Une analyse intégrale de l’impérialisme contemporain suppose également une compréhension globale du capitalisme actuel

Par Mis en ligne le 14 octobre 2014

Sous l'empire du capital – L'impérialisme du XXIe siècle, par Claudio Katz

Claudio Katz pro­pose des ana­lyses sur impé­ria­lisme aujourd’hui. Le titre de l’ouvrage Sous l’empire du capi­tal sou­ligne « le lien entre les moda­li­tés actuelles de l’oppression mon­diale et les carac­té­ris­tiques propre à l’accumulation capi­ta­liste ».

En intro­duc­tion (publiée avec l’aimable auto­ri­sa­tion de M édi­teur (Québec) : Introduction : Claudio Katz : Sous l’empire du capi­tal. L’impérialisme aujourd’hui), l’auteur parle, entre autres, de la place du « gen­darme états-unien », des pri­vi­lèges de la pre­mière puis­sance mon­diale, de soli­da­rité mili­taire occi­den­tale, de ges­tion impé­riale col­lec­tive : « Les agres­sions menées par chaque puis­sance coexistent avec des incur­sions mon­diales conjointes et per­ma­nentes », de rup­ture avec le vieux scé­na­rio des guerres inter­im­pé­riales.

L’auteur indique que « la dénon­cia­tion de l’impérialisme ne doit pas être confon­due avec son inter­pré­ta­tion », qu’il faut his­to­ri­ci­ser le carac­tère oppres­sif de ce régime, éviter de pré­sen­ter les États-Unis comme « un guer­rier soli­taire », ana­ly­ser les nou­velles situa­tions de multi-pola­rité et ne pas négli­ger « la néces­sité d’un com­man­de­ment du capi­ta­lisme mon­dial ».

La notion d’impérialisme a donnée lieu à de mul­tiples débats théo­riques. « Ce texte étudie ici les dif­fé­rences qui séparent la coer­ci­tion extra­é­co­no­mique, la conquête des ter­ri­toires et l’établissement de colo­nies d’avec les méca­nismes de la concur­rence qui carac­té­risent le sys­tème social actuel ».

J’indique que le livre est bien écrit, lisible par toutes et tous, loin des jar­gons éco­no­mistes. L’auteur pré­sente des ana­lyses claires, cite des auteur-e-s en les contex­tua­li­sant, insiste sur les dimen­sions poli­tiques et/​ou éco­no­miques, les diver­gences et les conver­gences des posi­tions ana­ly­sées, les solu­tions non abou­ties, les ques­tions en sus­pens. Il offre un cadre de réflexion élargi. De cet ensemble, je ne choi­sis que cer­taines dimen­sions.

Claudio Katz dis­cute des théo­ries « clas­siques » des mar­xistes sur l’impérialisme, en sou­li­gnant le contexte de leur éla­bo­ra­tion, la pre­mière guerre mon­diale et ses bou­le­ver­se­ments. Karl Kautski, Lénine et la rup­ture avec la social-démo­cra­tie, Rosa Luxembourg, les causes du mili­ta­risme, les inter­pré­ta­tions éco­no­miques, les inter­pré­ta­tions poli­tiques. Convergence révo­lu­tion­naire entre Rosa Luxembourg et Lénine et diver­gences sur les ana­lyses éco­no­miques. « Les débats éco­no­miques sur l’impérialisme clas­sique cou­vraient, par consé­quent, un large spectre de pro­blèmes sans offrir une claire solu­tion ». Il faut garder à l’esprit l’absence de réseaux capi­ta­listes mul­ti­na­tio­naux, la pré­do­mi­nance des conflits ter­ri­to­riaux.

Les chan­ge­ments struc­tu­raux impliquent d’élaborer de nou­velles inter­pré­ta­tions.

Claudio Katz ana­lyse les chan­ge­ments après la seconde guerre mon­diale, [parmi les­quels] « l’absence de guerres inter­im­pé­riales », l’aide à la recons­truc­tion éco­no­mique et la sou­mis­sion poli­tico-mili­taire des pays défaits, puis les trans­for­ma­tions éco­no­miques, une « inter­pé­né­tra­tion finan­cière, com­mer­ciale et éco­no­mique sans pré­cé­dent », un nou­veau type d’entreprises mul­ti­na­tio­nales…

Si l’auteur insiste à juste titre sur « l’usage du terme impé­ria­liste [qui] n’a de sens que pour les puis­sances qui agissent sous la tutelle du capi­tal », son trai­te­ment de la poli­tique de l’URSS deman­de­rait à être appro­fondi.

Si les prin­ci­paux flux de pla­ce­ments de fonds étran­gers se sont réa­li­sés entre éco­no­mies déve­lop­pées, il ne faut cepen­dant pas omettre « la per­ma­nence de la vio­lence impé­riale, sur­tout dans le tiers-monde ». L’auteur insiste tout au long de l’ouvrage sur cette vio­lence, sur la bar­ba­rie impé­ria­liste.

J’ai notam­ment appré­cié sa cri­tique : « La thèse du super impé­ria­lisme fai­sait l’impasse sur l’inexistence de rap­ports de subor­di­na­tion entre les éco­no­mies déve­lop­pées, com­pa­rables à celles de la péri­phé­rie. L’approche trans­na­tio­na­liste niait la per­ma­nence des riva­li­tés entre entre­prises, aujourd’hui arbi­trées par une autre confi­gu­ra­tion des classes et des États. L’approche de la concur­rence inter­im­pé­ria­liste sous-esti­mait l’absence de confron­ta­tions mili­taires et les pro­grès enre­gis­trés dans l’intégration des capi­taux ».

Années 80, une nou­velle et forte expan­sion du capi­tal, dans de nou­veaux sec­teurs, vers de nou­veaux ter­ri­toires. « La nou­velle étape a permis d’inverser la ten­dance à la rétrac­ta­tion des mar­chés et à la dété­rio­ra­tion du taux de profit qui avait pré­valu pen­dant les crises de 1974-1975 et de 1981-1982 ». L’auteur parle de chan­ge­ment radi­cal dans la dyna­mique du capi­ta­lisme. (Voir l’ouvrage de Michel Husson : Un pur capi­ta­lisme, Éditions Page deux, 2008, [et l’article] La crise est cer­taine, mais la catas­trophe ne l’est pas)

Claudio Katz ana­lyse les nou­velles contra­dic­tions du régime capi­ta­liste néo­li­bé­ral, l’hypertrophie finan­cière, la sur­pro­duc­tion de mar­chan­dises, les dis­pa­ri­tés et les dés­équi­libres mon­diaux. Il indique : « L’absence de conflits mili­taires directs entre les prin­ci­pales puis­sances a per­duré sous le néo­li­bé­ra­lisme » et ajoute que les conflits sont plutôt orien­tés contre les « nou­velles sous-puis­sances »

L’auteur ana­lyse par­ti­cu­liè­re­ment la place et le rôle des États-Unis, : « L’intervention mili­taire des États-Unis consti­tue le prin­ci­pal pilier de l’impérialisme contem­po­rain », le poids des dépenses mili­taires, la « culture de la vio­lence interne pro­je­tée à l’extérieur », les réseaux d’alliances, l’internationalisation du finan­ce­ment de la struc­ture mili­taire états-unienne, la sym­biose entre l’État et les orga­nismes natio­naux et mon­diaux. « La pre­mière puis­sance agrège des inté­rêts natio­naux et mon­diaux par le biais d’un com­plexe struc­turé d’organismes éco­no­miques, géo­po­li­tiques et finan­ciers. Ces enti­tés relient l’establishment états-unien à ses col­lègues des autres régions, en tirant profit de la prio­rité que donnent les élites du monde à leur rela­tion avec les États-Unis ». Une conju­gai­son inédite de coor­di­na­tion externe et de cohé­sion interne. Claudio Katz intègre dans son ana­lyse de « l’impact de l’américanisme », les expor­ta­tions des mar­chan­dises cultu­relles, Hollywood, l’universalisation de l’anglais, l’éloge de l’entreprise com­bi­née à l’individualisme…

Supériorité mili­taire mais incer­ti­tude sur l’efficience de l’hégémonie, atouts mili­taires mais déclin éco­no­mique, essor des entre­prises mon­dia­li­sées, délo­ca­li­sa­tion et inter­na­tio­na­li­sa­tion pro­duc­tive, nou­velles guerres, nou­velles et per­ma­nentes « agres­sions exté­rieures ». Des ten­sions et des contra­dic­tions : « L’interaction entre supré­ma­tie (actions au détri­ment des adver­saires) et hégé­mo­nie (ini­tia­tives en par­te­na­riat) crée constam­ment des ten­sions ».

Les ana­lyses de Claudio Katz [au cha­pitre] « Gestion col­lec­tive et par­te­na­riat éco­no­mique » illus­trent les modi­fi­ca­tions struc­tu­relles de l’impérialisme du capi­tal. S’il est pos­sible d’utiliser la notion « d’impérialisme col­lec­tif », cela ne signi­fie pas « une admi­nis­tra­tion éga­li­taire des affaires mon­diales. L’auteur parle de guerres pré­ven­tives, de l’argument de la « sécu­rité », de trans­for­ma­tion d’actions inter­na­tio­nales « en incur­sions pour son propre compte », des nou­velles exi­gences de la mon­dia­li­sa­tion, des inves­tis­se­ments et des accords d’approvisionnements, du poids des cer­taines entre­prises mul­ti­na­tio­nales…

Sous le néo­li­bé­ra­lisme, « l’offensive du capi­tal contre le tra­vail » a ren­forcé l’association des capi­taux dans au moins trois domaines : « la mon­dia­li­sa­tion finan­cière, l’internationalisation de la pro­duc­tion et la libé­ra­li­sa­tion com­mer­ciale ». Mais le degré de coor­di­na­tion reste cepen­dant limité, les États-nations res­tent des piliers indis­pen­sables au fonc­tion­ne­ment géné­ral du sys­tème. « Aucune entité mon­diale ne dis­pose de sys­tèmes légaux, de tra­di­tions sociales ou de légi­ti­mité poli­tique suf­fi­sante pour assu­rer la dis­ci­pline de la force de tra­vail ». L’auteur insiste sur « l’absence de pro­ces­sus uni­forme de trans­na­tio­na­li­sa­tion », sur la place des anciens appa­reils d’État et les contra­dic­tions engen­drées. Que les États mènent des poli­tiques favo­rables à l’insertion mon­diale des entre­prises est une chose, que des règles ter­ri­to­riales encore incon­tour­nables per­sistent en est une autre. De ce point de vue, il est dom­mage que l’auteur n’aît pas inté­gré les négo­cia­tions autour du TAFTA (voir par exemple : Stop au « Grand marché trans­at­lan­tique ». Nouvel outil d’exploitation et de domi­na­tion des peuples). Quoi qu’il en soit, la pres­sion moda­li­sa­trice se heure à des limites internes au fonc­tion­ne­ment du sys­tème, engen­drant des dés­équi­libres. Ce qui n’empêche pas, au contraire, « la coor­di­na­tion éco­no­mique, le par­te­na­riat poli­tique et la coer­ci­tion mili­taire ».

L’auteur parle d’interventionnisme géné­ra­lisé, du rôle des conflits armés, de bru­ta­lité, de vio­la­tion de la léga­lité inter­na­tio­nale, de pri­va­ti­sa­tion de la guerre : « À mesure que la bru­ta­lité exté­rieure favo­rise la bar­ba­rie à l’intérieur du pays, l’agression impé­riale sape les tra­di­tions démo­cra­tiques ». Barbarie, vous avez dit bar­ba­rie (voir par exemple, un texte de Joelle Palmieri : AH ! LA BARBARIE !).

Il pour­suit avec les zones stra­té­giques, l’anéantissement de l’Irak, l’extension de la guerre, le rôle de la CIA, la Palestine, les appa­reils mili­taro-indus­triels, le silence sur les crimes per­pé­trés par les par­te­naires des grandes puis­sances, l’Amérique latine, la mili­ta­ri­sa­tion et le trafic de drogues, les inva­sions et les coups d’État, les chan­ge­ments en Afrique…

En regard de ces élé­ments, Claudio Katz montre la fai­blesse des inter­pré­ta­tions « conven­tion­nelles » et pré­sente les nou­velles approches mar­xistes, la place de la concur­rence, la per­ma­nence de la loi de la valeur, la place de la finance, des taux d’intérêts, de l’innovation tech­nique, les cycles, « les pro­ces­sus suc­ces­sifs de valo­ri­sa­tion et de déva­lo­ri­sa­tion du capi­tal »…

Dans ses cri­tiques et ana­lyses, il sou­ligne l’importance d’un projet d’émancipation, qu’il nomme projet socia­liste, car le capi­ta­lisme « n’a pas voca­tion à se dis­soudre sous le poids des ans et n’a pas de date de péremp­tion sur le plan stric­te­ment éco­no­mique ». Il s’agit bien construire « une option per­met­tant son dépas­se­ment ». Cette dimen­sion me semble impor­tante, car l’analyse pour vigou­reuse qu’elle soit, ne sau­rait se passer d’un point de vue du coté de l’émancipation.

Claudio Katz pro­pose des ana­lyses sur les « riva­li­tés émous­sées », sur les nou­velles rela­tions avec, entre autres, la Russie ou la Chine, les « puis­sances en voie de consti­tu­tion », les modi­fi­ca­tions de la concur­rence, le pro­tec­tion­nisme…

Contre les visions linéaires, il insiste sur les contra­dic­tions, « les contra­dic­tions que le capi­ta­lisme trans­fère à la péri­phé­rie tendent à se réper­cu­ter par la suite sur le centre lui-même ». Il dis­cute du « déclin des États-Unis », des dés­équi­libres, de l’internationalisation et de la seg­men­ta­tion, de la nou­velle divi­sion du tra­vail, de l’innovation, des constantes ou de la néces­sité de « ne pas sous-esti­mer le gen­darme ». Un cha­pitre est consa­cré à l’idée de « suc­ces­sion des hégé­mo­nies ». L’auteur insiste sur l’impossibilité d’analyser un phé­no­mène his­to­rique « en termes méta­his­to­riques ». Il faut donc sou­li­gner ce qui sépare les dif­fé­rents « régimes » à tra­vers l’histoire et non se conten­ter d’analogies. L’auteur revient aussi sur les débats his­to­rio­gra­phiques, la « nais­sance » du capi­ta­lisme, et conteste les ana­lyses pri­vi­lé­giant le com­merce.

Claudio Katz montre les aspects contra­dic­toires de la mon­dia­li­sa­tion et cri­tique les thèses d’Antonio Negri et de Michael Hard. Il parle d’hétérogénéités, de hié­rar­chies, d’inégalités. Il rap­pelle que « le capi­tal n’a jamais existé comme entité unifié ». L’auteur sou­ligne les sur­es­ti­ma­tions de cer­tains : « Le point de vue mon­dia­liste sur­es­time les chan­ge­ments induits par la mon­dia­li­sa­tion et conver­tit des ten­dances poten­tielles en réa­li­tés ache­vées ; il rai­sonne par abs­trac­tions, indé­pen­dam­ment du cours réel du capi­ta­lisme contem­po­rain ». Si cer­tains sur­es­timent les modi­fi­ca­tions, d’autres les sous-estiment et ne prennent pas en compte le « déjà là ». Tout en par­ta­geant les ana­lyses de l’auteur sur le rôle de « média­tion » de l’État, les asy­mé­tries dues au « carac­tère qua­li­ta­ti­ve­ment dis­tinct du capi­tal et de l’État », je ne suis pas tota­le­ment convaincu par ses propos sur les places des États-nations. Je pense notam­ment aux hypo­thèses stra­té­giques d’émancipation qui néces­sitent des réponses de coopé­ra­tions élar­gies, d’association et de socia­li­sa­tion dépas­sant le cadre natio­nal (Ce point, hors du thème de l’ouvrage, n’est pas abordé).

Claudio Katz invite à ne pas omettre les dimen­sions coer­ci­tives de l’impérialisme et de pas avoir une lec­ture sim­pliste du concept d’hégémonie (Antonio Gramsci).

Le der­nier cha­pitre est consa­cré à « Idéologie, État et classes ». L’auteur parle de modi­fi­ca­tion de la situa­tion des classes domi­nantes sous l’effet de « l’association mon­diale des capi­taux », sou­ligne que le degré d’intégration varie sui­vant les sec­teurs et les régions, rap­pelle que contrai­re­ment à la noblesse, « la bour­geoi­sie sépare tout en agré­geant ». Il insiste sur la place de la bour­geoi­sie dans la struc­ture pro­duc­tive, les struc­tures coer­ci­tives, le rap­port social capi­ta­liste, la puis­sance éta­su­nienne, les nou­velles struc­tures mul­ti­na­tio­nales « mili­taires (OTAN), diplo­ma­tiques (ONU), éco­no­miques (OMC), finan­cières (FMI) et infor­melles (G8, g20) » et leurs équi­va­lents régio­naux (Union euro­péenne, Mercosur, Alena, etc.

Sans oublier la place des inéga­li­tés dans les rela­tions entre centre et péri­phé­rie, les « semi-péri­phé­ries », l’émergence de nou­velles puis­sances… qui seront l’objet d’un autre ouvrage.

Un livre pour débattre de l’impérialisme aujourd’hui. Claudio Katz nous permet de mieux com­prendre les débats anté­rieurs, de saisir les évo­lu­tions et les nou­velles contra­dic­tions, d’explorer des hypo­thèses… Un socle sérieux pour reprendre la dis­cus­sion…

Claudio Katz. Sous l’empire du capi­tal. L’impérialisme aujourd’hui (tra­duit du cas­tillan par Lucile Daumas), M Éditeur, Saint-Joseph-du-Lac, 2014, 264 p.

Entre les lignes et les mots, 2 octobre 2014

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