Le Brésil face à la crise économique

Une conjoncture favorable au gouvernement sortant

Brésil 2010. Suivi électoral

Par , Mis en ligne le 06 juillet 2010

Au cours des der­nières années le Brésil a réussi la sta­bi­li­sa­tion éco­no­mique, tout d’abord sous le gou­ver­ne­ment de Fenrnando Henrique Cardoso (PSDB) qui a réussi main­te­nir sous contrô­ler l’inflation. Par la suite, le pays a connu une impor­tante expan­sion éco­no­mique sous les deux ges­tions du PT. Dans cet article, Walter Nique-Franz et Louis Cornu (IEP de Grenoble) pro­posent la syn­thèse d’un tel contexte, qui sera un enjeu impor­tant, voire clé, de la dis­pute pré­si­den­tielle de 2010.

D’une crois­sance sou­te­nue à la sortie de la crise

La conjonc­ture éco­no­mique aura cer­tai­ne­ment des retom­bées poli­tiques dans les cam­pagnes élec­to­rales qui approchent. Bien que celle-ci ait été favo­rable pen­dant les deux man­dats de Lula, comme le démontre son niveau de croissance[1], un decou­plage de la crise inter­na­tio­nale n’a pas eu lieu et depuis mi-2008 le pays a été frappé. La conjonc­ture bré­si­lienne s’est dégra­dée rapi­de­ment et si jusque là les capi­taux étaient atti­rés par le taux d’intérêt et la ten­dance d’appréciation moné­taire, la fuite de capi­taux fut accom­pa­gnée par une baisse du real en mena­çant d’augmenter le défi­cit des tran­sac­tions courantes[2]. Le Brésil sera-t-il capable de résis­ter à ce choc exo­gène ? Ou connaî­tra-t-il un scé­na­rio catas­tro­phique comme celui des années 1998-99[3]? Une ges­tion effi­cace de la crise est deve­nue le point cen­tral de l’action gou­ver­ne­men­tale, et une pièce clé pour la stra­té­gie de suc­ces­sion de Lula. Fin décembre 2009, le Président Lula se mon­trait très opti­miste et ras­su­rant lors de son allo­cu­tion télé­vi­sée de Noël. Il annon­çait une reprise de la crois­sance et une relance éco­no­mique sou­te­nue pour l’année 2010, prô­nant la conti­nuité des plans éco­no­miques mis en place par son gou­ver­ne­ment.

Du troi­sième tri­mestre 2008 à août 2009, on obser­vait des indi­ca­teurs néga­tifs de l’économie bré­si­lienne, comme par exemple la chute de la pro­duc­tion indus­trielle, la hausse des licen­cie­ments (d’environ 7% entre octobre et décembre 2008), et un cadre de réces­sion tech­nique depuis le qua­trième tri­mestre 2008 jusqu’à mi-2009. Malgré cela, le pays a réussi à sortir de la crise en étant classé en sep­tembre dans la caté­go­rie d’investissement par l’agence Moody’s d’évaluation de risques. Cette sortie s’est faite avant même plu­sieurs éco­no­mies indus­tria­li­sées, ou celles d’autres pays émer­gents, comme l’a mis récem­ment en évi­dence l’hebdomadaire bri­tan­nique The Economist[4]. Même si les chiffres ne sont pas encore offi­ciels, le Ministre de l’économie, Guido Mantega, a annoncé qu’au der­nier tri­mestre 2009 la crois­sance éco­no­mique attei­gnait entre 8% et 10%, ce qui aug­mente la varia­tion annuelle a 1% (faible, mais sans réces­sion). Pour l’année 2010, il estime une crois­sance de l’ordre de 5%. La crois­sance pour­rait même atteindre 7% si l’on en croit l’Institut Brésilien d’Économie[5]. De sur­croît, la forte infla­tion tant redou­tée n’a pas eu lieu, lais­sant au loin les vieux démons de l’économie bré­si­lienne. L’inflation s’est main­te­nue à 4,12% en octobre 2009[6]. Puis en décembre 2009, le Brésil enre­gis­trait même une défla­tion des prix légère mais non moins his­to­rique.

Selon le pré­sident de la Banque Centrale, Henrique Meirelles[7], la crois­sance est due à la créa­tion d’emplois et à l’augmentation des reve­nus, contexte qui a pu garan­tir l’essor des mesures de relance bud­gé­taire, telles que la réduc­tion d’impôts sur les pro­duits industrialisés[8]. En effet, selon le der­nier rap­port du Ministère de l’économie, le revenu moyen des sala­riés a aug­menté de 4,3% entre mi-2008 et mi-2009[9]. Dans le cadre de la mise en place de mesures de relance, le gou­ver­ne­ment a aug­menté de 338,4 mil­liards de reais (soit envi­ron 135 mil­liards d’euros) les inves­tis­se­ments en infra­struc­tures qui concernent le « Programa de Aceleração do Crescimento/​PAC [10]» (pro­gramme d’accélération de la crois­sance). Ce pro­gramme a un rôle cru­cial pour le gou­ver­ne­ment. D’abord parce qu’il pose des bases pour la crois­sance des années à venir, mais aussi en raison des enjeux poli­tiques à court terme qui concernent sa ges­tion. Du fait que le PAC est coor­donné par la Ministre Dilma Rousseff, il pour­rait deve­nir une vitrine pour la pré-can­di­date du PT.

Transformations sociales

Cette crois­sance éco­no­mique sou­te­nue par le marché interne a été le résul­tat d’un ensemble de chan­ge­ments dans la struc­ture sociale du pays. Une telle asso­cia­tion avec l’amélioration des condi­tions sociales sera un des piliers de la cam­pagne pré­si­den­tielle du parti au pou­voir. En effet, le niveau de pau­vreté a baissé de 33% en 2001 à 22,7% en 2007 (plus de dix points, soit une baisse de 30%), pen­dant que le recul était de 14% à 7,9% pour l’indigence (huit points)[11]. Cependant, le Brésil conti­nue à être l’un des pays qui compte la plus forte concen­tra­tion de reve­nus : les 1% les plus riches concentrent autant de revenu que les 50% les plus pauvres. Par contre, depuis 2004, le niveau d’inégalités, mesuré par le coef­fi­cient de Gini, est le plus bas depuis trente ans. Il a reculé de 4%[12]. On observe éga­le­ment un phé­no­mène d’ascension sociale au cours des der­nières années, avec un élar­gis­se­ment de la classe moyenne. En 2009, 52% de la popu­la­tion du Brésil appar­tien­drait à la classe moyenne[13]. Cette nou­velle dyna­mique sociale accom­pagne sans doute la crois­sance éco­no­mique, mais le fac­teur qui l’explique est celui des poli­tiques de trans­fert mises en œuvre à tra­vers les pro­grammes du gouvernement[14].

Le prin­ci­pal pro­gramme social mis en œuvre par le gou­ver­ne­ment est le « Fome Zero » (zéro faim). Crée en 2005, son objec­tif est d’assurer l’alimentation adé­quate aux popu­la­tions les plus néces­si­teuses, en contri­buant à l’éradication de la pau­vreté. Au sein du « Fome Zero » sont déve­lop­pés plu­sieurs sous-pro­grammes, qui ciblent l’alimentation et la nutrition[15], le ren­for­ce­ment de l’agriculture fami­liale, l’organisation pro­duc­tive de com­mu­nau­tés et le micro­cré­dit. Le pro­gramme Fome Zero a connu dès sa mise en œuvre d’importantes dif­fi­cul­tés d’organisation, entâ­chant sa cré­di­bi­lité et son ampleur. Le sym­bole de la poli­tique sociale du gou­ver­ne­ment est ainsi devenu le pro­gramme Bolsa Família (Bourse Famille), créé en 2003.

Il s’agit d’un pro­gramme de trans­fert qui béné­fi­cie à 12,4 mil­lions de familles, avec une allo­ca­tion d’environ R$ 95,00[16]. Le pro­gramme a permis une aug­men­ta­tion moyenne de 30% des reve­nus des familles concer­nées, ce qui sti­mule les éco­no­mies locales et régio­nales a tra­vers la relance de la consom­ma­tion (notam­ment d’aliments, de maté­riel sco­laire, de médi­ca­ments, de vête­ments, et d’électroménager). En dépit de son carac­tère natio­nal, le pro­gramme se concentre dans les régions les plus dému­nies du pays, tout par­ti­cu­liè­re­ment la région du Nordeste, qui compte à elle seule près de 50% des béné­fi­ciaires. Malgré les cri­tiques qui s’opposent au pro­gramme, on trouve un cer­tain consen­sus sur son rôle d’inclusion sociale et de déve­lop­pe­ment local dans cette région. D’ailleurs, cet essor pour­rait être l’un des élé­ments expli­ca­tifs du chan­ge­ment de la géo­gra­phie élec­to­rale de Lula[17] entre les scru­tins de 2002 (lors duquel il a rem­porté des vic­toires homo­gènes dans tout le ter­ri­toire) et de 2006 (lors duquel il a obtenu une majo­rité par­fois écra­sante dans le nord et le nor­deste et des revers dans les régions du sud et du sud-est. Certains tra­vaux croi­sant les variables « vote » et « redis­tri­bu­tion laissent » sup­po­ser le scru­tin de 2010 des retom­bées élec­to­rales des pro­grammes sociaux (voir par exemple Soares & Terron : 2008). Mais l’impact qu’il pour­rait y avoir sur le score des can­di­dats n’est pas évident, notam­ment pour celui du can­di­dat ou de la can­di­date du PT.

En somme, le scru­tin de 2010 devrait se dérou­ler sous un climat de rela­tive eupho­rie en raison des réus­sites en matière éco­no­mique et sociale. Par ailleurs la récente décou­verte de gise­ments pétro­liers off-shore, qui pour­rait placer le Brésil comme la 8ème réserve mon­diale, vient nour­rir ces attentes.

Notes

[1] On observe une crois­sance moyenne du PIB de 3,91% depuis 2002, et de 4,9% depuis 2006. En revanche, le taux moyenne de la période 1994-2001 fut de 2,64%. Source : Ministère des Finances du Brésil. http://​www​.fazenda​.gov​.br/ [2] Le Brésil a enre­gis­tré un défi­cit de ses comptes cou­rants à partir du qua­trième tri­mestre 2007, même si le bilan de l’année est resté posi­tif (en 0,1% du PIB contre le 1,3% de 2006). Néanmoins, pour le pre­mier semestre 2008 le solde néga­tif a atteint 2% du PIB. (INTAL/BID, Rapport du Mercosur 2008, p.8) [3] Il s’agit de l’impact de la crise asia­tique sur l’économie bré­si­lienne, qui a vécu une rétrac­tion du PIB pro­vo­quée par la chute des expor­ta­tions et de la pro­duc­tion indus­trielle, et encore davan­tage une hausse du chô­mage suivi d’une baisse des reve­nus des sala­riés. Dans le contexte de cette crise, pro­vo­qué par un choc exo­gène, le pays a déva­lué sa mon­naie et a adopté le régime de change flot­tant. [4] Le maga­zine affirme que « It did not avoid the down­turn, but was among the last in and the first out », “Brazil Takes off”, The Economist, November 12th 2009. [5] Source : http://​www​.fazenda​.gov​.br/ [6] Selon les don­nées de la Fundação Getúlio Vargas (FGV). http://​www​.fgv​da​dos​.com​.br/​b​f​/​d​s​p​_​c​o​n​s​u​l​t​a.asp [7] En 2009, près de 1,1 mil­lion d’emplois for­mels ont été crées – ce qui conso­lide le marché interne et sti­mule la consom­ma­tion en sou­te­nant la crois­sance pour 2010. La ten­dance n’est pas seule­ment à une récu­pé­ra­tion des emplois perdus lors du pre­mier semestre, mais aussi au déve­lop­pe­ment de contrats pour de nou­veaux inves­tis­se­ments. Isto é din­heiro. N° 632 du 18 novembre 2009. Disponible en ligne : http://​www​.terra​.com​.br/​i​s​t​o​e​d​i​n​h​e​i​r​o​/​e​d​i​c​o​e​s​/​6​3​2​/​a​r​t​i​g​o​1​5​6​1​9​6​-​1.htm [8] La mesure fut ciblée sur le sec­teur auto­mo­bile, les cars et camions, les maté­riaux de construc­tion, l’électroménager et les biens de capi­taux. [9] Brasil, eco­no­mia sus­tentá­vel. Publicação do Ministério da fazenda, n°5, outu­bro 2009. dis­po­nible en ligne sur le site : http://​www​.fazenda​.gov​.br/​p​o​r​t​u​g​u​e​s​/​d​o​c​s​/​b​r​a​s​i​l​-​e​c​o​n​o​m​i​a​-​s​u​s​t​e​n​t​a​v​e​l​/​e​d​i​c​o​e​s​/​B​r​a​s​i​l​-​E​c​o​n​o​m​i​a​-​S​u​s​t​e​n​t​a​v​e​l​-​E​d​i​c​a​o​-​5​_​P​O​R​T​U​G​U​E​S.pdf [10] Le PAC est un pro­gramme de déve­lop­pe­ment d’infrastructures débuté en 2007 dont les pro­jets concernent trois axes : logis­tique, éner­gé­tique, et urbain/​social. Jusqu’à octobre 2009, on comp­tait 39% des pro­jets conclus et 70% autre en cours. Source : PAC, 8° balanço, maio a agosto 2009. http://​www​.brasil​.gov​.br/pac/ [11] Données publiés par la Fundação Getúlio Vargas. Le seuil de pau­vreté et d’indigence est établi par les reve­nus qui n’atteignent pas, res­pec­ti­ve­ment, la moitié et le ¼ du salaire mini­mum : http://​www​.fgv​da​dos​.com​.br/​b​f​/​d​s​p​_​c​o​n​s​u​l​t​a.asp [12] Le coef­fi­cient de Gini est passé de 0,593 en 2001 a 0,569 en 2004, selon l’IPEA, “Nota Técnica sobre a recente queda da desi­gual­dade de renda no Brasil”, Brasilia, Agosto de 2006. Le niveau d’inégalité mesuré par la Fundação Getúlio Vargas s’est main­tenu à 0,56 en 2007. [13] Selon la Fundação Getúlio Vargas. La classe moyenne cor­res­pond aux familles dont le revenu men­suel est entre R$ 1.065 et R$ 4.591. [14] La note tech­nique pro­duite par l’IPEA affirme qu’ en raison d’une baisse de 0,9% du revenu per capita entre 2001 et 2004, la réduc­tion de la pau­vreté est attri­buée à la baisse de l’inégalité dans la dis­tri­bu­tion des reve­nus. En effet, on observe pour la même période une crois­sance de 7,2% par an des reve­nus des 10% les plus pauvres et de 2,4% pour les 50% les plus pauvres. Dans le même temps, le revenu moyen des 50% les plus riches a été réduit de 1,4%. Finalement, le docu­ment estime que, sans les mesures de redis­tri­bu­tion des reve­nus, il fau­drait une moyenne de crois­sance éco­no­mique de 20% pour atteindre une telle réduc­tion du niveau de pau­vreté extrême. [15] À cet égard on peut sou­li­gner les pro­grammes d’alimentation sco­laire, construc­tion de citernes, res­tau­rants popu­laires, banques de nour­ri­ture, agri­cul­ture urbaine et pota­gers com­mu­nau­taires, dis­tri­bu­tion de vita­mines, etc. Les infor­ma­tions sont dis­po­nibles sur le site offi­ciel : www​.fome​zero​.gov​.br [16] Il s’agit d’une moyenne, puisque les ver­se­ments varient entre R$ 22 et R$ 200 en raison du revenu men­suel des familles (qui ne doit pas être supé­rieur à R$ 120 par per­sonne). Le pro­gramme a été crée en 2003 en inté­grant l’ancien « bourse école », « allo­ca­tion pour le gaz » et « la carte d’alimentation ». Depuis 2005 il a été incor­poré au « Fome Zero ». L’investissement total a été de R$ 52,7 mil­liards au cours des six ans du projet, et le gou­ver­ne­ment pro­pose pour 2010 d’étendre le béné­fice à 12,9 mil­lions de familles. http://​www​.mds​.gov​.br/​b​o​l​s​a​f​a​m​i​l​i​a​/​n​o​t​i​c​i​a​s​/​b​o​l​s​a​-​f​a​m​i​l​i​a​-​c​o​m​p​l​e​t​a​-​s​e​i​s​-anos [17] Pour appro­fon­dir cette ques­tion, voir Pellicot, Johan. La géo­gra­phie élec­to­rale du PT. De nou­velles muta­tions ? pp.127-136 In : LOUAULT, Frédéric (Dir.). Brésil Municipales 2008. Des élec­tions de posi­tion­ne­ment?. Paris : OPALC, 2009, Parution en ligne. Disponible sur http://​www​.opalc​.org/​w​e​b​/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​o​p​t​i​o​n​=​c​o​m​_​c​o​n​t​e​n​t​&​a​m​p​;​v​i​e​w​=​a​r​t​i​c​l​e​&​a​m​p​;​i​d​=​2​5​8​:​q​u​a​t​r​i​e​m​e​-​p​a​r​t​i​e​-​a​n​a​l​y​s​e​-​d​e​s​-​r​e​s​u​l​t​a​t​s​&​a​m​p​;​c​a​t​i​d​=​1​5​9​:​b​r​e​s​i​l​-​2​0​0​8​-​o​b​s​e​r​v​a​t​i​o​n​-​e​l​e​c​t​o​r​a​l​e​&​a​m​p​;​I​t​e​m​i​d=211

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