Interview du sociologue chilien Tomas Moulian

Une Gauche autonome de la Concertation pour le nouveau siècle

Par Mis en ligne le 22 septembre 2010

Universitaire et essayiste, Tomas Moulian Emparaza (1971) est un des plus remarquables intellectuels chiliens. Il a publié des oeuvres d’orientation sociologique et politique, comme “Chile actual, anatomia de un mito” (Chili actuel, anatomie d’un mythe), “El consumo me consume” (La consommation me consomme) et “Socialismo del siglo XXI: la quinta via” (Socialisme du XXIe siècle : la cinquième voie) (éditées par LOM), qui déshabillent la société chilienne, envisageant des voies de sortie à l’actuel ordre des choses. Moulian est optimiste et voit avec une sympathie critique les expériences démocratiques qui, sous la conduite de la gauche, ont lieu au Venezuela et en Bolivie.

Quel est votre bilan du XXe siècle?

Nous partons d’un siècle marqué par l’irruption du socialisme dans le monde en 1917, année de la Révolution Russe, et son échec en 1990, année de la chute de l’Union Soviétique. C’était l’espoir d’un type distinct de société qui tentait de se substituer au capitalisme et de laquelle on disait qu’elle engendrerait l’extinction de l’Etat. Ce socialisme a éclaté en URSS et dans la périphérie européenne et, avec lui, s’est évanouie l’espérance de remplacer le capitalisme par une démocratie de travailleurs. Bien que persistent quelques régimes socialistes en Asie et à Cuba, on ne peut pas parler de l’extinction de l’Etat, mais bien d’une plus grande égalité.

Quels sont les facteurs déterminants de cet échec?

Au lieu d’une démocratie de travailleurs s’est constituée une dictature de parti. C’était l’élite gouvernante qui prenait les décisions. Dans certains pays, comme l’ex-Yougoslavie, il y a eu des tentatives d’avancer vers des formes d’autogestion, mais cette expérience a échoué aussi en conséquence de la lutte de nations qui ont fini par désintégrer l’Etat.

Comment le caractère globalisé du capitalisme a-t-il influencé cette débâcle?

Le fait que le capitalisme était globalisé -et non le socialisme- est déjà un symptôme; et bien sûr que, en cela, étaient limitées les possibilités que le socialisme avance. Les pays dans lesquels il survit sont soumis à de fortes pressions et à l’étroitesse des espaces dans lesquels ils doivent se mouvoir. Parce que le socialisme, comme le capitalisme, est pensé pour être globalisé. Cela ne s’est pas produit, et nous avons eu à cause de cela un siècle tragique -ou dramatique pour le moins.

Pourquoi ce Bicentenaire sera-t-il célébré au Chili?

Pour trois questions significatives. Le renforcement d’une démocratie représentative à partir de 1938; la tentative de transformer cette démocratie représentative en une démocratie participative à travers l’Unité Populaire, à partir de 1970; et le coup d’Etat de 1973, qui a ouvert 17 années de dictature donnant forme à un système économique néolibéral.

Les pauvres n’ont pas grand-chose à fêter

Et les pauvres, comment le vivent-ils?

Je vais citer Luis Emilio Recabarren, qui dans son texte Riches et pauvres dit, à propos du Centenaire: “Il n’y pas grand-chose à fêter pour les pauvres”. Je dirais que cette phrase peut être utilisée aussi pour définir l’actualité. Toutes les sociétés capitalistes génèrent des inégalités. Le capitalisme néolibéral accentue l’inégalité, et il est très difficile d’avancer dans l’approfondissement d’une démocratie dans le cadre de ce type de capitalisme, installé dans le monde à partir de 1973. Le Chili fut un précurseur. Rappelons qu’en avril 1975, sous la dictature, les politiques néolibérales furent instaurées et qu’elles se sont perpétuées avec une Concertation qui termina de les approfondir.

Comment les changements culturels influencent-ils la réalité que nous vivons?

Nous avons aujourd’hui une société de consommation, dans laquelle l’argent est devenu le principal désir des personnes et où le travail aliéné harcèle la vie quotidienne des citoyens. Les espaces temporels pour la participation diminuent, et il est plus difficile de produire une démocratie de citoyens. Aujourd’hui nous pouvons plutôt dire que nous avons une démocratie de consommateurs.

Traditionnellement les partis étaient le canal de l’expression des mouvements sociaux, des conflits et revendications. Aujourd’hui ils sont très diminués, discutés dans leur rôle, affaiblis…

Si on se souvient de l’histoire politique du Chili, on pourra vérifier qu’il y a longtemps que les partis politiques ont été critiqués. Souvenons-nous qu’Arturo Alessandri Palma s’est levé contre les partis dans les années 20; que Carlos Ibañez del Campo en a fait de même entre 1952 et 1958. Mais les partis continuent à exister, et ils m’ont manqué durant la période de dictature. Ils ont ajourd’hui des fonctions plus modestes, mais ils sont une constante dans notre histoire contemporaine ; nous devons faire de grands efforts pour qu’ils soient meilleurs et contribuent à perfectionner notre démocratie.

Il doit y avoir des formes d’expression du social et des formes d’expression politique, et les partis sont la meilleure forme de s’organiser pour faire de la politique. Mais il faut aussi chercher que les organisations sociales soient plus représentatives. Il existe des organisations comme la CUT qui, en ce moment, ont une expression mineure parce que les moyens de communication considèrent seulement les partis. Les militants doivent regarder vers les mouvements sociaux, pour permettre à ceux-ci de fonctionner et de se renforcer. Sans organisations sociales puissantes, la démocratie n’ira pas de l’avant.

Les partis sont nécessaires et les critiques qu’on leur fait ont un fond réactionnaire, parce qu’elles sont une critique à la politique en elle-même. La politique est une expression des différences qui existent dans notre société et des luttes des différents sujets collectifs pour atteindre le pouvoir. Mais il ne faut pas seulement le rechercher lme pouvoir dans l’Etat -comme le font les partis-, mais au delà, comme devraient le faire les organisations sociales.

Un groupe se targue d’avoir forcé la décision du président Piñera de rejet de l’installation de la centrale thermo-électrique à Punta de Choros…

Les nouvelles technologies de la communication et de l’information sont toujours plus influentes. Ce type de mouvement se répète surtout parmi les élites, et je crois que le président Piñera les a à l’esprit quand il prend les décisions. Ce fut une détermination qui chercha à empêcher les mobilisations sociales autour de ce sujet transversal. Mais les mouvements sociaux ne doivent pas seulement exister dans le réseau virtuel. Ils doivent avoir une expression dans la rue. Nous avons perdu la mobilisation de rue. Nous devons faire un effort pour récupérer la rue.

Nous autres les Chiliens, y compris ceux de gauche, avons une attitude ambivalente face à l’Etat…

La gauche critiquait l’Etat, mais en même temps allait à lui. Lisons L’Etat et la révolution (Lénine), qui était l’expression théorique de ce postulat. De cet anti-étatisme on passait à la recherche de l’Etat pour qu’il intervienne et génère les processus d’industrialisation qui marquent le XXe siècle chilien, intensifiés à partir de 1938. Les Fronts Populaires réalisèrent une modernisation capitaliste, qui ensuite fut prolongée par le réformisme du gouvernement du président Frei Montalva (1964-1970). Depuis 1973, dorénavant, l’appui à l’industrialisation capitaliste a été poursuivi par les politiques néolibérales, qui ont néanmoins terminé avec la substitution des importations, grande revendication de lutte des gouvernements à partir des années 30.

Une Gauche autonome de la Concertation [1]

Maintenant nous avons un gouvernement de droite. Cela signifie-t-il un changement très important?

C’est un changement important; cependant je ne lui donnerais pas un caractère très important, car Piñera va générer des politiques de continuité de la Concertation; avec d’autres invocations idéologiques, mais avec des pratiques très similaires. C’est ainsi parce que la Concertation a continué de perfectionner la société néolibérale. Avec Piñera il n’y aura ni modification des politiques économiques ni des politiques sociales.

Les intellectuels ont été très importants dans l’impulsion de nouvelles tendances, de projets politiques et solutions. Maintenant ils apparaissent très diminués…

Pensons au Centenaire. Nous avions Nicolas Palacios, Julio Valdés Canje (Alejandro Venegas, N.de PF), Luis Emilio Recabarren. Aujourd’hui les intellectuels sont dans l’ombre. Beaucoup sont passés de l’état critique à l’appui de cette société néolibérale. La pensée critique a souffert d’une détérioration dans la société chilienne, qui oblige les intellectuels liés aux partis à des efforts pour ré-influencer et reconstruire une pensée critique de ce qui existe, de ce qui a de l’influence dans la société.

Quel est le rôle de la Gauche dans le siècle qui commence?

Il faut qu’il y ait une Gauche autonome et différente de la Concertation, qui cherche à aller au-delà de ce qui existe. Il me semble que les tentatives du Parti Communiste de s’approcher trop de la Concertation ne vont pas dans la bonne direction. Aujourd’hui la Gauche n’existe pas, en conséquence du rapprochement du PC de la Concertation dans son effort pour être représenté au Congrès. C’est sans doute important, mais ce n’est pas l’essentiel. Cela ne suffit pas, il faut aller au-delà. Il faut qu’existe une Gauche indépendante de la Concertation, avec une capacité critique; qui se préoccupe de questionner cette société néolibérale, bien qu’en participant au système.

Il y a un mouvement pour le changement de l’actuelle Constitution, comme un pas décisif vers la réussite de ces transformations…

Au Chili les Constitutions ont joué un rôle important. Le changement constitutionnel doit être pensé non seulement comme un changement des lois ou institutions, mais aussi comme un changement de société qui, dans le cas chilien, a été graduel et progressif. Nous devons le faire en sollicitant une plus grande participation et de nouvelles politiques économiques.

Au début ce seront des politiques de réformes. Elles ne pourront pas se passer du capitalisme existant, mais tendront à aller dans la direction du socialisme. Le socialisme doit avoir son centre dans la participation de l’ensemble des citoyens, spécialement des travailleurs, dans la gestion de la société.

Nous nous rapprochons des 500 ans de l’arrivée des Espagnols au Chili; et le conflit entre huincas (blancs, Ndt) et Mapuches se maintient…

C’est un fléau de la société chilienne. La république « a pacifié » l’Araucanie, et cette « pacification » a signifié pour les Mapuches l’enlèvement des terres qui leur appartenaient. Dans l’actualité, la revendication mapuche a émergé avec force et c’est l’un des rares mouvements sociaux qui existent dans la société chilienne -même si la presse a posé un voile de silence. La Concertation n’a pas été capable de générer des avancées dans la solution de la question mapuche, et la droite non plus ne fera pas d’avancées substantielles. La Gauche doit réfléchir sur la cause indigène et le caractère de la nation chilienne. Jusque maintenant nous ne l’avons pas fait.

Récupérer l’optimisme historique

Les problèmes d’environnement ont une importance croissante. Sur ces sujets on voit peu la Gauche…

Nous avons un vide. La Gauche doit penser aux problèmes dérivés de la contamination de l’environnement. Moi-même je suis un parfait modèle de l’ignorance que la Gauche a sur les thèmes environnementaux. Il y a une tâche des intellectuels politiques et une tâche des partis, qui implique de laisser de côté une vision mettant seulement le centre sur la dénommée science unique du capitalisme. Il ne s’agit pas de mettre le marxisme de côté, mais d’accroître sa vision du futur en ajoutant les problèmes dérivés de la contamination -sur lesquels Marx n’a pu penser à son époque et qui aujourd’hui sont incontournables.

L’endettement entrave comme fers la liberté d’action des personnes…

Je ne suis pas négatif au sujet de la consommation. Il est bon que les personnes aient accès aux biens qui forment une partie essentielle du développement contemporain. Il faut avoir face à eux une attitude qui soit critique de la consommation comme de la surconsommation, mais [il faut aussi] aussi considérer que l’accès aux biens permet d’ouvrir de nouvelles possibilités à l’intelligence. Pensons à l’informatique et Internet, qui ouvrent de nouveaux regards sur la société.

Que diriez-vous à ceux qui pensent qu’il est impossible de changer la situation existante?

Il y a des éléments traumatiques dans la société chilienne. La défaite de l’Unité Populaire se transmet de génération en génération. L’actuelle société en est une qui regarde avec prudence les options de changement. Pour ce motif, la lutte des gens de Gauche doit se centrer sur la récupération de l’optimisme historique. Du désir de générer des changements, pour que ceux-ci puissent se réaliser dans le futur. Sans ce désir et cette volonté de changement, nous sommes à zéro, et aujourd’hui nous sommes proches de zéro. Néanmoins il y a des avancées, comme l’action qu’est en train de réaliser le peuple mapuche. La Gauche à elle seule n’est pas capable de générer un grand bloc de changement. Elle doit aller au-delà de ses frontières et travailler pour un grand mouvement qui impulse une plus grande démocratisation de la société. Aujourd’hui nous nous trouvons avec une Concertation qui ne sait quelle direction prendre, et la Gauche doit veiller à ce que cette direction s’oriente vers une critique à fond de la société actuelle.

Notes

(1) La Concertation (Concertación) est une coalition de partis politiques chiliens du centre et de la gauche.


Traduit par Gérard Jugant
Edité par Armando García

Publié par Punto Final, année 45, édition N° 718, 16 septembre 2010 — www.puntofinal.cl

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