Une explosion de colère sociale se prépare

Mis en ligne le 15 juin 2010

par Walden Bello

(14 juin 2010)

A mesure que des mar­chan­dises s’entassent sur les quais de Bangkok à Shanghai, et qu’un nombre record de tra­vailleurs est licen­cié, les popu­la­tions d’Asie du Sud-est com­mencent à se rendre compte qu’elles sont en train de vivre non seule­ment un déclin éco­no­mique, mais éga­le­ment la fin d’une époque.

Depuis plus de 40 ans, l’avant-garde de l’économie de la région a été son indus­tria­li­sa­tion tirée par les expor­ta­tions. Taïwan et la Corée du Sud ont été les pre­mières à adop­ter cette stra­té­gie de crois­sance au milieu des années 1960, avec le dic­ta­teur coréen Park Chung-Hee (1963-1979) qui inci­tait les entre­pre­neurs de son pays à s’orienter sur l’exportation, entre autres en cou­pant l’électricité des usines de ceux qui refu­saient d’obtempérer.

Le succès de la Corée et de Taïwan ont convaincu la Banque Mondiale (BM) que ce modèle était l’option pour l’avenir. Au milieu des années 1970, Robert McNamara – qui était alors le pré­sident de la BM [1968 à 1981, en ayant été avant Secrétaire à la défense et, encore avant, membre de la direc­tion de Ford Motor Corporation] – a élevé cette orien­ta­tion au rang de doc­trine, en expli­quant que « des efforts spé­ciaux doivent être faits dans de nom­breux pays pour qu’ils détournent leurs entre­prises de pro­duc­tion des mar­chés rela­ti­ve­ment modestes asso­ciés à la sub­sti­tu­tion d’importations pour qu’ils se tournent vers les pos­si­bi­li­tés beau­coup plus grandes offertes par la pro­mo­tion des exportations. »

L’EOI [modèle de crois­sance tiré par les expor­ta­tions] est devenu un des prin­ci­paux points de consen­sus entre la BM et les gou­ver­ne­ments du Sud-Est asia­tique. Les deux par­ties ont com­pris que l’industrialisation de sub­sti­tu­tion à l’importation ne pou­vait se pour­suivre que si le pou­voir d’achat domes­tique était aug­menté au moyen d’une redis­tri­bu­tion signi­fi­ca­tive des reve­nus et des richesses, ce qui était sim­ple­ment hors de ques­tion pour les élites de la région. Les éco­no­mies orien­tées vers l’exportation, sur­tout vers le marché rela­ti­ve­ment ouvert des Etats-Unis, appa­rais­saient donc comme une sub­sti­tu­tion rela­ti­ve­ment indo­lore [ce qui sera suivi d’une hausse de revenu].

Le capi­tal japo­nais crée une pla­te­forme d’exportation.

La BM a sou­tenu l’établissement de zones consa­crées à la pro­duc­tion pour l’exportation, où le capi­tal étran­ger pou­vait être asso­cié à de la main-d’œuvre bon marché (en géné­ral fémi­nine). Elle a éga­le­ment sou­tenu la créa­tion d’avantages fis­caux pour les expor­ta­teurs et, avec un succès moindre, elle a promu la libé­ra­li­sa­tion du commerce.

Mais ce n’est qu’à partir du milieu des années 1980 que les éco­no­mies du Sud-est asia­tique ont démarré, ceci non pas tel­le­ment à cause de la BM qu’à cause de la poli­tique com­mer­ciale agres­sive des Etats-Unis. En effet, en 1985, sous ce qui est connu sous le nom d’accords du Plaza [du nom de l’hôtel de New-York où s’est tenue, en sep­tembre 1985, la Conférence entre Etats-Unis, Japon, RFA, France et Royaume-Uni pour fixer les taux de change], les Etats-Unis ont imposé une modi­fi­ca­tion du taux de change du yen japo­nais par rap­port au dollar. En ren­ché­ris­sant les impor­ta­tions japo­naises pour les consom­ma­teurs amé­ri­cains, Washington espé­rait réduire son défi­cit com­mer­cial avec Tokyo. La pro­duc­tion japo­naise est deve­nue pro­hi­bi­tive en termes de coût de la main-d’œuvre, obli­geant les Japonais à trans­fé­rer les branches pro­duc­tives uti­li­sant une forte quan­tité de main-d’œuvre vers des régions à bas salaires, en par­ti­cu­lier en Chine et en Asie du Sud-est. Au moins 15 mil­liards de dol­lars d’investissements directs japo­nais se sont écou­lés vers l’Asie du Sud-est entre 1985 et 1990.

L’afflux de capi­taux japo­nais a permis aux pays « récem­ment indus­tria­li­sés » du Sud-est asia­tique d’échapper au res­ser­re­ment du crédit qui s’est pro­duit au début des années 1980, suite à la crise de la dette du Tiers-Monde, de sur­mon­ter la réces­sion glo­bale du milieu des années 1980 et de prendre le chemin d’une crois­sance à grande vitesse. La cen­tra­lité de l’endaka ou rééva­lua­tion de la mon­naie japo­naise est reflé­tée dans l’afflux d’investissements étran­gers directs dans la for­ma­tion du grand capi­tal, qui s’est accé­léré de manière spec­ta­cu­laire à la fin des années 1980 et dans les années 1990 en Indonésie, en Malaisie et en Thaïlande.

La dyna­mique de la crois­sance sti­mu­lée par les inves­tis­se­ments étran­gers a été le mieux illus­trée en Thaïlande qui, en l’espace d’à peine cinq ans – entre 1987 et 1991 – a reçu 25 mil­liards de dol­lars d’investissements directs en pro­ve­nance de pays riches en capi­taux tels que le Japon, la Corée et Taïwan. Quelles qu’aient été les pré­fé­rences de la poli­tique éco­no­mique du gou­ver­ne­ment thaï­lan­dais – qu’elles fussent pro­tec­tion­nistes, mer­can­ti­listes ou en faveur du marché – cette énorme quan­tité de capi­taux en pro­ve­nance de l’Asie de l’est qui entraient en Thaïlande ne pou­vait que déclen­cher une crois­sance rapide. La même chose s’est passée dans les deux autres pays d’Asie du nord qui ont reçu des capi­taux : la Malaisie et l’Indonésie.

Mais ce n’était pas seule­ment l’échelle des inves­tis­se­ments japo­nais durant une période de cinq ans qui a été impor­tante, c’est aussi la manière dont cela s’est passé. Le gou­ver­ne­ment japo­nais et les kereitsu ou conglo­mé­rats, ont fait des pro­jets et coopéré étroi­te­ment dans le trans­fert d’équipements de firmes indus­trielles vers l’Asie du Sud-est. Un point clé de ce projet était la relo­ca­li­sa­tion non seule­ment de grandes entre­prises comme Toyota ou Matsushita, mais aussi d’entreprises petites et moyennes qui ont fourni des sché­mas pro­duc­tifs et des com­po­sants au pro­ces­sus de pro­duc­tion. Un autre objec­tif était l’intégration des opé­ra­tions de fabri­ca­tion com­plé­men­taires (chaînes pro­duc­tives) qui étaient répan­dues dans dif­fé­rents pays de l’ensemble de la région. Le but était de créer une pla­te­forme pro­duc­tive en Asie Pacifique pour la réex­por­ta­tion vers le Japon et l’exportation vers des mar­chés dudit Tiers Monde.

Il s’agit d’une poli­tique et d’une pla­ni­fi­ca­tion à grande échelle, gérées conjoin­te­ment par le gou­ver­ne­ment japo­nais et des entre­prises, et sti­mu­lée par la néces­sité de s’ajuster au monde d’après l’accord du Plaza. Comme l’a expli­qué avec une cer­taine can­deur un diplo­mate japo­nais : « Le Japon est en train de créer un marché exclu­si­ve­ment japo­nais dans lequel les nations de l’Asie Pacifique sont incor­po­rées dans le sys­tème dit de kei­retsu [conglo­mé­rat financier-industriel]. »

La Chine domine le modèle

Si Taïwan et la Corée ont été les pion­nières dans le modèle et le Sud-est asia­tique les a suivis avec succès, c’est la Chine qui a per­fec­tionné la stra­té­gie de l’industrialisation tirée par l’exportation. Avec son armée de réserve de main-d’œuvre bon marché, sans pareil dans le monde, la Chine est deve­nue « l’atelier du monde », atti­rant 50 mil­liards de dol­lars en inves­tis­se­ments étran­gers durant la pre­mière moitié de la décen­nie. Pour sur­vivre, les firmes trans­na­tio­nales n’ont eu d’autre choix que de trans­fé­rer leurs opé­ra­tions exi­geant une main-d’œuvre inten­sive à la Chine pour tirer l’avantage de ce qui a com­mencé à être connu sous le nom de « prix chi­nois », pro­vo­quant ainsi une énorme crise dans les forces de tra­vail des pays capi­ta­listes avancés.

Ce pro­ces­sus dépen­dait du marché états-unien. Aussi long­temps que les consom­ma­teurs états-uniens se gavaient, les éco­no­mies d’exportation de l’Asie orien­tale pou­vaient conti­nuer à fonc­tion­ner à plein ren­de­ment. Le taux bas de l’épargne des ménages aux Etats-Unis ne consti­tuait pas un obs­tacle, puisque le crédit était dis­po­nible en abon­dance. La Chine et d’autres pays asia­tiques se sont pré­ci­pi­tés sur les bons du Trésor états-uniens et ont consenti des prêts mas­sifs aux ins­ti­tu­tions finan­cières états-uniennes, les­quelles à leur tour ont prêté aux consom­ma­teurs et aux acqué­reurs d’habitations. Mais main­te­nant le sys­tème finan­cier états-unien a implosé, le crédit s’est contracté très for­te­ment, et il est peu pro­bable que le marché états-unien puisse conti­nuer à servir de source de demande aussi dyna­mique que par le passé. Et cela ne sera pas le cas avant long­temps. Ainsi que les éco­no­mies d’exportation asia­tiques se trouvent isolées.

L’illusion du décou­plage économique

Durant plu­sieurs années la Chine a été pré­sen­tée comme une alter­na­tive dyna­mique au marché états-unien pour le Japon et pour les éco­no­mies plus faibles d’Asie de l’est. La demande chi­noise avait, après tout, tiré les éco­no­mies asia­tiques, y com­pris la Corée et le Japon, des abîmes de stag­na­tion et de la crise finan­cière asia­tique de la pre­mière partie de cette décen­nie. En 2003, par exemple, le Japon a rompu avec une stag­na­tion d’une dizaine d’années en allant à la ren­contre de la soif chi­noise de capi­taux et de pro­duits à tech­no­lo­gies avan­cées. Les expor­ta­tions japo­naises ont atteint des niveaux records. En fait, au milieu de la décen­nie, la Chine était deve­nue « le sti­mu­lant par excel­lence de la crois­sance expor­ta­trice de Taïwan et des Philippines, ainsi que le prin­ci­pal ache­teur de pro­duits du Japon, de la Corée du Sud, de la Malaisie et de l’Australie. »

Bien que la Chine sem­blât être la nou­velle loco­mo­tive de la crois­sance par les expor­ta­tions, cer­tains ana­lystes conti­nuaient à consi­dé­rer comme chi­mé­rique l’idée d’un décou­plage de la loco­mo­tive états-unienne [c’est-à-dire d’une éco­no­mie chi­noise pou­vant avan­cer au même rythme sans être tirée par la loco­mo­tive états-unienne]. Par exemple, une recherche effec­tuée par les éco­no­mistes C. P. Chandrasekhar et Jayati Gosh a sou­li­gné que la Chine impor­tait effec­ti­ve­ment des pro­duits inter­mé­diaires et des pièces du Japon, de la Corée et de l’ASEAN, mais seule­ment pour les monter, prin­ci­pa­le­ment pour les expor­ter en tant que pro­duits finis aux Etats-Unis et en Europe, et non pas pour le marché inté­rieur. Et ils affir­maient : « Ainsi si la demande d’exportations des Etats-Unis et de l’Union euro­péenne ralen­tit – comme c’est pro­bable avec la réces­sion aux Etats-Unis – cela n’affectera pas seule­ment la pro­duc­tion de manu­fac­tures chi­noises, mais aussi la demande chi­noise d’importation de ces pays asia­tiques en développement. »

L’effondrement du marché clé en Asie a fait taire tous les dis­cours au sujet du « décou­plage ». L’image de loco­mo­tives décou­plées – l’une s’arrêtant et l’autre conti­nuant à avan­cer sur un autre rail – ne peut plus être appli­quée, à sup­po­ser qu’elle ait pu être appli­quée un jour. On peut plutôt dire que les rela­tions éco­no­miques entre les Etats-Unis et l’Est asia­tique font penser aujourd’hui à une chaîne de for­çats rat­ta­chant non seule­ment la Chine et les Etats-Unis, mais éga­le­ment une série d’autres éco­no­mies satel­lites. Ils sont tous liés aux dépenses d’une « classe moyenne » finan­cée par la dette, qui s’est effondrée.

La crois­sance chi­noise en 2008 est tombée de 11 % une année plus tôt à 9 %, au mieux. Le Japon est main­te­nant dans une pro­fonde réces­sion. Ses puis­santes firmes orien­tées sur des biens de consom­ma­tion durables pour l’exportation sont ébran­lées par la chute bru­tale des ventes. La Corée du Sud, qui est le pays asia­tique dont l’économie a été le plus dure­ment frap­pée, a vu sa mon­naie s’effondrer de quelque 30 % par rap­port au dollar. La crois­sance de l’Asie du Sud-est, en 2009, ne sera pro­ba­ble­ment que la moitié de ce qu’elle était en 2008.

La colère gronde

La fin bru­tale de l’ère des expor­ta­tions aura quelques consé­quences désa­gréables. Pendant les trois der­nières décen­nies, la crois­sance rapide a réduit le nombre de per­sonnes vivant sous le seuil de pau­vreté dans beau­coup de pays. Dans pra­ti­que­ment tous les pays, cepen­dant, les inéga­li­tés de reve­nus et de for­tune se sont accrues. Toutefois l’augmentation du pou­voir d’achat pour la consom­ma­tion a désarmé les conflits sociaux. Maintenant que la période de crois­sance se ter­mine, une pau­vreté crois­sante dans un contexte d’énormes inéga­li­tés va deve­nir une com­bi­nai­son explosive.

Environ 20 mil­lions de tra­vailleurs ont perdu leurs emplois en Chine au cours des der­niers mois. De nom­breux tra­vailleurs devront retour­ner à la cam­pagne, où ils ne trou­ve­ront pas beau­coup de tra­vail. Les auto­ri­tés sont à juste titre pré­oc­cu­pées, et craignent que ce qu’ils appellent « des inci­dents de masse » qui ont été en aug­men­ta­tion pen­dant la der­nière décen­nie, ne deviennent incontrôlables.

Avec la fer­me­ture de la sou­pape de sécu­rité de la demande étran­gère pour des tra­vailleurs indo­né­siens et phi­lip­pins, des cen­taines de mil­liers de tra­vailleurs rentrent chez eux, où il y a peu de tra­vail et où les fermes agri­coles péri­clitent. La souf­france s’accompagnera très vrai­sem­bla­ble­ment de pro­tes­ta­tions crois­santes, comme cela a déjà été le cas au Vietnam, où les grèves se pro­pagent comme un feu de brousse. La Corée, avec sa tra­di­tion de tra­vailleurs mili­tants et de mou­ve­ments de pay­sans, est une bombe à retar­de­ment. En fait, l’Asie orien­tale est peut-être en train d’entrer dans une période de pro­tes­ta­tions radi­cales et de révo­lu­tions sociales, choses qui parais­saient démo­dées lorsque l’industrialisation tirée par les expor­ta­tions régnait, il y a trois décennies.

Voir en ligne : forum​de​sal​ter​na​tives​.org

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