-ana­lyse », l’analyse, ou mieux, la connais­sance de la pro­duc­tion (sociale) de l’espace (social).

Allant au-delà de son idée du « droit à la ville », Lefebvre a ainsi avancé dans le sens d’un plus large champ pour le « droit à la dif­fé­rence », contre les forces mon­tantes de l’homogénéisation, de la frag­men­ta­tion et du pou­voir orga­nisé hié­rar­chi­que­ment qui carac­té­risent la géo­gra­phie spé­ci­fique au capi­ta­lisme. Selon Soja (1996 : 35), Lefebvre « loca­lise ces com­bats pour le droit d’être dif­fé­rent aux divers niveaux, com­men­çant signi­fi­ca­ti­ve­ment par le corps et la sexua­lité et conti­nuant avec les formes construites et archi­tec­tu­rales de la spa­tia­lité de la construc­tion de l’habitation et des monu­ments : le quar­tier urbain, la ville, la région cultu­relle, et les mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale, jusqu’à des réponses plus glo­bales au déve­lop­pe­ment géo­gra­phique inégal et au sous-déve­lop­pe­ment. Il englobe ces luttes multi-échelles pour le droit à la dif­fé­rence dans les dia­lec­tiques contex­tua­li­sées des centres et des péri­phé­ries, du conçu et du vécu, du maté­riel et de l’idéel ; et avec ces dia­lec­tiques com­pac­tées de l’inégal déve­lop­pe­ment et de la dif­fé­ren­cia­tion, il ouvre un nou­veau domaine, un espace de résis­tance col­lec­tive, un Troisième Espace de choix poli­tique, qui est aussi un lieu de ren­contre pour tous les « sujets » péri­phé­ri­sés et mar­gi­na­li­sés, où qu’ils soient loca­li­sés. Dans cet espace poli­ti­que­ment chargé, une forme dif­fé­rente de citoyen­neté peut être défi­nie et réa­li­sée ».

Soja estime que pour les mar­xistes « les impli­ca­tions stra­té­giques de la cri­tique de Lefebvre même si pas aisées à com­prendre et à accep­ter, sont puis­santes et claires » (ibid.). Elles doivent conduire à cette consta­ta­tion que la vie quo­ti­dienne est « pré­sente et repré­sen­tée comme le lieu où l’aliénation et la mys­ti­fi­ca­tion, concrè­te­ment ins­crites, se jouent ». Elle devient ainsi, « le lieu où les luttes pour démys­ti­fier la conscience humaine, éra­di­quer l’aliénation, et ache­ver une véri­table libé­ra­tion peuvent être loca­li­sées ». Selon l’auteur, Lefebvre sub­sti­tue la vie quo­ti­dienne au lieu de tra­vail comme « pre­mier lieu de l’exploitation, de domi­na­tion et de lutte et de redé­fi­nir la trans­for­ma­tion sociale et la révo­lu­tion comme des pro­ces­sus et buts intrin­sè­que­ment plus socio-cultu­rels (et moins éco­no­miques) » (ibid. : 41). Ainsi, ceux qui sont ter­ri­to­ria­le­ment soumis au tra­vail du pou­voir hégé­mo­nique n’auraient-ils que deux choix : « soit ils acceptent leurs dif­fé­ren­cia­tion et divi­sion impo­sées, fai­sant de leur mieux : ou ils se mobi­lisent pour résis­ter, outre­pas­sant le posi­tion­ne­ment puta­tif, leur « alté­rité » assi­gnée, pour se battre contre cette puis­sante impo­si­tion. Leurs choix sont intrin­sè­que­ment des réponses spa­tiales, des réac­tions indi­vi­duelles et col­lec­tives au tra­vail réglé du pou­voir dans les espaces perçu, conçu et vécu » (ibid.).

Selon Soja, ces récentes années, beau­coup des dis­ci­plines les plus spa­tiales (géo­gra­phie, archi­tec­ture, études urbaines) et d’autres (théo­ri­ciens sociaux, his­to­riens, anthro­po­logues, socio­logues, fémi­nistes, cri­tiques post-colo­nia­listes) se sont tour­nées vers Lefebvre et/​ou vers Foucault pour cher­cher auprès d’eux une légi­ti­ma­tion intel­lec­tuelle, phi­lo­so­phique et poli­tique. « De telles célé­bra­tions atta­chantes ont joué un grand rôle dans la réaf­fir­ma­tion contem­po­raine d’une pers­pec­tive spa­tiale cri­tique et de l’imagination géo­gra­phique à tra­vers les sciences humaines » affirme-t-il. Mais, pour une éla­bo­ra­tion plus pous­sée du sens du « Troisième Espace », « je vou­drais sug­gé­rer, dit Soja, que ces célé­bra­tions ont manqué le point cen­tral que Lefebvre et Foucault font dans leur dif­fé­rente bien que simi­laire concep­tua­li­sa­tion de la spa­tia­lité : que l’affirmation d’une vision alter­na­tive de la spa­tia­lité défie direc­te­ment tous les modes conven­tion­nels de la pensée spa­tiale. Ce ne sont pas seule­ment des « espaces autres » à ajou­ter à l’imagination géo­gra­phique, ils sont aussi « autres » que les manières éta­blies de penser la spa­tia­lité. Ils sont censés déto­ner, décons­truire, et non pas être confor­ta­ble­ment dépo­sés dans de vieux conte­nants ».

Ce ne serait fina­le­ment là qu’un pre­mier pas néces­saire sur la route qui conduit à la com­pré­hen­sion de son « Troisième espace ».

Amour et lutte, dialectiques spatiales

Le livre du Canadien Shields (1999) porte, avec le titre Lefebvre, Love & Struggle Spatial Dialectics sur les idées et la pra­tique intel­lec­tuelle de Lefebvre. Selon lui, il a déli­bé­ré­ment et sur­tout insisté, d’une manière pro­bante, sur la cen­tra­lité de la vie quo­ti­dienne. « Cet inté­rêt pour la poli­tique du banal, et son oppo­si­tion à l’idée que la poli­tique puisse être une acti­vité éli­tiste, portée par un parti d’avant-garde, signi­fie que sa propre vie quo­ti­dienne, sa poli­tique, et ses tra­vaux et ensei­gne­ments sont tous liés entre eux » affirme Shields (1999 : 1). Pour l’auteur, l’étude de Lefebvre sur La pro­duc­tion de l’espace illustre sa capa­cité à syn­thé­ti­ser dif­fé­rentes dis­ci­plines et approches : « S’appuyant sur sa posi­tion phi­lo­so­phique, il applique le maté­ria­lisme dia­lec­tique sur le cas amorphe de l’espace du corps et de la ter­ri­to­ria­lité géo­gra­phique » (ibid. : 5). Au détail près que Lefebvre ne fait cepen­dant pas expli­ci­te­ment la dif­fé­rence entre espace et ter­ri­toire, une dis­tinc­tion que cer­tains géo­graphes ont été amenés cepen­dant à faire par la suite.

Pour autant, il n’empêche que, selon Shields (1999 : 141) « Lefebvre peut avoir pensé que la « vie quo­ti­dienne » fut sa plus impor­tante contri­bu­tion à la théo­rie sociale mar­xiste. Il a pu insis­ter sur l’importance fon­da­men­tale du maté­ria­lisme dia­lec­tique. Pourtant, sa contri­bu­tion la plus influente, dans les dis­ci­plines intel­lec­tuelles, a été son inves­ti­ga­tion de la construc­tion sociale et des conven­tions de l’espace. Lefebvre a com­pris le spa­tial comme une ques­tion tra­ver­sant toutes les dis­ci­plines, un exemple idéal pour illus­trer sa volonté de mettre un terme à la spé­cia­li­sa­tion tech­no­cra­tique aca­dé­mique et à l’organisation gou­ver­ne­men­tale. Il a pro­gres­si­ve­ment étendu son concept de la « vie quo­ti­dienne », d’abord à la vie rurale du pay­san­nat, puis aux ban­lieues et, enfin, à la mise en dis­cus­sion de la géo­gra­phie des rap­ports sociaux en termes géné­raux ». À l’échelle du globe, Lefebvre a été l’un des pre­miers à argu­men­ter, à partir de la notion de « mon­dia­lité »  bien avant celle d’altermondialisme  sur la néces­sité d’une échelle « pla­né­taire » d’analyse.

Pour Shields (1999), il y a ainsi deux phases dans les recherches de Lefebvre sur le spa­tial. Si la pre­mière concerne ce qu’il appelle « l’urbain », la seconde porte sur l’espace social et ce qu’il appelle le « pla­né­taire », ou le global. Il n’y a pour­tant pas à oppo­ser les deux. « Les rou­tines du quo­ti­dien, les conven­tions du débat et de l’interaction, tout prend place à l’une ou l’autre des échelles et dans l’espace, fai­sant de ses carac­té­ris­tiques spa­tiales une ques­tion cru­ciale pour la pensée uto­pique et pour tout projet de chan­ger la société. Tous ces arran­ge­ments banals fondent les inéga­li­tés des cultures locales, depuis les rou­tines répé­ti­tives de la vie quo­ti­dienne jusqu’aux monu­ments et icônes cultu­rels de l’État ». Ce qui est dès lors exigé, n’est pas une ana­lyse mor­ce­lée (par exemple, sépa­rant la géo­gra­phie de la poli­tique ou de la socio­lo­gie, comme les dis­ci­plines aca­dé­miques l’ont fait), mais une étude qui com­prenne cette « dia­lec­tique spa­tiale » des iden­ti­tés, acti­vi­tés et images asso­ciées à chaque lieu donné. « Ce tra­vail fait de Lefebvre un théo­ri­cien cru­cial des impasses du post-moder­nisme et de la mon­dia­li­sa­tion » (ibid. : 144-145).

Bien que diver­geant donc de Soja sur le sens à donner à la post-moder­nité, Shields admet à son tour après lui que « la spa­tia­li­sa­tion de la dia­lec­tique déplace la géo­gra­phie au centre de la théo­rie cri­tique et lie his­to­ri­cité et spa­tia­lité ». Et, plus fon­da­men­ta­le­ment, la dia­lec­tique spa­tia­li­sée et ouverte qui est révé­lée dans l’œuvre de Lefebvre ouvre la pos­si­bi­lité de trou­ver un déno­mi­na­teur commun à des mou­ve­ments pro­gres­sistes pour­tant très dis­pa­rates : « Ses idées ont élec­tri­fiés non seule­ment une géné­ra­tion mais un siècle de la Gauche, et elles ont trouvé leurs marques non seule­ment en France – ni même en Europe mais éga­le­ment dans des com­mu­nau­tés loin­taines, quar­tiers popu­laires, des com­bats et des débats : plus par­ti­cu­liè­re­ment dans les Amériques » (ibid. :188).

Le défi de l’humanisme lefeb­vrien réside ainsi de manière cru­ciale « à l’interface entre les mou­ve­ments popu­laires et les machi­na­tions du capi­tal global et les sys­tèmes inter­na­tio­naux de la sou­ve­rai­neté éco­no­mique […] dans les cam­pagnes contre l’exploitation envi­ron­ne­men­tale, l’inutile mas­sacre des espèces, dans les luttes des pay­sans du Guatemala et du Mexique contre le ren­for­ce­ment des pro­prié­taires de terre et le capi­tal sous la ZLEA » (ibid.). Tout ceci, ce que Lefebvre appe­lait « l’impossible-possible », porte contra­dic­tion à la trop com­plai­sante défense d’un iné­luc­table statu quo socio-spa­tial. Comme l’affirme Shields (1999 : 189) en guise de conclu­sion : « la contri­bu­tion de Lefebvre est de ren­for­cer notre foi dans nos propres expé­riences intui­tives et col­lec­tives et dans notre connais­sance du bien et de l’éthique ».

Top of page

Bibliography

CARLOS Ana Fani Alessandri, 1999, « Novas contra­di­ções do espaço », in : DAMIANI Amélia Luísa et al., 1999, O espaço no fim de século, a nova rari­dade, São Paulo : Contexto.

DAMIANI Amélia Luísa et al., O espaço no fim de século, a nova rari­dade, São Paulo : Contexto.

DAMIANI Amélia Luísa, 1999, « As contra­di­ções do espaço : da lógica (formal) a (lógica) dia­le­tica », in : DAMIANI Amélia Luísa et al., O espaço no fim de século, a nova rari­dade, São Paulo : Contexto.

DUARTE Cláudio Roberto, 1999, « Das contra­di­ções do espaço ao espaço vivido em Henri Lefebvre », in : DAMIANI Amélia Luísa et al., O espaço no fim de século, a nova rari­dade, São Paulo : Contexto.

HESS Rémi, 2004, « La méthode d’Henri Lefebvre », Multitudes​.net,http://​mul​ti​tudes​.samiz​dat​.net/​a​r​t​i​c​l​e​.​p​h​p​3​?​i​d​_​a​r​t​i​c​l​e=618 (consulté le 03.12.08).

LEFEBVRE Henri, 1974, La pro­duc­tion de l’espace, Paris : Anthropos.

LEFEBVRE Henri, 1947,Critique de la vie quo­ti­dienne, Paris : L’Arche.

LEFEBVRE Henri, 1961,Critique de la vie quo­ti­dienne II. Fondements d’une socio­lo­gie de la quo­ti­dien­neté, Paris : L’Arche.

LEFEBVRE Henri, 1981,Critique de la vie quo­ti­dienne. III. De la moder­nité au moder­nisme, Paris : L’Arche.

SHIELDS Rob, 1999, Lefebvre, Love & Struggle Spatial Dialectics, Londres : Routlege.

SOJA Edward W., 1990 (1993), Geografias Pós-Modernas : a rea­fir­ma­ção do espaço na teoria social crí­tica, Rio de Janeiro : Jorge Zahar Editor. Traduction bré­si­lienne de : Postmodern Geographies : the Reassertion of Space in Critical Social Theory, Londres : Verso/​New Left Books.

SOJA Edward W., 1996, Thirdspace : Journeys to Los Angeles and Other Real-and-Imagined Places, Oxford : Blackwell.

Top of page

Notes

1 Ce texte reprend, déve­loppe et met à jour cer­tains aspects d’un exposé fait dans le cadre d’un col­loque tenu à Espaces-Marx Paris en décembre 2000 (voir la revue La somme et le reste, n° 7, juin 2006).


References

Electronic reference

Jean-Yves Martin, « Une géo­gra­phie cri­tique de l’espace du quo­ti­dien. L’actualité mon­dia­li­sée de la pensée spa­tiale d’Henri Lefebvre », Articulo – Journal of Urban Research [Online], 2 | 2006, Online since 17 July 2006, connec­tion on 15 July 2013. URL : http://​arti​culo​.revues​.org/897 ; DOI : 10.4000/articulo.897


About the author

Jean-Yves Martin

Jean-Yves Martin is a Lecturer of History and Geography and holds a PhD in Geography. Email : j-​y.​martin@​laposte.​net

Ce texte à d’abord été publié sur le site Articulo (http://​arti​culo​.revues​.org/897) en février 2006

Les commentaires sont fermés.