Une Banque mondiale toujours antidémocratique

Par , Mis en ligne le 26 juin 2010

Malgré un trafic aérien per­turbé par le volcan islan­dais, la plu­part des Ministres des finances et des gou­ver­neurs des banques cen­trales se sont retrou­vés à Washington en avril der­nier pour une ren­contre du G20 suivie de l’Assemblée de prin­temps du FMI et de la Banque mon­diale.

Washington centre de décision planétaire

A cette occa­sion, après le FMI voici quelques années, la Banque mon­diale a annoncé l’aboutissement d’une réforme pré­sen­tée comme his­to­rique : le rééqui­li­brage de ses droits de vote en faveur des pays du Sud. En effet, depuis sa créa­tion en 1944, la Banque mon­diale –tout comme le FMI- accorde à ses pays membres des droits de vote pro­por­tion­nels à leur poids dans l’économie mon­diale |1|. Les pays les plus indus­tria­li­sés, Etats-Unis en tête, se taillent donc la part du lion et règnent en maîtres incon­tes­tés au sein de ces ins­ti­tu­tions tant décriées dans le monde.
Le poids gran­dis­sant des pays émer­gents et la grave crise actuelle dont l’épicentre se trouve au Nord ont fait écho aux demandes de cer­tains pays d’être mieux repré­sen­tés au sein de la Banque mon­diale. Après plu­sieurs années de dis­cus­sions et de ter­gi­ver­sa­tions, la mon­tagne a accou­ché d’une souris : le trans­fert de 3,13% des droits de vote vers les pays émer­gents, au béné­fice prin­ci­pa­le­ment de la Chine (ses droits de vote pas­se­ront de 2,77% à 4,42%), du Brésil (de 2,06% à 2,24%) et de l’Inde (de 2,77% à 2,91%). Autant dire bien trop peu pour modi­fier les rap­ports de force à la Banque mon­diale, car si la part des pays du Sud pro­gresse, elle reste limi­tée à 47,19%, alors qu’ils repré­sentent plus de 85% de la popu­la­tion mon­diale.
Il s’agit là de la pre­mière aug­men­ta­tion du capi­tal de la Banque mon­diale depuis 1987, mais elle est bien déri­soire. Ainsi, la Chine, pour­tant peu­plée d’environ 1,4 mil­liard d’individus, va déte­nir des droits de vote à peu près équi­va­lents à ceux de la France avec ses 63 mil­lions d’habitants. La situa­tion pour les pays émer­gents n’était plus accep­table depuis long­temps et les pays du « BRIC » (Brésil, Russie, Inde et Chine) pro­cla­mait quelques jours aupa­ra­vant : « Le FMI et la Banque mon­diale ont un besoin urgent de résoudre leur défi­cit de légi­ti­mité » |2|. Pour autant, ne nous mépre­nons pas : le but n’est pas de pro­mou­voir une autre logique, mais d’accorder à quelques diri­geants un stra­pon­tin à la table des grands. La Banque mon­diale n’a donc pas fini d’imposer le Consensus de Washington et ses poli­tiques dévas­ta­trices.

« Protégeant la voix des pays les plus petits et les plus pauvres » ?

Comme annoncé au sommet du G20 de Pittsburgh en sep­tembre 2009, la réforme por­tant sur une nou­velle répar­ti­tion des droits de vote au sein de la Banque mon­diale a donc été vali­dée à Washington le 25 avril 2010. Timothy Geithner, secré­taire au Trésor des Etats-Unis, s’en est féli­cité : « La nou­velle for­mule reflè­tera mieux le poids des pays en déve­lop­pe­ment et en tran­si­tion dans l’économie mon­diale, tout en pro­té­geant la voix des pays les plus petits et les plus pauvres » |3|. C’est en appa­rence une bonne nou­velle pour les pays afri­cains qui, dans leur ensemble, ne pèsent qu’un peu plus de 7% de ces mêmes droits de vote, soit envi­ron autant que le seul Japon. Quoi qu’il en soit, cette réforme n’enlèvera pas à Washington le mot de la fin : les Etats-Unis gardent leur quote-part inchan­gée à 15,85% et conservent leur droit de veto de fait puisqu’il est néces­saire de ras­sem­bler plus de 85% des voix pour vali­der toute pro­po­si­tion enga­geant l’avenir de la Banque mon­diale. De même, la règle tacite selon laquelle le poste de pré­sident du Groupe de la Banque mon­diale serait réservé à un États-Unien est tou­jours d’actualité.
Pourtant, la ques­tion des choix opérés par la Banque mon­diale et impo­sés à la plu­part des pays en déve­lop­pe­ment doit être posée. Depuis les années 1970, elle porte une grande part de res­pon­sa­bi­lité dans le sur­en­det­te­ment des pays du Sud et les prêts qu’elle a accor­dés n’ont en géné­ral pas pro­fité aux popu­la­tions. Au contraire, les réformes d’ajustement struc­tu­rel exi­gées par le FMI et la Banque mon­diale ont conduit à la réduc­tion des bud­gets sociaux, à la sup­pres­sion des sub­ven­tions aux pro­duits de pre­mière néces­sité, à la réduc­tion des cultures vivrières au détri­ment des cultures d’exportation, à une libé­ra­li­sa­tion éco­no­mique qui péna­lise les pro­duc­teurs locaux face aux socié­tés trans­na­tio­nales, à une pri­va­ti­sa­tion des biens com­muns, à une fis­ca­lité qui aggrave les inéga­li­tés… Les pro­jets finan­cés ont tou­jours visé à orga­ni­ser l’accès à moindre coût aux richesses natu­relles du Sud et à leur trans­port sur le marché mon­dial, sans égard pour leur action sur le réchauf­fe­ment cli­ma­tique comme actuel­le­ment en Afrique du Sud |4|, le tout sans ciller en cas de vio­la­tion des droits humains ou de détour­ne­ment de fonds du moment que le pays sert les inté­rêts de la Banque mon­diale et des grandes puis­sances.
Cette timide évo­lu­tion n’est qu’une mas­ca­rade de plus, les pays d’Afrique sub­sa­ha­rienne res­tent par­ti­cu­liè­re­ment sous-repré­sen­tés et les grandes puis­sances ont tou­jours les mains libres pour impo­ser leurs choix si dis­cu­tables. Le Conseil d’administration, organe de direc­tion de la Banque, reste inchangé avec 24 sièges, 8 étant réser­vés à des pays déve­lop­pés et les 16 autres des­ti­nés à des groupes de pays. L’Europe compte actuel­le­ment 9 admi­nis­tra­teurs dans cette ins­tance contre 2 sièges tour­nants pour l’Afrique, qui reste à l’écart dans le pro­ces­sus de déci­sion. L’Afrique dans son ensemble a perdu 0,39 point en 2010, pas­sant de 7,90% à 7,51 % de droit de vote, soit envi­ron autant que la France et l’Allemagne réunis.
Par ailleurs, le fait que le Venezuela, véri­table bête noire des Etats-Unis, soit le pays latino-amé­ri­cain qui ait le plus perdu en droits de vote (de 1,27% à 1,11%) ne doit rien au hasard.
Depuis sa créa­tion, la Banque mon­diale a non seule­ment failli à sa mis­sion de lutter contre la pau­vreté puisqu’elle l’accentue en défen­dant l’imposition de plans d’ajustement struc­tu­rel, mais elle joue un rôle majeur dans le main­tien du modèle néo­li­bé­ral qui conduit les peuples à leur perte. En défen­dant une sortie capi­ta­liste de la crise, le FMI et la Banque mon­diale conduisent le monde dans une impasse tra­gique. La preuve vient d’être faite qu’une réforme effi­cace menée de l’intérieur n’est pas pos­sible. Seule l’abolition de la Banque mon­diale, et son rem­pla­ce­ment par une ins­ti­tu­tion démo­cra­tique fonc­tion­nant sous contrôle citoyen et res­pec­tant la sou­ve­rai­neté des peuples, qui aban­donne le consen­sus de Washington et œuvre dans le res­pect des droits humains fon­da­men­taux, est une issue accep­table. L’annulation incon­di­tion­nelle de la dette publique libé­re­rait les peuples oppri­més par le néo­co­lo­nia­lisme de l’endettement et consti­tue­rait un pre­mier pas vers leur éman­ci­pa­tion.

Notes

|1| Voir Damien Millet et Eric Toussaint, 60 Questions 60 Réponses sur la dette, le FMI et la Banque mon­diale, CADTM-Syllepse, 2008.
|2| Déclaration sous­crite par les pré­si­dents Luiz Inácio Lula da Silva (Brésil), Dimitri Medvedev (Russie), Hu Jintao (Chine) et le pre­mier ministre indien, Manmohan Singh, « El FMI y el BM urgen­te­mente nece­si­tan resol­ver sus défi­cits de legi­ti­mi­dad », http://​www​.uni​vi​sion​.com/​c​o​n​t​e​ntroo…
|3| Discours devant le Comité de déve­lop­pe­ment, assem­blée géné­rale des Etats membres de la Banque mon­diale, dimanche 25 avril 2010.
|4| Voir le finan­ce­ment pour la construc­tion de la cen­trale à char­bon de Medupi qui émet­tra 25 mil­lions de tonnes de CO²/​an. Lire à ce sujet, Eric de Ruest, Eskom : Charbon, men­songes et « green­wa­shing » à la Banque mon­diale, http://​www​.cadtm​.org/​E​s​k​o​m​-​C​h​a​rbon-…

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