Forum Social des États-Unis

Une alternative au coeur du capitalisme…

Par Mis en ligne le 22 août 2010

Pendant que les médias de la pla­nète étaient bra­qués sur le G8-G20 de Toronto et son mil­liard de dol­lars de dépenses ultra-sécu­ri­taires super­flues – des arres­ta­tions arbi­traires ont eu lieu jusqu’à la fron­tière amé­ri­cano-cana­dienne – se tenait à Détroit, à moins de 500 kilo­mètres, le 2ème Forum Social des Etats-Unis (22 – 26 juin). Selon les orga­ni­sa­teurs, ce forum « ouvre une nou­velle page des mou­ve­ments pour la jus­tice, l’égalité et un autre modèle de déve­lop­pe­ment » aux Etats-Unis.

Banderole de tête, en anglais et espa­gnol

Diversité, Richesse et Détermination.

Venant des quatre coins des Etats-Unis, plus de 18 000 per­sonnes ont par­ti­cipé au forum. Certains sont arri­vés par des cara­vanes qui ont tra­versé le pays pen­dant plu­sieurs semaines à la ren­contre des habi­tant-e-s confronté-e-s aux crises éco­no­mique, sociale et éco­lo­gique. La cara­vane du Sud a ainsi quitté la Nouvelle Orléans le 4 avril, jour dou­ble­ment célèbre, pour le dis­cours de Martin Luther King Junior à l’Eglise Riverside de New-York City appe­lant à com­battre la pau­vreté et pour son assas­si­nat. Pauvreté, loge­ment, emploi, tra­vail, édu­ca­tion, santé, migra­tions et droit des migrants, dis­cri­mi­na­tions, racisme, éga­lité, droits des popu­la­tions autoch­tones, jus­tice envi­ron­ne­men­tale, res­sources natu­relles, accès aux terres, alter­na­tives éco­no­miques, guerre, mili­ta­ri­sa­tion, etc… Après une marche et une céré­mo­nie d’ouverture bario­lées et déter­mi­nées, les thé­ma­tiques abor­dées par le mil­lier d’ateliers étaient extrê­me­ment riches et for­maient un pro­gramme chargé. Des inter­ven­tions poli­tiques aux per­for­mances artis­tiques, l’ensemble du forum déga­geait une richesse et une diver­sité incroyables. Plus de 2000 orga­ni­sa­tions, réseaux, syn­di­cats étaient pré­sents et parmi eux, citons l’AFL-CIO et les syn­di­cats UNITED (comme United Auto Workers et United Steelworkers) , le Sierra Club et l’Indigenous Environmental Network, Amnistie Etats-Unis et Jobs with Justice, etc…

Détroit, au cœur du Forum

William Copeland, 31 ans et un des prin­ci­paux orga­ni­sa­teurs locaux du Forum, nous confiait sa fierté d’avoir contri­bué à inté­grer une très forte dimen­sion locale au cœur du forum. La pre­mière jour­née ainsi qu’une demi-jour­née de conclu­sion ont été consa­crées aux réa­li­tés éco­no­miques et sociales de Détroit et sa région, le tout impré­gnant très for­te­ment ce Forum Social des Etats-Unis. Portant les stig­mates de la crise indus­trielle, Détroit est une ville dont cer­tains quar­tiers sont dévas­tés : buil­dings et mai­sons aban­don­nés et/​ou bru­lées, 100 km² de friches mal-entre­te­nues, cou­pures d’eau, pau­vreté pal­pable…

Immeuble vide, au milieu d’un quar­tier com­plè­te­ment aban­donné

Nous sommes pour­tant au cœur d’un des bas­tions de l’industrie auto­mo­bile amé­ri­caine, sym­bole du capi­ta­lisme flo­ris­sant des Etats-Unis. Néanmoins, comme dirait William Copeland, « regar­dons der­rière les immeubles aban­don­nés ». Détroit est riche de la diver­sité de sa popu­la­tion qui en fait une ville très inter­na­tio­nale et aux résis­tances mul­tiples. Renforcée par une forte mobi­li­sa­tion des réseaux sociaux et com­mu­nau­taires ainsi que par des tours thé­ma­tiques (luttes sociales, contre-culture, agri­cul­ture urbaine, …) orga­ni­sés pour les par­ti­ci­pants du forum, cette immix­tion locale don­nait une force de convic­tion rare­ment égalée dans le pro­ces­sus des forums. La démul­ti­pli­ca­tion récente de pro­jets d’agriculture urbaine a ainsi été dis­cu­tée tout au long du forum, et de nom­breux lieux ont été visi­tés par les inter­na­tio­naux pré­sents, sou­cieux de décou­vrir une des nou­velles facettes, pro­met­teuses, de Détroit. Bien évi­dem­ment, les médias locaux peu enclins à évo­quer du forum n’auront pas aidé pour signi­fier à l’ensemble de la popu­la­tion d’une ville qui s’étend sur des dizaines de kilo­mètres, l’existence et l’importance de ce forum qui les concer­nait.

Ouverture du forum

De base, mais très politique.

L’implication et la par­ti­ci­pa­tion signi­fi­ca­tives des mou­ve­ments de Détroit a for­te­ment concouru à l’un des objec­tifs majeurs du pro­ces­sus des Forums Sociaux aux Etats-Unis : construire le forum « par la base » comme l’affirme Michael L. Guerrero dans une inter­view pour Mouvements, en par­tant « des com­mu­nau­tés les plus mar­gi­na­li­sées » et « de les mettre au centre du forum » pour « construire une rela­tion de confiance ».

Ambiance déten­due et stu­dieuse dans les allées

Craignant qu’il soit impos­sible d’intégrer ces groupes si le forum avait été défini et construit par des orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nelles, ces der­nières ont été volon­tai­re­ment mises en retrait. Raisons pour les­quelles « le pro­ces­sus a été si long » entre l’idée d’un forum, sa pre­mière concré­ti­sa­tion à Atlanta en 2007 et sa seconde édi­tion en 2010. Résultat pal­pable : un forum aux cou­leurs des popu­la­tions vivant aux Etats-Unis et extrê­me­ment jeune. Avec des méthodes d’animation favo­ri­sant la par­ti­ci­pa­tion des habi­tuels privés de parole, la mise au cœur du forum des plus mar­gi­na­li­sés n’est pas qu’un slogan pour la photo. Ce sont d’abord les femmes, les jeunes, sou­vent de cou­leur, qui s’expriment dans les assem­blées et ate­liers. Les intel­lec­tuels et res­pon­sables de grosses orga­ni­sa­tions viennent ensuite. Ce qui n’empêche pas un forum extrê­me­ment poli­tisé : plus de 300 per­sonnes, dans une salle pleine à cra­quer, ont assisté à une dis­cus­sion sur l’actualité de la notion de « révo­lu­tion » par Immanuel Wallerstein et Grace Lee Boggs.

Les People’s Movement Assemblies

Le pro­ces­sus des People’s Movement Assemblies (PMA) rend compte tout par­ti­cu­liè­re­ment de cette arti­cu­la­tion réus­sie. Certaines ont été pré­pa­rées par de très nom­breuses réunions depuis Atlanta visant à impli­quer un maxi­mum de mou­ve­ments et d’organisations. C’est d’ailleurs « l’essentiel » pour Gopal Dayaneni du Movement Generation. « Aller de la cri­tique aux pro­po­si­tions » est essen­tiel pour William Copeland. Pour lui, tout l’enjeu est de trou­ver des pas­se­relles entre « l’activisme et le déve­lop­pe­ment d’actions concrètes pour les popu­la­tions » afin de construire « une nou­velle com­mu­nauté ». Plus d’une soixan­taine de PMA auront été orga­ni­sées sur des prin­cipes com­muns par­ti­cu­liè­re­ment par­ti­ci­pa­tifs, depuis les témoi­gnages poi­gnants et par­fois émou­vants jusqu’à la vali­da­tion d’une décla­ra­tion col­lec­tive fixant des objec­tifs et des plans d’action.

Les People’s Movement Assembly

Ces décla­ra­tions sont ensuite confron­tées et mutua­li­ser pour en reti­rer une liste d’initiatives col­lec­tives pour les mois à venir qui sont pré­sen­tés en séance plé­nière du forum. Tout en pré­ser­vant la charte des prin­cipes des Forums Sociaux, les orga­ni­sa­teurs du Forum Social des Etats-Unis innovent et font de leur forum un véri­table outil dans la recons­truc­tion d’un véri­table mou­ve­ment social capable de peser aux Etats-Unis. La véri­table gauche amé­ri­caine était à Détroit plutôt qu’à la Maison Blanche !

La justice écologique est nécessairement une justice sociale

Plus par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sés par les ate­liers et débats sur les enjeux envi­ron­ne­men­taux, occa­sion nous a été donnée de consta­ter une évi­dence pour la majo­rité des mou­ve­ments pré­sents : « la jus­tice éco­lo­gique est néces­sai­re­ment une jus­tice sociale », comme l’illustre la décla­ra­tion de la PMA sur la jus­tice éco­lo­gique. Les mou­ve­ments amé­ri­cains sont en effet à la fois for­te­ment impré­gnés de réfé­rences des popu­la­tions autoch­tones, comme le concept de « Terre-Mère » for­te­ment mis à l’honneur, tout en vivant et per­ce­vant clai­re­ment que les popu­la­tions vic­times des dégâts envi­ron­ne­men­taux (pol­lu­tions, etc…) sont les mêmes qui sont relé­guées socia­le­ment. Ici point de débat théo­rique pour savoir com­ment arti­cu­ler le social et l’écologique, ils le sont dans les dis­cours, les témoi­gnages et les mobi­li­sa­tions. Ainsi en fut-il de la mani­fes­ta­tion aux ani­ma­tions inven­tives (voir lien) visant à dénon­cer les méfaits de l’incinérateur de Détroit, le plus grand de la pla­nète, sur le slogan « Clean Air, Good Jobs & Justice ».

Affiche durant la mani­fes­ta­tion sur l’incinérateur

Pas besoin de nom­breuses inter­ven­tions pour com­prendre que les popu­la­tions vic­times des pol­lu­tions de l’incinérateur sont celles qui ne peuvent quit­ter le quar­tier en raison de leurs reve­nus insuf­fi­sants. Insuffisances res­pi­ra­toires, pro­blèmes de peau, etc… se mul­ti­plient chez les pauvres quand les plus riches peuvent choi­sir leurs zones rési­den­tielles et l’emplacement de l’école pour leurs enfants. A l’inverse, c’est à quelques dizaines de mètres de l’incinérateur que se trouve l’école du quar­tier. Derrière, c’est bien évi­de­ment le sys­tème dans son ensemble qui est ques­tionné et auquel les mou­ve­ments amé­ri­cains opposent trois ensembles de réponse : aux reven­di­ca­tions glo­bales tou­jours pré­sentes s’ajoutent des luttes locales per­met­tant de mobi­li­ser les réseaux sociaux proches, et les ini­tia­tives citoyennes visant à ima­gi­ner et construire la « rési­lience » des popu­la­tions. A l’issue de la PMA, de nom­breuses dates ont donc été rete­nues. Question climat, il en res­sort clai­re­ment le désir de s’inscrire dans la pers­pec­tive affir­mée par la confé­rence de Cochabamba et de se servir de la décla­ra­tion des peuples comme d’une bous­sole poli­tique. Sur la route de Cancun…

Des défis immenses, des opportunités nouvelles.

Depuis le 1er Forum Social des Etats-Unis à Atlanta en 2007, les mou­ve­ments amé­ri­cains ont vécu l’élection d’un pre­mier pré­sident noir don­nant un immense espoir à la popu­la­tion et par ailleurs la pire réces­sion éco­no­mique depuis 80 ans. Le tout a fait naître des défis immenses mais aussi des oppor­tu­ni­tés nou­velles, dans une période de conver­gence des crises qui néces­site des mou­ve­ments sociaux mon­diaux capables d’imaginer et de construire cet autre monde si néces­saire. Il n’est sans doute pas usurpé d’affirmer que le Forum Social des Etats-Unis a permis de ren­for­cer les mou­ve­ments amé­ri­cains, et par delà de contri­buer au déploie­ment d’un mou­ve­ment alter­mon­dia­liste à l’échelle de la pla­nète.

Un autre Détroit et d’autres Etats-Unis sont nécessaires : ils se construisent !

Cette « incroyable aven­ture », comme le dit William Copeland, aura permis de donner à voir et de racon­ter l’histoire de Détroit – ses dif­fi­cul­tés et ses richesses – à de très nom­breux amé­ri­cains mais éga­le­ment à des inter­na­tio­naux venus de pays du monde entier, y com­pris d’Afrique du Sud, de Palestine, du Honduras et du Népal. Après un temps de repos bien mérité pour une orga­ni­sa­tion sans faille majeure, les mou­ve­ments de Détroit sor­ti­ront sans doute ren­for­cés de ce forum. Si Russ Davis, du très pré­sent réseau Jobs with Justice, espère, sans trop d’illusions, « obte­nir des conces­sions de l’administration d’Obama », les effets poli­tiques natio­naux du forum pren­dront sans doute du temps avant de pou­voir être mesu­rés. Le temps sans doute d’organiser la suite… Une suite qui ne pren­dra d’ailleurs pas for­cé­ment la forme d’un 3ème Forum Social des Etats-Unis puisque l’hypothèse d’un Forum Social Nord-Américain, com­pre­nant Canada et Mexique est évoqué. Une façon de plus de ren­voyer l’ascenseur au pro­ces­sus du Forum Social Mondial sans lequel ce renou­veau du mou­ve­ment social et citoyen aux Etats-Unis n’aurait pas été pos­sible.

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