UNE CRISE DE CIVILISATION ?

Par Mis en ligne le 10 décembre 2010
L’association Espace Marx orga­nise les 21 et 22 jan­vier pro­chains un col­loque dont nous repro­dui­sons ici le texte intro­duc­tif.

La ques­tion de la crise – « crise finan­cière » pour cer­tains, « crise sys­té­mique du capi­ta­lisme » pour d’autres – s’est impo­sée dans le débat publique et dans les consciences. Tout le monde admet que « ça ne peut pas conti­nuer comme çà ». Mais il y a aussi, accu­mu­lant ses effets sur longue période, une énorme « crise sociale » qui se décline sur tous les ter­rains : crise de la cohé­sion sociale, crise urbaine, crise des sys­tèmes de pro­tec­tion sociale et de soli­da­rité, crise démo­cra­tique… Et il y a la crise cli­ma­tique, les crises ali­men­taires, la montée des ten­sions dans le monde, les pro­blèmes posés par les migra­tions, et la mul­ti­pli­ca­tion de « guerres de basse inten­sité », le ter­ro­risme, etc. Au fond, y a-t-il des crises, ou vivons-nous une grande « crise pla­né­taire » aux mul­tiples dimen­sions ? Et si c’est le cas, de quoi est-ce la crise, et où en sommes-nous ?

Il y a eu l’affaire des « sub­primes » et la révé­la­tion du cancer méta­stasé par la titri­sa­tion des créances dou­teuses, suivi de l’ahurissante mobi­li­sa­tion en quelques semaines de mil­liers de mil­liards de dol­lars pour « sauver » le sys­tème finan­cier. Et il y a aujourd’hui cette tout autre réa­lité, aussi stu­pé­fiante, de pays déve­lop­pés atta­qués par ceux qu’ils ont sau­vées et mena­cés de faillite, avec une zone euro et une Union Européenne qui vacillent, se lézardent, et dont l’avenir est plus qu’incertain. Crise finan­cière, crise de l’économie réelle et du tra­vail, crise de la dette, crise sociale…. à quel stade nous en trou­vons-nous, et com­ment s’articulent ces crises ? Peut-on parler de « sortie de crise » ? Ces crises ne sont-elles pas des dimen­sions, et des consé­quences, d’une crise de l’ensemble du mode d’accumulation et de régu­la­tion du capi­ta­lisme finan­cia­risé, à l’échelle du monde ? Sur quels ter­rains cher­cher les réponses à cette crise ? Ces crises, cette crise, pro­duisent-elles des contra­dic­tions, des condi­tions, des poten­tia­li­tés nou­velles pou­vant consti­tuer des points d’appui pour la trans­for­ma­tion éman­ci­pa­trice ?

La crise éco­lo­gique pose des ques­tions angois­santes qui appellent des réponses urgentes. Plus fon­da­men­ta­le­ment, elle inter­roge l’humanité sur la façon dont elle peut vivre ensemble sur la pla­nète, aujourd’hui et demain : com­ment 9 mil­liards d’être humains pour­ront-ils habi­ter la Terre sans la détruire, ou se détruire ? Il est impen­sable, sans ima­gi­ner une huma­nité à deux vitesses désor­mais impos­sible, d’en rester à la concep­tion de la crois­sance héri­tée des siècles der­niers qui se heurte déjà aux limites indé­pas­sables de la bio­sphère, et au refus de la plus grande partie de l’humanité d’accepter le main­tien de la domi­na­tion occi­den­tale sur le reste du monde. Comment répondre alors aux ques­tions que pose l’objectif d’un déve­lop­pe­ment humain sou­te­nable, plus éga­li­taire et soli­daire ? Comment aller vers la satis­fac­tion uni­ver­selle des besoins humains fon­da­men­taux ? Comment pou­vons-nous les repen­ser, et mettre en cause un sys­tème qui lie emploi, pro­duc­ti­visme, consu­mé­risme, mise en concur­rence de chacun contre tous, et tend à mar­chan­di­ser tou­jours davan­tage toute res­source, toute acti­vité et toute forme de vie sur terre ? La ques­tion de savoir quelle huma­nité nous vou­lons être, et quelle vie nous vou­lons vivre ne nous oblige-t-elle pas à mettre une nou­velle concep­tion et arti­cu­la­tion du social, de l’environnement, de la soli­da­rité et de la culture au cœur du déve­lop­pe­ment ? Le sommet de Copenhague a montré l’incapacité incroyable des Etats à trou­ver une solu­tion à un pro­blème urgent et vital pour tous les êtres humains. On a parlé de crise de gou­ver­nance mon­diale. Mais le pro­blème ne réside-t-il pas plutôt dans une défi­cience démo­cra­tique qui inter­dit aux peuples de débattre des pro­blèmes qui leur sont com­muns, de plus en plus impor­tants, pour y appor­ter ensemble des réponses face à des pou­voirs exor­bi­tants concen­trés entre les mains de nombre réduit de super-puis­sants ? Ne faut-il pas rap­pro­cher cette situa­tion de la crise démo­cra­tique qui, dans chaque nation comme à l’échelle régio­nale, donne aux citoyens le sen­ti­ment qu’ils n’ont pas prise sur le cours des choses ? N’est-on pas placé devant l’exigence d’inventer une démo­cra­tie de nou­velle géné­ra­tion, du local au mon­dial, per­met­tant aux peuples de reprendre la main sur des pou­voirs qui leur échappent aujourd’hui de plus en plus ? Quelle démo­cra­tie poli­tique peut-on construire sur la capa­cité d’intervention indi­vi­duelle et col­lec­tive des citoyens, sur le pos­tu­lat de leur éga­lité poli­tique abso­lue ? Ne doit-on pas déve­lop­per une exi­gence de démo­cra­tie éco­no­mique pour dépas­ser la réa­lité actuelle des Etats deve­nus ’market states’ ? Peut-on construire une démo­cra­tie éco­no­mique sans poser la ques­tion de formes nou­velles d’appropriation sociale ?

Comment arra­cher ce chan­ge­ment des mains des pou­voirs ? La domi­na­tion du capi­tal est plus bru­tale que jamais, mais les rap­ports de force se sont gra­ve­ment dété­rio­rés, ces der­nières décen­nies, au détri­ment du tra­vail. Les trans­for­ma­tions des socié­tés et du monde, et les impasses du 20ème siècle, ont estompé les repères qui avaient permis que se construise autour de la classe ouvrière un « bloc social » conscient de ses inté­rêts com­muns et de ceux qu’il avait à affron­ter. Le nombre des exploi­tés gran­dit, comme s’élargissent les champs de l’exploitation. Mais la finan­cia­ri­sa­tion mon­dia­li­sée du capi­tal, les trans­for­ma­tions rapides de la pro­duc­tion et de la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail, la concur­rence géné­ra­li­sée, l’exacerbation par les forces qui sou­tiennent le capi­tal des contra­dic­tions et des divi­sions qui tra­versent les socié­tés font obs­tacle à la construc­tion d’une nou­velle conscience de classe. Cela ne des­sine-t-il pas une crise idéo­lo­gique qui appelle des éla­bo­ra­tions nou­velles : une repré­sen­ta­tion des contra­dic­tions et des forces à l’œuvre, des enjeux actuels de la lutte de classes et de ses acteurs ? Quelles sont les théo­ries les plus à même de dépas­ser l’impuissance des classes exploi­tées ? Quelles sont les expé­riences les plus por­teuses de trans­for­ma­tion éman­ci­pa­trices ? Peut-on ima­gi­ner recons­truire un nou­veau « bloc social » don­nant force et sens aux luttes sans poser cette ques­tion à l’échelle inter­na­tio­nale ? Quels outils nou­veaux est-il néces­saire de cher­cher à se donner ?

Toutes ces crises sont enche­vê­trées. Elles marquent les impasses dans les­quelles conduisent non seule­ment un sys­tème capi­ta­liste qui atteint des limites, mais aussi une concep­tion des rap­ports des hommes à la nature et entre eux. Jamais la conscience de l’unicité du monde n’a été aussi forte. Peut-on vivre ensemble dans ce monde sans remettre en ques­tion les valeurs, les prin­cipes et les concep­tions que, sous le nom de « mon­dia­li­sa­tion », le capi­ta­lisme occi­den­tal cherche à étendre au monde entier. Ne faut-il pas penser au contraire une « mon­dia­lité » qui orga­nise la vie en commun dans le res­pect du dia­logue et le mélange des cultures ? Ne vit-on pas, au total, une crise de civi­li­sa­tion qui en appelle une concep­tion radi­ca­le­ment nou­velle ?

Le site d’Espace Marx : www​.espaces​-marx​.org

Les commentaires sont fermés.